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Le prix du Louvre à Abu Dhabi

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L'un des espaces extérieur du Louvre Abu Dhabi, avec le dôme dentelée et l'arbre en bronze de Giuseppe Penone.
L'un des espaces extérieur du Louvre Abu Dhabi, avec le dôme dentelée et l'arbre en bronze de Giuseppe Penone.
© Radio France - Anne Chépeau

Le "premier musée universel dans le monde arabe" est inauguré ce mercredi. Le Louvre d’Abu Dhabi est le fruit d’une coopération entre la France et les Emirats arabes unis. Un projet unique en son genre, mais à quel prix ?

Paris - Abu Dhabi, près de 7 000 kilomètres séparent les deux villes. Mais elles ont désormais un point commun : un musée du Louvre. Le Louvre Abu Dhabi est inauguré ce mercredi et ouvre officiellement au public ce samedi. L'aboutissement d'un long projet, ambitieux, une coopération entre la France et les Emirats arabes unis. Mais à quel prix ? 

La pyramide du Louvre à Paris fait écho au dôme majestueux du musée émirien. Cette immense coupole de 180 mètres de diamètre, formée comme une dentelle argentée, coiffe les deux tiers du nouveau musée du Louvre Abu Dhabi. Réalisé par l’architecte français Jean Nouvel, le site comprend au total 55 bâtiments blancs, inspirés des médinas arabes, construits entre sable et mer. L'enveloppe de départ pour la construction s'élevait à 600 millions d'euros, payés entièrement par les Emirats, mais le chantier a pris trois ans de retard, laissant supposer que les coûts ont explosé. 

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Le projet du Louvre Abu Dhabi est né il y a dix ans, d’un accord intergouvernemental signé entre la France et les Emirats arabes unis, à la demande des Emirats, qui cherchaient alors à acquérir une visibilité et une influence mondiales. La France accepte ainsi d’apporter son expertise et de prêter des œuvres, environ 300. L’objectif final étant que les Emirats se constituent leur propre collection.

Quels avantages pour le Louvre ?

Le Louvre Abu Dhabi est "une exportation du savoir-faire muséal français", souligne l’agence France-Muséums, chargée de mener le projet et dont le conseil d’administration est présidé par Marc Ladreit de Lacharrière. Cette agence regroupe 11 institutions françaises (notamment le Quai Branly, Pompidou, Orsay, la Bibliothèque nationale française) qui prêteront pour une période de dix ans des œuvres. Pour cela, elles toucheront 190 millions d’euros de la part d’Abu Dhabi. L’accord prévoit également le prêt du nom du Louvre pour 30 ans aux Emirats arabes unis, qui en échange verseront 400 millions d’euros au musée. Une somme que l’entité parisienne doit consacrer exclusivement à des dépenses d’investissements. 

Nous avons avec cet argent pu financer notamment le Projet Pyramide, le réaménagement du hall d’accueil du public, explique le président du Louvre, Jean-Luc Martinez.

Au total, selon un rapport de la commission des finances du Sénat, les contributions d'Abu Dhabi représentent 974,5 millions d'euros. Mais la commission des finances pointe un retard dans les versements prévus par l’accord, notamment à cause de la crise financière provoquée par la baisse du cours du pétrole qui a touché de plein fouet les Emirats. Ce retard devra être régularisé d’ici la fin de l’année, préviennent les sénateurs.

Quant à la construction du musée en lui-même, elle est financée entièrement par les Emirats. L’enveloppe initiale du projet était de 600 millions d’euros, qui a dû depuis s’alourdir, les travaux ayant pris trois années de retard.

