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Le Qatar, influenceur culturel

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La Collection Al Thani à l'Hôtel de la Marine. En bas à gauche, une exposition temporaire consacrée aux arts de l'islam. À droite, la galerie "Visages à travers les âges"
La Collection Al Thani à l'Hôtel de la Marine. En bas à gauche, une exposition temporaire consacrée aux arts de l'islam. À droite, la galerie "Visages à travers les âges"
© Radio France - Fiona Moghaddam

Dès aujourd’hui, la collection Al Thani s’installe à l’Hôtel de la Marine à Paris. Une partie seulement des 5 000 pièces de cette collection privée du cheikh Al Thani, cousin de l'actuel émir du Qatar, va être présentée de manière permanente. Une manière pour le Qatar d'être relié à la culture.

Avec " Trésors de la Collection Al Thani", 120 des plus de 5 000 œuvres que comprend cette collection personnelle du cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani, cousin de l’actuel émir du Qatar, sont présentées au public.

Son ouverture, qui devait avoir lieu le 18 novembre, n'a finalement pas pu se faire. L'Hôtel de la Marine est touché par une grève de son personnel qui demande la titularisation d'agents, en grande majorité précaire aujourd'hui. Le 19 novembre, l'Hôtel de la Marine a rouvert à la mi-journée mais dans des conditions dégradées, une majorité du personnel étant toujours en grève. En début de semaine, la direction du Centre des monuments nationaux, dont dépend l'Hôtel de la Marine a expliqué avoir embauché une partie des agents en contrat court, en raison de la situation sanitaire et avoir ouvert trois nouveaux postes récemment. Insuffisant pour la CGT-Syndicat national des monuments historiques qui estime qu'il est nécessaire d'embaucher 19 agents et réclame le recrutement d'au minimum 12 personnes.

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Une exposition permanente car un accord de mécénat d’une durée de vingt ans a été signé en 2018 avec le Centre des monuments nationaux. Son montant s’élèverait à 20 millions d’euros, d'après les chiffres révélés par la presse. En échange également de sa résidence à l’Hôtel de la Marine, la Fondation Collection Al Thani cède les recettes de la billetterie d’accès à l’exposition et a acquis du mobilier ayant permis le remeublement des appartements de l’intendant du Garde-Meuble à l’Hôtel de la Marine (notamment une commode de Jean-Henri Riesener datant de la fin du XVIIIe siècle).

Cette collection privée est considérée comme "l’une des plus prestigieuses au monde", compte-tenu de la diversité des œuvres d’art qu’elle regroupe, provenant de multiples civilisations et balayant des milliers d'années, de l’Antiquité au XIXe siècle. L’une des quatre salles du lieu est dédiée à des expositions temporaires, actuellement consacrée aux arts de l’islam. En 2022, elle permettra d’accueillir des œuvres provenant du musée de Lisbonne, dans le cadre de l’année France-Portugal.

Cette initiative privée, négociée entre un particulier et le Centre des monuments nationaux, est pourtant loin d’être anodine pour le Qatar et lui permet de s’inscrire, encore un peu plus, dans le milieu culturel. Une offensive lancée par le très riche émirat gazier du Golfe il y a déjà plusieurs années. 

Le choix de l’Hôtel de la Marine

Le cheikh Al Thani est tombé "amoureux des collections d'art" lorsqu’il a découvert le musée du Louvre, à l’âge de 6 ans, a expliqué lors d’une présentation à la presse le 15 novembre 2021 le conservateur en chef de sa collection, Amin Jaffer. Il achète ses premières œuvres à l’âge de 18 ans "pour meubler ses maisons" puis acquiert des pièces muséales, à grande valeur culturelle dans les années 2010, toutes achetées lors de ventes aux enchères de grandes maisons de vente, de ventes privées organisées par celles-ci ou auprès de particuliers connaissant son goût pour l’art.

C’est à ce moment que naît l’idée de montrer ses acquisitions au public, le cheikh a été encouragé par plusieurs conservateurs et directeurs de musée. La collection fait alors le tour du globe. "Preuve de son prestige reconnu par-delà le monde, la collection Al Thani a déjà été présentée temporairement au sein d’institutions d’envergure internationale telles que le Metropolitan Museum de New York [2014], le Victoria and Albert Museum de Londres [2015] ou encore le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg [2018]", explique Lorraine Engel-Larchez, doctorante et enseignante en histoire de l’art et en sciences humaines à l’École de Condé de Rennes et autrice de "La Politique culturelle du Qatar : vers une légitimation identitaire" (L'Harmattan, 2015). 

