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Le pyjama, emblème problématique de ces handicaps qui ne se voient pas

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Dans une scène du film "Vol au dessus d'un nid de coucou" (1975), ce sont ses vêtements personnels qui distinguent le personnage "sain" joué par Jack Nicholson de ses camarades internés portant l'uniforme.
Dans une scène du film "Vol au dessus d'un nid de coucou" (1975), ce sont ses vêtements personnels qui distinguent le personnage "sain" joué par Jack Nicholson de ses camarades internés portant l'uniforme.
© Getty - Herbert Dorfman / Corbis

Histoires d'images. Si la représentation visuelle du handicap dans nos sociétés pose encore de nombreux problèmes, le cas des handicaps psychiques et mentaux, par essence invisibles et longtemps stigmatisés, est encore plus complexe. Le pyjama, longtemps utilisé pour désigner la maladie mentale, en est un exemple.

Un personnage en fauteuil roulant se détache sur un fond bleu : l’icône "Accès handicapé" est aujourd’hui universelle. Le choix de représenter une personne atteinte d’un handicap moteur est justifié par l’impératif de rendre visible cette population, mais ne va pas sans poser question quand près de 80% des handicaps sont invisibles. Quelle place la culture visuelle accorde-t-elle aux personnes atteintes de handicap sensoriel, mental, psychique, ou d’une maladie invalidante ?
Cet article participe de la série "Histoires d’images", qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

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Une recherche dans The Disability Collection, la collection d’images inclusives mise en place par Getty Images en association avec 17 organisations dirigées par des personnes handicapées, laisse l’utilisateur insatisfait. Les photographies liées à des maladies mentales représentent dans leur large majorité des personnes atteintes de trisomie 21, laissant dans l’ombre la plus grande partie des concernés.

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Si l’on se tourne vers la culture populaire contemporaine, l’un des éléments visuels les plus régulièrement associés à un handicap mental ou psychique reste le pyjama. Du film Vol au dessus d’un nid de coucou (1975) à Shutter Island (2010) en passant par L’armée des 12 singes (1995), représenter un trouble psychiatrique à l’écran implique fréquemment le passage par une institution et le port de ce vêtement standardisé et imposé. Si en réalité la prescription du pyjama ne concerne aujourd’hui plus qu’une petite part des personnes admises en hôpitaux psychiatriques, pour la plupart sur le mode de soins contraints, la persistance de cette imagerie tient en partie à l’histoire des représentations et des institutions de soin. 

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L'uniforme, pour séparer le malade de la société

C’est précisément sur l’histoire des vêtements des internés psychiatriques que se penche Marianna Scarfone, maîtresse de conférence en histoire de la santé mentale à l’Université de Strasbourg, dans le dernier numéro de Modes Pratiques, une très belle revue d’histoire de la mode et du vêtement. Alors qu’elle s’apprête à explorer les archives de l’ancien hôpital de Perray Vaucluse, à une trentaine de kilomètres de Paris, la chercheuse tombe sur le vestiaire encore intact de l’institution : les vêtements et valises que les patients devaient abandonner à l’entrée y dorment depuis plus de vingt ans.

Les liens entre santé mentale, image de l’autre et image de soi se déplient alors, car depuis le XIXe siècle, l’univers asilaire impose aux "aliénés" de revêtir un uniforme aussi dépersonnalisant qu’humiliant et stigmatisant. Si le port de ces vêtements répond à des questions d’apparence pratique - rendre les malades identifiables dans et hors de l’enceinte de l’hôpital, niveler les différences sociales, faciliter l’entretien et faire des économies - il est aussi le reflet des convictions thérapeutiques de l’époque. 

Le principe de l’aliénisme était précisément celui de l’isolement : on construisait des établissements dans des endroits reculés, isolés. Une fois arrivé à l'asile, le patient est dépouillé de tout ce qui le rend unique, de tout ce qui lui appartient, dans un mouvement que Erving Goffman a appelé processus de mortification, de dépersonnalisation.  
Maria Scarfone

Vêtements de patient consignés au vestiaire de l'ancien hôpital psychiatrique du Perray Vaucluse.
Vêtements de patient consignés au vestiaire de l'ancien hôpital psychiatrique du Perray Vaucluse.
- Marianna Scarfone

Vêtements, chaussures, alliances, objets personnels, tout ce qui peut évoquer sa personnalité et ses relations est déposé au vestiaire et consigné. Ainsi mis à nu, puis rhabillé des habits impersonnels de l’institution, "l’aliéné" (étymologiquement celui qui est "hors de soi") est censé accepter son nouveau statut de patient, et reprendre "un heureux et graduel empire" sur lui-même, dont le personnel surveillera la progression par le soin apporté à sa tenue. Ce dépouillement de l’image de soi et cette exposition au regard d’autrui sont aujourd’hui envisagés comme une véritable aliénation supplémentaire à celle déjà vécue par le malade.

Importance de l'image de soi 

C’est après la Seconde Guerre mondiale, dans un mouvement général de transformation de la psychiatrie, que l’approche du vêtement dans le traitement des maladies mentales change progressivement. "Les réformes engagées tentent de mettre au centre la personne du malade, et de lui rendre sa dignité et sa citoyenneté", analyse Marianna Scarfone. "À ce moment-là, on s'est rendu compte que la deuxième peau constituée par les vêtements était importante pour le malade, pour cette prise de conscience de soi, pour ses processus de guérison, mais aussi dans le cadre d'une resocialisation progressive". Dans cette réflexion menée conjointement avec les malades et les soignants, les plus petites questions matérielles du quotidien révèlent leur importance. Les patients revendiquent alors le droit de récupérer certains de leurs effets, de personnaliser leur habillement, ou de se voir fournir des vêtements qui ne les distingueront pas des autres lors de leurs sorties. Certains établissements mettent des ateliers de confection à disposition des internés dans une perspective thérapeutique : fabriquer ses propres vêtements permet d’une part d’occuper le temps libre, mais aussi de se projeter dans la société en soignant son apparence.

En replaçant au centre de son étude les vêtements consignés à leur arrivée, c’est peut-être aussi à une forme de réparation que se livre Marianna Scarfone. "Cette découverte, d’un point de vue visuel, est vraiment très intéressante et presque touchante. Parce que l’on y voit la dialectique entre l’anonymat de cette accumulation de vêtements et le fait que derrière se cachent des individus qui ont dû tout laisser, mais dont la reconstruction historique peut retracer l’histoire par leurs objets". Un changement de regard sur la maladie permis, entre autres, par les apports de l'histoire matérielle et de l'histoire visuelle.

À découvrir dans le Cours de l'histoire : une histoire du handicap

Longtemps délaissée, l'histoire du handicap est un champ de recherche en pleine expansion. Sources archéologiques et archivistiques nous aident à esquisser l'histoire du handicap avec ses violences, ses luttes et sa prise en compte par la société civile et par l'État.

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"Histoires d’images", est une série d'articles de Marion Dupont qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.