Mondialisation de l’art

Saif Saeed Ghobash, le directeur général de l'Autorité de la culture d'Abu Dhabi, Jean-Luc Martinez, président du Louvre, Manuel Rabaté, directeur du Louvre Abu Dhabi, Jean Nouvel, architecte et Hissa Al Dhaheri, directrice déléguée
Saif Saeed Ghobash, le directeur général de l'Autorité de la culture d'Abu Dhabi, Jean-Luc Martinez, président du Louvre, Manuel Rabaté, directeur du Louvre Abu Dhabi, Jean Nouvel, architecte et Hissa Al Dhaheri, directrice déléguée
© AFP - Giuseppe Cacace

Au-delà de la dimension financière non négligeable pour le Louvre, ce projet permet également un rayonnement, dans un système de "mondialisation de l’art qui permet d’asseoir encore un peu plus sa légitimité", explique Paul Rasse, professeur à l'Université de Nice Sophia Antipolis spécialiste de la muséologie. La délocalisation des musées dans d’autres villes et d’autres pays se développe maintenant depuis une dizaine d’années. Le premier musée à l’avoir mis en place n’est autre que le musée Guggenheim de New-York à Bilbao, en 1993. "C’est à ce moment-là que l’on prend en compte la mondialisation de l’art, et que si l’on veut créer une institution légitime, on confie la réalisation à l’institution la plus puissante du moment", précise Paul Rasse.

À lire : Comment les musées sont devenus de "nouvelles cathédrales"

"Précipitation et dysfonctionnements"

Le musée du Louvre Abu Dhabi est donc désormais prêt à accueillir le public, les œuvres prêtées par la France y sont accrochées et exposées. Mais l'installation s’est faite trop rapidement et au détriment des œuvres d’art, dénonce Didier Rykner. D’après l'historien de l’art et directeur de la rédaction du site La Tribune de l'Art, qui tient ses sources "recoupées, de l’intérieur" :

"L'installation du musée s'est faite dans le chaos, la pagaille et le manque de sécurité", affirme Didier Rykner

3 min

Les convoyeurs, c’est-à-dire les personnes des musées français chargées d’accompagner les œuvres quand il y a des prêts et qui supervisent leurs installations, eh bien, ces convoyeurs n’ont pas été accueillis, donc les œuvres ont été stockées dans les réserves. Certains tableaux ont été installés sans les convoyeurs. Beaucoup de socles n’étaient pas à la bonne dimension, ou capable de supporter le bon poids.  

Et ces dysfonctionnements étaient prévisibles selon l’historien, car "tout s’est fait dans la précipitation. Début septembre, la ministre de la Culture est arrivée à Abu Dhabi en affirmant que le musée ouvrirait le 8 novembre, alors que les travaux n’étaient pas terminés, qu’il n’y avait pas une seule vitrine et une seule œuvre installée". Impossible dans ces conditions de respecter les procédures de sécurité et d’installation des œuvres, conclut-il. Des informations démenties par l’agence France-Muséums. Enfin, Didier Rykner s'alarme du fait que les musées prêteurs n'auraient pas eu de plan anti-attentat, malgré leurs demandes. Dans une région dite sensible, il n'y a, selon lui, aucune procédure mise en place pour protéger les œuvres d'une action terroriste. 

Les forçats d'un chantier pharaonique

Au-delà des retards, la construction de cette "cité musée" futuriste de près 64.000 m2 a plusieurs fois posé question. Le "Louvre des sables" sur l'île de Saadiyat ("île du bonheur") est né dans des conditions indignes, d'après l'ONG Human Rights Watch. Dans un rapport de 85 pages publié au printemps 2012, elle détaillait des violations des droits des ouvriers, pour la plupart immigrés d'Asie du Sud et du Sud-Est (Bangladesh, Népal, Inde essentiellement). Même si HRW avait constaté des améliorations depuis une première visite en 2009 (salaires régulièrement réglés, des pauses ou une assurance-maladie), explique L'Express.

Mais en février 2015, après avoir été interdite d'accès au pays en 2014, l'organisation de défense des droits de l’Homme basée à New York dénonçait à nouveau les pratiques de "certains" employeurs qui "continuent de retenir les salaires et avantages de migrants, de ne pas rembourser leurs frais de recrutement, de confisquer leurs passeports et de leur fournir des logements de mauvaise qualité".

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Dans ce nouveau rapport d’étape sur les grands projets de construction en cours sur l’île de Saadiyat, elle s'inquiétait également des conséquences d’une grève "ayant abouti à l’expulsion arbitraire de plusieurs centaines de travailleurs grévistes". Zoé Sfez, sur notre antenne, avait consacré son dossier du Journal de la Culture à ce sujet, avec des explications de Jean-Marie Fardeau, directeur France de HRW à l'époque :

"Le plus choquant d'abord pour ces travailleurs migrants sont les frais de recrutement qu'ils ont dû payer et qui n'ont jamais été remboursés !"