Désirant pérenniser l'exposition de ses pièces acquises, divers endroits sont d'abord envisagés par la Fondation, comme Venise ou la Royal Academy de Londres avant que le choix ne porte finalement sur l'Hôtel de la Marine.

L’accord entre le Centre des monuments nationaux et la Fondation de la Collection Al Thani a été signé il y a trois ans. Si la France et l’Hôtel de la Marine ont été choisis, c’est parce que c'est "un pays très important pour le cheikh et pour la culture" affirme le conservateur en chef de la collection Al Thani, Amin Jaffer. Il poursuit : "Pourquoi l’Hôtel de la Marine ? L’idée est venue du prince Amyn Aga Khan (frère de l’Aga Khan, chef spirituel des Ismaélien nizarites, ndlr) qui a suggéré à Cheikh Hamad de s’intéresser au projet. Les discussions ont alors commencé avec le président du Centre des monuments nationaux Philippe Bélaval. Un espace de 500 mètres carrés était disponible à l’Hôtel de la Marine dans lequel il n’y avait pas de décor car il était autrefois utilisé comme réserve pour les tapisseries. Le Centre des monuments nationaux avait imaginé en faire une salle d’exposition. De son côté, le cheikh voulait une maison pour sa collection. C’est donc un mariage qui est arrivé un peu par hasard."

Mais le hasard fait bien les choses car le lieu renoue ainsi avec sa première utilité. "L’Hôtel de la Marine a d’abord abrité le garde-meuble royal, rappelle Lorraine Engel-Larchez, avant d’accueillir en 1777 le premier 'musée des arts décoratifs' en ouvrant ses galeries au public chaque premier mardi du mois. Une vocation de présentation des collections au public dès le règne de Louis XVI avec laquelle l’Hôtel de la Marine renoue aujourd’hui en accueillant pour les deux décennies à venir les trésors de l’exceptionnelle collection Al Thani." 

Un choix stratégique, pour le Qatar

La collection Al Thani est une collection privée, d’initiative privée, qui n’est pas un projet de l’État qatari, insiste-t-on du côté de la Collection. Pourtant, voir associer le nom de la famille Al Thani, celui de la famille régnante actuelle, à cette exposition n’est pas dénué d’intérêt pour le Qatar. "Que signifie Al Thani dans cette collection ? S’agit-il de la famille régnante ou d’un membre particulier de cette famille ? Le choix du nom m’interpelle car c’est une collection privée d’un cousin de l’émir actuel du Qatar" interroge Alexandre Kazerouni, enseignant en sciences politiques à l’École Normale Supérieure et auteur de_" Le miroir des cheikhs : musées et politique dans les principautés du golfe persique"_ (PUF, 2017). Le mot "trésor" est ainsi associé au nom Al Thani souligne le politologue.

Cette union entre l'Hôtel de la Marine et la Fondation de la collection Al Thani est "évidemment liée à l'État" souligne Nicolas Peyre, enseignant-chercheur à l’université de Toulouse-Capitole 1, spécialisé en diplomatie d’influence et industries culturelles. Cela s'explique car le Qatar est une autocratie et que la famille Al Thani est la famille régnante. Il voit là une manière pour le petit émirat du Moyen-Orient d’être lié à la culture et au fleuron architectural français qu’est l’Hôtel de la Marine. 

Cette possibilité de créer une représentation du Qatar, associant le nom de cette famille aux hautes valeurs de la société française, à savoir le musée, l’art, vient compenser la difficulté pour elle de créer de l’émotion partagée autour des valeurs politiques. Le Qatar est un régime autoritaire qui rejette les valeurs politiques du libéralisme. Il fait usage de l’islamisme dans sa diplomatie et s’est posé comme un des centres névralgiques des réseaux transnationaux des Frères musulmans, qui sont une des branches de l’islamisme. Il est donc difficile pour le Qatar de converger au niveau des valeurs avec la France, les États-Unis ou le Royaume-Uni (…). En investissant dans des représentations du Qatar et de la famille régnante liées à l’art et au musée, ils parviennent à compenser, à surmonter ce défi. (…) La convergence au niveau des valeurs artistiques, sportives, l’intérêt pour l’enseignement supérieur permet de créer une communauté de valeurs avec ces trois puissances.                                                                        
Alexandre Kazerouni, enseignant en sciences politiques à l'ENS

