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Le Quai Branly, musée polémique

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Le musée du Quai Branly
Le musée du Quai Branly
- Snoeziesterre

Le musée du Quai Branly a 10 ans et, depuis 2006, plus de 12 millions de visiteurs ont franchi ses portes. Pourtant, lors de son ouverture, le musée avait été la cible de très nombreuses critiques, sur le plan architectural comme moral.

"Un Disneyland de l'exotisme", le musée du Quai Branly ? C'est ainsi que le qualifiait l'historienne des théories et des formes urbaines et architecturales Françoise Cholay. Dans un article sans concessions paru dans la revue Urbanisme, en septembre 2006, elle dénonçait ainsi un "gâchis économique, urbanistique et culturel" en lieu et place d'un projet qui aurait du permettre de "désapprendre l’ethnocentrisme".

Ecoutez également l'émission de la grande table sur le sujet : Le musée du Quai Branly a 10 ans.

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Esthétique et ethnologie

En 1999, après que Jacques Chirac a lancé le projet du musée du Quai Branly,  un concours international d'architecture en désigne Jean Nouvel comme le maître d'oeuvre. Avant même que le bâtiment ne sorte de terre, le parti pris de l'architecte, qui ne compte pas que des adeptes, avait été vivement critiqué :

"Le construire ne peut se faire qu'en récusant l'expression de nos actuelles contingences occidentales. Exit les structures, les fluides, les menuiseries de façade, les escaliers de secours, les faux plafonds, les projecteurs, les socles, les vitrines, les cartels. [...] Qu'ils s'effacent devant les objets sacrés." Déclaration d'intention de Jean Nouvel.

Jean Nouvel envisage ainsi le jardin qui conduit au bâtiment principal comme "un bois sacré" destiné à "sacraliser le parcours du visiteur". Nombreux sont les architectes et ethnologues à dénoncer l'omniprésence de Jean Nouvel à travers sa scénographie, une mise en scène du musée au détriment des œuvres.  Et le parti pris architectural de mettre en scène "le mythe d'un ailleurs anhistorique, merveilleux et sacré, où l’autre absolu, le bon sauvage, vivrait encore dans le cycle d’une nature harmonieuse à tout jamais perdu pour nous" conforterait l'exotisme comme filtre de perception de la culture des autres. L'architecture du lieu participerait ainsi de l'esthétisation de l'art premier, au détriment de sa contextualisation,  et donc du discours ethnographique ou anthropologique.

En 2008, dans Les Matins, Jean Nouvel était revenu sur ces questionnements rencontrés au cours de l'élaboration du Quai Branly :

Jean Nouvel aux Matins

4 min

Un musée post-colonial

Plus encore que l'architecture, l'absence de l'Europe dans les collections permanentes de ce musée des arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques - donc non-occidentaux -, est un choix extrêmement controversé. En 2007, dans l'émission Le Grain à Moudre intitulée "Le Quai Branly est-il un nouveau Luna Park ?", l'anthropologue Jean-Loup Amselle dénonçait un musée donnant à voir une "Europe ordonnatrice du monde" :

“Ce qui a été mis en oeuvre dans le musée du Quai Branly c’est une déshistoricisation des peuples du sud. C’est un musée des arts et des cultures du monde dans le sens péjoratif du terme. C’est un musée de l’exclusion, et pas de l’inclusion. Au musée de l’Homme, le projet de Rivet qui a ouvert en 1938, le thème principal était l’unité de l’homme. Comme l’Europe est exclue, elle en devient l’instance ordonnatrice de l’ensemble des cultures du monde et, au fond, il n’y a pas de dialogues entre les cultures du sud, il n’y a de dialogue que parce que l’Europe est ordonnatrice de ces cultures du monde. Et ceci est passible de la critique post-coloniale.”

Le musée du Quai Branly opposerait ainsi l'occident et le reste du monde, ce "nous" et "les autres",  à travers le prisme du post-colonialisme.

Réécoutez l'intégralité de l'émission :

Le Quai Branly est-il un nouveau Luna Park ?

53 min

Dix ans après, si les polémiques se sont peu à peu estompées, elles n'ont toujours pas été tranchées. Force est néanmoins de constater que les visiteurs, malgré ces questionnements, ne se sont pas privés de visiter le musée : en 2015, 1,3 millions de curieux ont franchi "le bois sacré" et poussé les portes du musée du Quai Branly - Jacques Chirac.