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Le prix Nobel 2017 souligne comment l'économie dépend de l'humain

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Richard Thaler dans son salon à Chicago ce lundi. Il s'est dit "très heureux" d'être récompensé et a promis d'essayer "de dépenser son prix (944 000 euros) de la façon la plus irrationnelle possible".
Richard Thaler dans son salon à Chicago ce lundi. Il s'est dit "très heureux" d'être récompensé et a promis d'essayer "de dépenser son prix (944 000 euros) de la façon la plus irrationnelle possible".
© AFP - UNIVERSITY OF CHICAGO / ANNE RYAN / Lizabeth MENZIES

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel a distingué ce lundi l'Américain Richard Thaler, 72 ans, pour sa recherche sur la finance comportementale. Le principe est d'utiliser la psychologie pour tenter de comprendre des phénomènes observés en finance.

Distingué ce lundi par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, Richard Thaler ne fait pas exception parmi la grande majorité des lauréats du Nobel d'économie. Un homme, quand une seule femme a été récompensée par le prix en 2009 ! Un Américain, ils ont été primés 57 fois sur un total de 79 lauréats. Et rattaché à l'Université de Chicago, l'une des plus prestigieuses en la matière. Même si d'autres noms de favoris circulaient, comme celui de la Française Esther Duflo. "Les contributions de Richard Thaler ont jeté un pont entre les analyses économiques et psychologiques dans la prise de décision individuelle", a notamment déclaré l'Académie suédoise.

Le théoricien de notre "comptabilité mentale"

La finance comportementale remet en question le postulat de base de la finance moderne, à savoir des investisseurs rationnels, qui prennent des décisions rationnelles et rendent les marchés efficients. La finance comportementale permet de mettre en lumière des situations où justement les marchés ne sont pas efficients, et trouver une explication en analysant la psychologie de ces investisseurs, ce qui permet ensuite de mettre en place des stratégies pour tirer profit de ces situations.
Richard Thaler a montré l'emprise de certaines caractéristiques humaines sur les orientations du marché, comme par exemple les préférences sociales, la peur, l'excès de confiance ou encore l'importance donnée à posséder quelque chose, ce qu'il a appelé l'aversion de la dépossession.

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Le diplômé de l'université de Rochester (Etats-Unis) explique ainsi comment les individus simplifient leurs décisions pour leurs finances, en créant dans leurs têtes des cases séparées. Ils se concentrent sur l'impact de chaque décision plutôt que sur l'effet global. Pour nos comptes bancaires par exemple, nous avons un compte courant pour nos dépenses au quotidien, où tombe notre salaire. Mais si nous dépensons trop, nous préférons risquer les agios d'un découvert que sortir de l'argent de notre compte épargne. Tout simplement parce que nous ne serions pas sûrs de revoir un jour la couleur de cette épargne, destinée, qui sait, aux vacances en famille.

À réécouter : Et le prix Nobel d'économie 2017 est...Richard Thaler

Hérault du "coup de pouce" (nudge)

Pour corriger les travers de "l'homo economicus", celui qui est issu du courant de pensée libéral porté par Milton Friedman a théorisé le "coup de pouce", équivalent du terme anglais "nudge" désormais entré dans le vocabulaire courant des sciences économiques. Dans un essai coécrit avec un juriste de Harvard, Cass R. Sunstein, Richard Thaler défend ainsi une forme d'intervention "douce", autrement appelée "paternalisme libéral" : l'individu reste libre d'agir mais il est incité à prendre un chemin plutôt qu'un autre. Il se dégage une "architecture des choix". L'aéroport d'Amsterdam, aux Pays-Bas, a par exemple eu l'idée d'apposer des autocollants en forme de mouche au fond des urinoirs, afin d'inviter les hommes à viser juste, et limiter les dépenses de nettoyage. Résultat : les projections ont diminué de 80%. Ces pissotières astucieuses se retrouvent aussi en Allemagne et en Belgique.

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L'ancien Premier ministre britannique David Cameron s'est aussi inspiré de cette théorie avec l'objectif de mieux utiliser l'argent des contribuables. Baptisée "Nudge unit", l'équipe "Behavioral insights" créée pour l'occasion, a ainsi lancé une politique visant à infléchir l'attitude des Britanniques, autant en matière fiscale que dans la lutte contre le tabagisme.

Un prix important pour développer cette vision, en particulier en France, en retard

L'économie comportementale existe depuis une trentaine d'années. Mais la théorie a été officiellement reconnue en 2002, justement quand le père de cette nouvelle économie, Daniel Kahneman, a reçu le nobel d'économie. Directrice de recherche au CNRS, Marie-Claire Villeval, travaille sur ce champ. Elle a répondu aux questions de Lise Verbeke :

"L'économie comportementale ne repose pas forcément sur de l'irrationnel, mais plutôt sur de la rationalité limitée."

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L’économie comportementale analyse les biais cognitifs qui affectent nos prises de décisions, et qui peuvent expliquer que les personnes ne prennent pas toujours les décisions qui sont dans leur intérêt. Nous sommes des animaux, pas toujours prêts à prendre des décisions fondées sur un raisonnement mathématique précis. Nous commettons des erreurs. Il y a plein de phénomènes qui ont tendance à être ignorés dans l’économie ou la finance classique. Si on les prend en compte, ils peuvent par exemple permettre de mieux expliquer les crises sur les marchés. Ce prix est un coup de pouce important et cela permet de mettre un coup de projecteur sur ces travaux d’économie comportementale, les rendre plus populaires. En France, on est en retard sur ce sujet, le Nobel va permettre d'intéresser davantage d'étudiants et d’ouvrir des postes de recherche dans des universités. Même si ce sont des travaux déjà utilisés.

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