Pour parer cette incompatibilité, un exemple assez symptomatique est celui de la création d'un musée de l'histoire de l'esclavage à Doha, dans l'ancien quartier du Mshreib, en 2015, juste après l'abolition du système de parrainage de la "kafala". "Ici, le musée qatari prend une dimension politique d'autant plus grande qu'il immortalise une avancée sociale majeure et devient l'argument démocratique par excellence face aux critiques des associations de défense des droits de l'homme qui l'accusent de pratiquer le travail forcé dans le cadre de la construction, depuis une dizaine d'années, du stade qui accueillera le mondial de football en 2022, à l'origine de la mort de milliers d'ouvriers", précise Lorraine Engel-Larchez.

Un nouveau lien entre le Qatar et son ambition culturelle se crée ainsi. 

Un soft power culturel

Le terme de soft power a été inventé par le politologue américain Joseph Nye, dans les années 1990. Il consiste à influencer les sociétés civiles à l’étranger d’une manière douce, c’est-à-dire par la promotion de la culture et des valeurs. "On est ici sur un point de légitimation assez exceptionnel. Ce partenariat [entre la Fondation Collection Al Thani et l'Hôtel de la Marine, ndlr] n’était peut-être même pas espéré par le Qatar", souligne Lorraine Engel-Larchez. "Cette opportunité d’être sur place et de créer cette présence a un impact dans l’imaginaire collectif et aussi diplomatique assez fort. C’est une première", ajoute l’enseignante en histoire de l’art.

Alexandre Kazerouni ne voit pas de soft power dans cette initiative mais plutôt du hard power, autrement dit, obtenir l’obéissance en utilisant la force ou la contrainte physique mais aussi en échange d’argent. "La politique du chéquier, ce n’est pas du soft power !" Ainsi, l’intérêt créé à Paris est lié à l’investissement financier, sous forme de contrats de prestation de service. 

Reste la question de savoir si cette influence fonctionne vraiment. "Lorsque vous écoutez de la musique américaine, épousez-vous totalement la politique internationale des États-Unis ?", interroge Nicolas Peyre, enseignant-chercheur à l'université de Toulouse-Capitole 1. "La culture est un élément pour pouvoir communiquer avec d’autres pays, ajoute-t-il. Tous les pays fonctionnent comme cela. En France, c’est ce que l’on appelle la diplomatie d’influence." Ainsi, le Qatar comme la France, bien que leur régime politique soit différent, partagent les mêmes enjeux, à savoir que leur réseau culturel serve leurs intérêts. 

De son côté, l'Hôtel de la Marine réfute toute dimension de soft power dans cet accord avec la Fondation de la Collection Al Thani. Pour son administrateur, Jocelyn Bouraly, "Il y a un intérêt sincère pour la France et la création artistique à travers les âges. Cette dimension de soft power, je ne la vois pas du tout ici".

La politique culturelle du Qatar, une ambition récente

Aujourd’hui, le Qatar est présent dans de multiples entités culturelles, au sens large. Il y a d’abord la chaîne de télévision Al Jazeera, créée en 1996 par le cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, alors émir du Qatar, père de l'émir actuel. Elle est diffusée dans 35 pays, dont la France, et revendiquait en 2013 45 millions de téléspectateurs. Il y a ensuite le PSG, propriété de Qatar Sports Investments depuis 2011, la chaîne BeIn Sports créée en 2011, et enfin la Coupe du monde de football 2022 qui se déroulera au Qatar.

Cet attrait pour la culture s’est développé il y a quelques décennies seulement. Le petit État (2,8 millions d’habitants), indépendant depuis 1971, vivait surtout de la culture perlière avant la découverte de ses ressources pétrolifères en 1939. 

"La transmission de son patrimoine et de son identité culturels s’opérait par voie orale et intergénérationnelle", explique Lorraine Engel-Larchez. 

