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Le QR code bouleverse et réinvente les cadres artistiques traditionnels

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L'exposition 'A History of the World in 100 Objects' au musée de Shanghaï, en Chine, en 2017.
L'exposition 'A History of the World in 100 Objects' au musée de Shanghaï, en Chine, en 2017.
© AFP - Imaginechina / stringer

L’usage du QR code s’est récemment universalisé dans le contexte de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Pourtant, ce symbole numérique offre des opportunités plus variées que la mise en place d’un outil sanitaire, notamment en ce qui concerne la sphère artistique.

Ce lundi marquera la fin du passe vaccinal et de l'obligation de montrer son QR code pour entrer dans un restaurant, un bar, un café ou encore un stade ou une discothèque.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, le QR code est devenu un accessoire indispensable de notre vie quotidienne. Très pratique et facile d’utilisation, il peut aussi servir désormais d'intermédiaire de paiement en ligne. Difficile dans ce contexte d’imaginer cette combinaison qui peut renfermer jusqu'à 4 296 caractères alphanumériques ou 7 089 chiffres décimaux comme un symbole artistique. Pourtant, elle fait l’objet depuis le milieu des années 2000 d’une certaine attention de la part de créateurs et créatrices, qui y voient une occasion de bouleverser les codes artistiques établis tout en engageant une interaction efficace avec leur audience. 

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Dépasser les cadres artistiques traditionnels et ouvrir une réflexion sur la relation entre art et technologie

Dans l’art "traditionnel", l’autorité de l’artiste sur son œuvre est fondamentale. L’artiste délivre un message fixe et exhaustif, que lui seul contrôle, et que l’audience doit s’efforcer d’analyser et de comprendre. Cette relation entre l’artiste et son œuvre peut s’avérer contraignante. Lorsqu’il s’invite dans la sphère artistique, le QR code atténue cette autorité en faisant la part belle à l’inconstance. L’œuvre n’est plus figée, elle peut même se transformer avec le temps et en fonction de celui ou celle qui s’y intéresse. 

Le QR1book, réalisé par l’ingénieur Jean-Thierry Lechein en 2012, offre une illustration parfaite de ce tournant artistique essentiel opéré par le QR code. Son concept est aussi simple qu’étonnant : chaque page du livre est composée d’un QR code, que le lecteur ou la lectrice doit scanner afin de "lire" l’ouvrage et progresser dans l’histoire. L’intérêt du livre réside justement dans son caractère non figé : un code n’aboutit jamais au même contenu lorsqu’il est scanné plusieurs fois. Et pour cause : le QR1book est un ouvrage "évolutif" et "infini" selon les mots de son auteur. Si cela semble aller à l’encontre de toutes les règles de la création littéraire, cette technique propose justement de bouleverser la relation entre l’œuvre, son auteur et son lecteur. L’auteur n’a en effet plus vraiment de contrôle sur l’information que chaque lecteur reçoit. Par ailleurs, les QR codes dirigent vers un contenu "polymorphe" : s’il y a naturellement du texte, des photos et des vidéos sont également proposées. "Le support est dissocié de son contenu", explique Jean-Thierry Lechein. L’utilisation du QR code en littérature ouvre donc le débat de la redéfinition du concept de "livre". Elle pose en effet les questions, apparemment évidentes, du type de contenus qu’un livre peut proposer et de la place que l’auteur occupe dans le processus d’"écriture".

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Si le QR code fait l’objet d’expérimentations dans la sphère littéraire, il intéresse aussi les artistes visuels. Son design particulier épouse les formes abstraites des œuvres contemporaines, qui sont souvent le résultat d’une remise en question des codes établis. Le QR code devient la représentation visuelle de cette réflexion artistique.

Le travail de l’artiste numérique mexicain Miguel Chevalier en est le témoignage. Entre 2010 et 2012, il a réalisé une série de 4 œuvres, baptisée "Carrés magiques". Il s’agit de 4 QR codes, tous d’une dimension d’1 mètre par 1 mètre et générés par un ordinateur. Une fois scanné, chaque code donne accès à une liste de mots, pour la plupart empruntés au vocabulaire numérique. Une des œuvres s’intitule par exemple "Pixels", une autre "Interactivité". Miguel Chevalier confiait au site  spécialisé Arts Hebdo Médias que c’était bien le design des QR codes qui avait inspiré la genèse de cette série : "Au départ, c’est le graphisme de la forme qui m’a plu. Il y avait là quelque chose de presque constructiviste, une rationalisation du tableau, une vision cartésienne de l’art. Le dessin du QR code me semblait intéressant en tant que tel." 

"Pixels", Miguel Chevalier (issu de la série des "Carrés Magique", 2010-2012)
"Pixels", Miguel Chevalier (issu de la série des "Carrés Magique", 2010-2012)
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Le message de son travail, qui prône le dépassement du caractère immédiat et instinctif des œuvres d’art, a ensuite découlé de l’essence du QR code. En effet, pour l’artiste, il offre "une signification au-delà de la répartition de ses pixels dans l’espace, une possibilité d’écriture artistique spécifique, sur un mode poétique […] Ceux qui ne peuvent pas lire les QR codes se croient devant un tableau abstrait, mais c’est loin de n’être que cela." C’est donc le dialogue entre la forme et l’essence du QR code qui a séduit Miguel Chevalier et inspiré son travail. Si ce symbole informatique présente d’abord un intérêt esthétique en soi, il est aussi le support idéal d’une réflexion autour de la question des frontières d’une œuvre d’art. En donnant à l’artiste l’occasion de délivrer un message polymorphe, au-delà de l’apparence visuelle et immédiate de son œuvre, le QR code ouvre la voie à toute forme d’expérimentation créative.