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L'Agence France-Muséums (AFM) avait évoqué en 2012 un "auditeur indépendant" chargé d'examiner ces questions. Mais selon Jean-Marie Fardeau, interrogé à l'époque par L'Express : "Seul le pouvoir politique peut faire évoluer la position des autorités d'Abou Dhabi. Or il y a une volonté politique de ne pas critiquer publiquement les Emirats arabes unis." Bénédicte Jeannerod, qui lui a succédé, publié ce mercredi dans Libération une tribune intitulée "Derrière les fastes, l'autre histoire peu reluisante du Louvre Abou Dhabi". Ecoutez là, jointe par Valérie Crova :

"Il y a la chaleur, les passeports confisqués, des conditions de logement extrêmement difficiles et des salaires de misère. Malgré des avancées."

3 min

Le collectif culturel Gulf Labor œuvre aussi depuis 2010 sur ces problématiques. Il a qualifié il y a quelques jours de "méprisant" les propos de Jean Nouvel au Guardian, parlant "d'une question ancienne". Et de rappeler la grève violemment réprimée en 2013 et la mort d'un ouvrier pakistanais de 28 ans en juin 2015, qui avait tardé plus d'un mois à être confirmée.

Manque de cohérence dans la collection

"Nous sommes partis d’une feuille blanche" pour créer le musée d’Abou Dhabi, explique Jean-Luc Martinez, le président du Louvre. Ce projet a pour objectif de "révéler un récit", caractérisé selon Jean-Christophe Brianchon, journaliste et collaborateur à "La Dispute", de France Culture, par deux éléments : 

  1. l’unité et la cohérence de l’humanité 
  2. le fait que l’Occident ait été au centre de cette histoire de l’humanité

Jean-Christophe Brianchon a visité le musée et raconte s’être retrouvé "non pas dans les salles d’un musée tel que le Louvre, mais dans les couloirs d’une sorte de galerie de l’évolution, avec un récit naïf de l’humanité" : du balbutiement de l’Homme avant de glisser vers ce qui est appelé "la civilisation" avec les sarcophages égyptiens ou encore des céramiques de la dynastie Tang. Puis, le parcours se termine avec des Manet, Van Gogh et enfin Andy Warhol et Aïe Weiwei, l’artiste dissident chinois. Et c’est là le problème selon lui, le parcours est "trop simpliste", et "manque de cohérence, avec des tableaux d’arts qui côtoient des artefacts de la vie quotidienne". Une collection "qui questionne la rigueur scientifique des conservateurs historique du musée du Louvre ". Cela pourrait avoir l’effet inverse du projet de départ, à savoir intensifier le rayonnement culturel du Louvre.

En savoir plus : Louvre Abu Dhabi, Guggenheim de Bilbao : entre marchandisation et soft power

"Sélection de l’art"

Ces critiques, Paul Rasse, spécialiste de la muséologie, les entend et les comprend. "Lorsque l’on fait les choses aussi rapidement, à l’autre bout du monde, quand il n’y a pas les corps de métiers et qu’il n’y a pas une culture habituée à cela, il y a forcément des dysfonctionnements". Mais ce n’est pas le plus inquiétant pour Paul Rasse, qui revient au principe de mondialisation de l’art. Le spécialiste dénonce plutôt :

"C'est gagnant-gagnant pour les musées, mais les plus grands imposent leur point de vue, avec une concentration du regard."

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Il y a une concentration du regard sur un petit nombre d’artistes, toujours les mêmes, une sélection de l’art. Et finalement, c’est presque un appauvrissement, car le musée devrait aussi être le lieu où s’expriment d’autres formes de culture. Le Louvre Abu Dhabi sera sûrement très réussi, c’est un beau projet, il faut qu’il y ait ces institutions là, mais il ne faudrait pas qu’elles monopolisent toute l’attention et tous les financements. 

Selon l’agence France-Muséums, sur les 600 œuvres qui seront exposées à Abu Dhabi, une trentaine viennent d’artistes locaux et rappellent que "le musée a vocation à montrer des œuvres de toutes les civilisations".