Le Qatar commence à s’intéresser aux acteurs culturels au sortir de la guerre du Golfe, lorsque la coalition internationale menée par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France a permis la libération du Koweït. Le Qatar a alors conclu divers accords avec des acteurs culturels de ces pays "du sportif, à l’artiste, en passant par l’universitaire", explique Alexandre Kazerouni, enseignant en sciences politiques à l’École Normale Supérieure. Une manière "d’intéresser à la survie du Qatar comme État et de la famille Al Thani comme famille souveraine." 

Le Qatar est alors devenu un grand client du marché de l’art et notamment de la maison de vente Christie’s, qui appartient au Français François Pinault. Pour Alexandre Kazerouni, il s’agit là "d'intéressements d'acteurs culturels, qui sont aussi des acteurs économiques et politiques importants à la survie de cet État, de cette famille régnante et de la faction actuellement au pouvoir."

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Pour l’enseignante en histoire de l’art et sciences humaines Lorraine Engel-Larchez, un tournant s’est opéré avec l’arrivée au pouvoir de l’actuel cheikh Tamim, en 2013. Dans une sorte de réplique au Louvre Abu Dhabi, annoncé en 2007, ainsi que d’une île-musée, l’île de Saadiyat, le Qatar lance en 2008 le projet d’un musée d’art islamique confié à l’architecte de la pyramide du Louvre, Ieoh Ming Pei. Pour ce musée, qui raconte l'histoire des arts de l'islam, "l'architecte sino-américain s'est inspiré de la mosquée Ibn Tulun du Caire (IXe siècle), un des fleurons de l'architecture religieuse islamique. Comme c'est le cas pour Jean Nouvel qui a fait délibérément référence à la forme d'une rose des sables pour son musée national du Qatar, inauguré par le cheikh Tamim en 2019". C’est aujourd’hui le plus grand musée du pays. 

Il y a, à ce moment, l’idée de dépasser l’image classique en terme d’influence, c’est-à-dire, plutôt d’ordre économique, comme c’est le cas avec le football et le PSG, et bien évidemment, les ressources pétrolifères. Il y a une volonté d’aller conquérir un autre public, notamment culturel. Cela va être consacré par un certain nombre de classements, comme la fauconnerie en 2010 ou le café arabe en 2015, tous deux répertoriés au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.                                                      
Lorraine Engel-Larchez, doctorante et enseignante en histoire de l’art et sciences humaines à l’École de Condé de Rennes

Le musée d'art islamique de Doha, conçu par l'architecte Ieoh Ming Pei. Ici le 9 décembre 2009
Le musée d'art islamique de Doha, conçu par l'architecte Ieoh Ming Pei. Ici le 9 décembre 2009
© Getty - Dominique Berbain

Le Qatar est un pays qui compte très peu de nationaux, 10% environ, le reste de la population étant composé d’expatriés occidentaux ou d’immigrés, notamment d’Asie du sud-est. Ces derniers sont très souvent victimes d’esclavage moderne, à travers le système de parrainage appelé la "kafala" qui permet à l’employeur d’un travailleur immigré de se saisir de son passeport, si bien qu’il n’est plus libre. "Cette situation démographique explique aussi le besoin de légitimité ressenti par la nation qatarie sur l’échiquier international, sur le plan politique mais aussi culturel. Cela justifie ce désir presque obsessionnel de conquête d’une légitimité sur le plan culturel qui est la raison pour laquelle le Qatar a développé sa politique muséale à partir de ces années-là" ajoute Lorraine Engel-Larchez.

En 2005, la politique culturelle qatarie s’est institutionnalisée avec la création de l’Autorité des musées du Qatar, administrée par la sœur de l’actuel émir, la cheikha Al-Mayassa. Cette femme de 39 ans a étudié aux États-Unis et compte parmi les 100 femmes les plus influentes d’après le magazine Forbes en 2012. Elle bénéficie d’un budget évalué à un milliard de dollars chaque année pour ses acquisitions en art. En 2011, l’Autorité des musées du Qatar a ainsi pu acquérir "Les Joueurs de cartes" de Cézanne, pour la somme de 250 millions de dollars, prix le plus élevé jamais payé pour une œuvre d’art à l’époque (désormais, ce record est détenu par le "Salvator Mundi", attribué à de Vinci et acquis par l’Arabie saoudite, pour un montant de 450 millions de dollars).