Le QR code permet à l’artiste d’engager une interaction avec son audience ainsi que de s’approprier l’espace de l’exposition de son œuvre

Mais l’intérêt artistique du QR code ne se limite pas seulement à sa dimension esthétique ou à son apport à la réflexion philosophique des artistes. Il est en effet un moyen très intéressant pour eux de créer une interaction avec leur audience, à l’heure où nous possédons toutes et tous un smartphone capable de le scanner. Et cette capacité du QR code à créer du lien est très utile à la sphère artistique, à au moins deux égards.

L’interaction créée avec l’audience permet d’abord de servir le propos des artistes. Elle est parfois même au cœur de la conception de l’œuvre d’art. Ce procédé a par exemple été utilisé par l’artiste russe Olga Kisseleva. Son exposition "CrossWorlds-Conspire" (2008), qui était installée dans la Maison des Cultures du Monde à Berlin, avait pour but de révéler aux visiteurs les messages cachés dans l’architecture du bâtiment. Pour cela, des QR codes avaient été disposés à différents endroits de l’édifice. L’usage de ces codes permettait ici à Olga Kisseleva de créer une relation bien particulière entre les visiteurs et son œuvre, comme elle décrit dans la présentation de son projet : "Les codes contiennent les messages les plus spectaculaires cachés dans l’architecture du bâtiment. Le visiteur évolue dans l’exposition comme dans un labyrinthe, alors qu’il cherche les codes. Quand il les scanne, je le place dans une position ironique de ‘dominant’. Il est lui-même exposé comme manipulant les gens dans l’espace  d’exposition avec sa ‘télécommande’". L’utilisation artistique du QR code permet donc de forger la relation entre le spectateur et l’œuvre, d’une façon qui est souvent hors de la portée de l’art "traditionnel".

Vue de l'exposition "CrossWorlds Conspire" (2008) d'Olga Kisseleva, réalisée en collaboration avec le chercheur Sylvain Reynal. Photo : Site d'Olga Kisseleva.
Vue de l'exposition "CrossWorlds Conspire" (2008) d'Olga Kisseleva, réalisée en collaboration avec le chercheur Sylvain Reynal. Photo : Site d'Olga Kisseleva.

De façon plus concrète encore, le QR code permet aussi de dynamiser la pratique du marketing artistique. Depuis quelques années, l’industrie musicale s’en est par exemple emparée à des fins commerciales. Le QR code a ainsi fait son apparition dans des clips et a été mis en avant sur des pochettes d’albums. Très récemment, le rappeur français Vald a fait du QR code l’élément central de la couverture de son album V, sorti le 4 février dernier. Une fois scanné, ce code renvoie l’internaute vers la boutique en ligne de l’artiste. Une façon d’assurer la promotion de son projet et de l’univers qui l’entoure qui s’avère très engageante, et tellement efficace que Spotify a temporairement rendu la couverture de l’album inaccessible, jugeant le procédé peu éthique… 

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Mais l’industrie musicale n’est pas la seule branche de la sphère artistique à avoir pris conscience de l’intérêt marketing du QR code. D’autres, parfois de façon surprenante, commencent aussi à l’adopter, à commencer par le secteur du magazine. En Mode en a par exemple fait usage dans son dernier numéro. Très stylisé afin de conserver un intérêt pour une publication qui joue sur l’esthétique de ses contenus, le QR code en question dirige le lecteur ou la lectrice vers la page des crédits du numéro. À nouveau, le QR code est pensé comme un moyen de dépasser les normes traditionnelles, qui auraient restreint ces crédits à une simple page rédigée à la fin du magazine, et propose une interaction originale entre la publication et son audience.

Ce dernier aspect a contribué à établir le QR code comme un symbole du street art. Son aspect mystérieux et engageant a séduit les artistes désireux de mener des campagnes artistiques dans l’espace public. En octobre 2010, le collectif Raspouteam a par exemple exposé son projet "Paris, Désordres publics" dans les rues de la capitale. Cette campagne de street art consistait en la disposition de QR codes dans 20 lieux parisiens qui avaient connu des épisodes de "désordres" à travers l’histoire. Une fois scannés, ces codes donnaient accès à des informations historiques sur l’événement en question. Outil marketing au cœur de la conception du projet, le QR code remplissait également une autre fonction, plus idéologique : il rendait possible l’appropriation de l’espace public par le collectif. Comme il s’offrait à la vue de toutes les Parisiennes et tous les Parisiens, le QR code contribuait à la diffusion d’une culture alternative jugée insuffisamment représentée et qui devrait être inscrite "dans la mémoire urbaine", selon le site du collectif Raspouteam. 

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Outil de la réflexion des artistes, moyen d’engager les spectateurs et spectatrices dans le processus artistique ou encore artisan de l’appropriation de l’espace public, le QR code a montré à de multiples reprises qu’il pouvait s’établir comme un symbole artistique marquant et innovant. De la littérature à la peinture en passant par le street art, il a séduit un spectre artistique très large. Cependant, la question de sa pérennité en tant que symbole artistique porteur de renouveau se pose aujourd’hui dans le contexte de la pandémie de Covid-19. En popularisant le QR code, lui permettra-t-elle d’étendre encore son influence dans le monde de l’art ou, au contraire, le restreindra-t-elle à un outil de santé publique ? 

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