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Le programme spatial indien : une ambition à bas coût

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Le directeur de l'Agence spatiale indienne, le Dr K. Sivan, le 15 août 2018 à l'occasion d'une conférence de presse portant sur le projet d'envoyer des astronautes indiens dans l'espace.
Le directeur de l'Agence spatiale indienne, le Dr K. Sivan, le 15 août 2018 à l'occasion d'une conférence de presse portant sur le projet d'envoyer des astronautes indiens dans l'espace.
© Getty - Pallava Bagla / Corbis

Repères. L’Inde a rejoint le club très fermé des pays destructeurs de satellites le 27 mars dernier. L’événement a fait la une, ce qui n’est pas courant : car depuis cinquante ans, le programme spatial indien a progressé dans l’ombre. Ambitieuse mais économe, l’Inde vise toujours plus haut.

L'Inde est devenue la quatrième Nation au monde à abattre un satellite le 27 mars dernier, après les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Un missile tiré du sol a détruit un satellite indien en orbite à 300 km. “C’est un moment de fierté pour l’Inde”, a lancé le Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi dans une annonce surprise à deux semaines d’élections législatives. Un événement qui tranche avec la politique plutôt discrète pratiquée par l’Inde en matière spatiale jusque là : dans ce pays, l’espace se doit d’être utile au développement économique du pays avant tout.

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Revue de presse internationale
6 min

Du retard à l’allumage

Le programme spatial indien débute bien après l’époque des pionniers : l’URSS lance son premier satellite - Spoutnik - en 1957, les Etats-Unis suivent en 1958 avec Explorer avant d’être rejoints par la France en 1965 avec Astérix (la Grande Bretagne, le Canada et l’Italie ont lancé leur propre satellite entre temps mais pas de manière autonome). “Le premier satellite indien est lancé en 1975, il s’appelle Aryabhata [du nom d’un astronome indien du Ve siècle), mais il décolle d’URSS à bord d’une fusée soviétique”, explique Isabelle Sourbès-Verger, géographe au CNRS et spécialiste des politiques spatiales. Il faut attendre 1980 pour voir le premier satellite lancé par une fusée indienne d’un pas de tir indien.

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Dans les années 60 et 70, l’Inde n’a pas les moyens de se lancer dans un programme spatial qui rivalise avec les grandes puissances de l’époque. “L’objectif est plus modeste et vise à mettre les systèmes spatiaux et les satellites au service du développement national, tout ce qui est nécessaire pour sortir l’Inde du sous-développement”, poursuit Isabelle Sourbès-Verger. L’Inde est alors un pays non-aligné et le pays multiplie les partenariats, sans choisir de camp en pleine guerre froide : avec les Etats-Unis, l’URSS et la France afin de développer des petits lanceurs ou des satellites d’application (imagerie, télécoms). 

Le gros problème de l’Inde dans les années 70 est d’arriver à maîtriser les technologies, y compris dans le domaine des matériaux, les lanceurs nécessitent des alliages très spécifiques. L’Inde part alors de vraiment très loin mais progressivement, le pays développe ses capacités, à son propre rythme, il se donne le temps.                
Isabelle Sourbès-Verger

Contrairement aux Etats-Unis et à l’URSS qui conçoivent leurs programmes spatiaux dans un contexte de confrontation, l’Inde cherche avant tout à développer du “spatial utile” en faisant jouer toutes les coopérations possibles. Beaucoup plus tard, dans les années 2000, le pays développe des satellites d’observation de la Terre équipé de matériel de plus en plus performant, y compris “de manière à pouvoir aider les forces de défense dans les conflits du Cachemire et ailleurs”, poursuit Isabelle Sourbès-Verger, “mais le programme spatial est d’abord civil”.

Conquête spatial low cost

Kalam Sat est considéré comme le plus petit satellite du monde : 64 grammes et 3,8 centimètres de côté. Ce satellite de radio communication a été lancée par l'Inde le 18 janvier 2019.
Kalam Sat est considéré comme le plus petit satellite du monde : 64 grammes et 3,8 centimètres de côté. Ce satellite de radio communication a été lancée par l'Inde le 18 janvier 2019.
© Getty - Pallava Bagla / Corbis

En Inde, il existe un mot pour définir le programme spatial local : “jugaad”, un terme hindi qui signifie “débrouillardise” ou “système D”. L’exemple le plus fréquemment cité est celui de cette sonde spatiale envoyée sur Mars en 2013 : Mars Orbiter Mission, qui a coûté un peu plus de 70 millions d’euros. En comparaison, la sonde américaine - Maven - envoyée à la même époque par la Nasa valait dix fois plus : environ 670 millions de dollars.