La cheikha Al-Mayassa est aussi à l’initiative d’un certain nombre de projets, comme le village Katara, explique Lorraine Engel-Larchez. "C’est un village culturel, dédié aux artisanats qataris. Son nom a été choisi symboliquement en référence au terme historique employé par le géographe grec Ptolémée au IIe siècle de notre ère. Il s’y trouve aussi un amphithéâtre en plein air, des projections de films y sont organisées… C’est un complexe qui a été créé ex-nihilo en 2010 par la cheikha", ajoute l’enseignante. Avant de conclure : "L’ouverture de musées à Doha au cours des quinze dernières années constitue une mise à l’écrit, une institutionnalisation, l’invention d’un patrimoine à l’occidentale de la culture qatarie."

Soft Power | 13-14
58 min

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Une concurrence culturelle avec l’Arabie saoudite

Cet intérêt pour la culture est aussi né d’une concurrence en la matière avec l’Arabie saoudite. L’exemple "le plus symptomatique" de cette compétition entre les deux États, d’après Lorraine Engel-Larchez, est l’acquisition du "Salvator Mundi" par le prince héritier saoudien, Mohamed ben Salmane. Elle montre la "lutte d’influence, voire la rivalité" que se livrent les deux pays, en terme d’affichage médiatique de cette acquisition mais aussi la volonté de montrer le mécénat ou la puissance d’acquisitions de chefs d’œuvre qu’ont ces familles régnantes. 

"Mais contrairement au Qatar, l’Arabie saoudite n’est pas dans une idée de démocratisation, de créer un musée qui attire des étrangers, comme l’a fait le Qatar. L’Arabie saoudite est plutôt sur une approche archéologique." Une fois acquis, le "Salvator Mundi" n’a jamais été montré au public. Personne ne connaît sa localisation aujourd’hui.

Cette compétition entre Qatar et Arabie saoudite se déroule aussi en France d'après Alexandre Kazerouni, seul pays où l’Arabie saoudite n’avait pas créé de réseaux étendus. "Le Qatar, explique-t-il, qui voit depuis les années 1980 l’Arabie saoudite comme la principale menace de sa survie en tant qu’État, et la famille Al Thani - qui voit l’Arabie saoudite comme le principal acteur du déséquilibre au sommet de la hiérarchie sociale qatarienne, ont vu dans la France celui des États membres du Conseil de sécurité où l’Arabie saoudite avait le moins de réseaux. Et où il était le plus judicieux de créer des réseaux de soutien."

En 2017, le Qatar a été mis au ban par ses voisins, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ils accusaient le Qatar de soutenir le terrorisme et les Frères musulmans. C’était une crise diplomatique sans précédent dans la région. "Durant cette crise, le président de la République Emmanuel Macron a déclaré que la France aurait une position équilibrée entre le Qatar et l’Arabie saoudite. Il faut se rendre compte que pour en arriver là (…), il a fallu passer par beaucoup d’investissements légaux qui ont consisté à distribuer les revenus de l’exploitation du gaz qatarien sous forme de contrats à des membres de l’élite sociale française", détaille Alexandre Kazerouni.

Ainsi, l’arrivée de la Collection Al Thani à Paris "marque un pas de plus dans le processus de légitimation culturelle du Qatar", d’après Lorraine Engel-Larchez. Un pas de plus également dans "le développement de son soft power dans le cadre de sa lutte d’influence culturelle avec Abu Dhabi (ayant inauguré son Louvre en 2017, premier musée universel du monde arabe et ayant l’intention d’ouvrir un autre Guggenheim en 2022) et l’Arabie saoudite." Elle souligne aussi "la vocation universelle de cette collection, dite encyclopédique (sur le modèle des cabinets de curiosité européens qui se développent dès la Renaissance), certainement en rivalité avec la collection publique à vocation universelle présentée par le Louvre Abu Dhabi."

Désormais, la richissime nation pétrolière souhaite inscrire ses partenariats culturels internationaux dans le temps, à l’image de l’accord signé entre le Louvre Abu Dhabi et l’agence France-Muséums sur trente ans. En effet, quoi de plus symbolique pour le micro-émirat concurrentiel que d’offrir à sa superbe collection universelle un écrin pérenne à l’occidentale l’année du cinquantenaire de son indépendance ?                                                    
Lorraine Engel-Larchez

Le Temps du débat d'été
43 min
À réécouter : La question du Qatar
Affaires étrangères
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