Au passage, avec un budget annuel de 1,5 milliard de dollars, l’Inde est devenu le premier pays asiatique ayant atteint la planète rouge, devant la Chine, qui dépense pourtant beaucoup plus (entre 6 et 7 milliards de dollars chaque année). “A relativiser avec le programme spatial américain qui dépasse les 40 milliards de dollars (public et privé) et avec le programme européen (environ 8 milliards)”, explique Isabelle Sourbès-Verger. “Avec ce budget, l’Inde développe actuellement un lanceur comparable à ce qu’était Ariane 4 [fusée européenne retirée en 2003 et capable d’envoyer 7 tonnes en orbite basse, contre 20 tonnes pour l’actuelle Ariane 5], l’Inde a aussi mis au point un lanceur géostationnaire opérationnel [pour placer des satellites en orbite à 36 000 km, qui restent fixes au dessus d’une zone précise de la Terre] et le pays lance cinq ou six satellites par an”.

Avec des finances très contraintes, l’Inde peut ainsi s’enorgueillir de posséder un programme spatial complet avec sa propre base de lancement - le centre spatial Satish-Dhawan dans le sud-est du pays - et des réussites en matière scientifique et technique. Le pays dispose d’une flotte de satellites d’application déployés dans le cadre de l’Indian National Satellite System (Insat) qui répondent à des besoins de télécommunications et  météorologiques. Le pays a également son propre système de positionnement à la manière du GPS ou du Galileo européen. La version locale s’appelle IRNSS (Indian regional navigation satellite system) mais elle ne propose ses services qu’en Inde et pas encore au niveau mondial.

Objectif Lune et vol habité

Il n’empêche, l’Inde n’est pas encore au niveau des autres. Elle ne contribue pas à l'ISS (la Station spatiale internationale où les Nations payent au prorata de l'utilisation). Le pays ne compte d'ailleurs qu’un seul astronaute, Rakesh Sharma (vidéo ci-dessous), aujourd’hui âgé de 70 ans. Il avait passé quelques jours dans l’espace en 1984 à bord d’un vaisseau soviétique et reste à ce jour le seul Indien mis sur orbite. Mais peut-être plus pour longtemps, car “le Premier ministre Modi s’intéresse beaucoup à l’espace depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2014”, précise Isabelle Sourbès-Verger, “il insiste beaucoup sur la nécessité que l’Inde apparaisse comme une puissance spatiale et il a décidé de proposer un programme spatial habité. C’est un tournant car ça n’entre pas dans l’esprit initial du spatial indien qui se voulait utile et pas trop coûteux”.

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Le Premier ministre Modi a fixé l’objectif à 2022 : il faudra alors peut-être trouver un nouveau terme. "Astronaute" désigne les Américains dans l’espace, cosmonaute les Russes, spationaute les Européens et taïkonaute pour les Chinois. Mais l’Inde nourrit aussi de nouveaux projets vers la Lune, où les Etats-Unis veulent renvoyer des hommes d’ici 2024 et où la Chine veut installer une base permanente début 2030. Chandrayaan-2 (“véhicule lunaire”) doit être lancé en avril 2019 avec un robot censé se poser sur le sol lunaire et explorer la surface.

Souvent comparée à la Chine, l’Inde est l’autre géant asiatique émergent, appelé à devenir le pays le plus peuplé du monde en 2024 d’après l’ONU. Mais sur le plan spatial, les deux Nations sont très différentes : “La Chine est privée de coopération internationale depuis le début de son programme créé sous Mao Tsé Toung”, explique Isabelle Sourbès-Verger, “et les Etats-Unis font tout pour ostraciser la Chine.” Pékin a en effet l’interdiction de lancer des satellites comportant une technologie américaine, ce qui l’empêche de participer à la compétition mondiale des lanceurs commerciaux (type Ariane ou SpaceX).

“La Chine a un système complètement intégré : des entreprises d’Etat et un spatial avec une composante militaire assez forte qui n’existe pas dans le spatial indien”. Pour autant, la décision d’abattre un satellite prise par Narandra Modi le 27 mars indique que l’Inde a aussi développé des capacités militaires spatiales : “Au fond, cette destruction ne signifie pas grand chose. D’autres pays ont les mêmes capacités mais ne procèdent pas à un test réel”, explique Isabelle Sourbès-Verger, “la France pourrait le faire aussi. L’Inde est dans une posture subtile : elle démontre qu’elle est capable de le faire mais elle maintient sa position à l’ONU et ailleurs qui est de vouloir interdire le développement des armes dans l’espace”