"Le racialisme de Pierre Loti était partagé par les élites intellectuelles, scientifiques et politiques"

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"Le racialisme de Pierre Loti était partagé par les élites intellectuelles, scientifiques et politiques"

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Louis-Marie-Julien Viaud dit Pierre Loti, dans son extravagante maison de Rochefort, en tenue orientale
Louis-Marie-Julien Viaud dit Pierre Loti, dans son extravagante maison de Rochefort, en tenue orientale
© Getty - Culture Club / Collection Hulton Archive

Entretien. En visite dans la maison de Pierre Loti, Emmanuel Macron a en grande partie rejeté jeudi dernier la polémique au sujet d'écrits antisémites et anti-Arméniens de l'académicien voyageur. L'historienne Carole Reynaud-Paligot replace ces textes dans leur contexte.

"Il ne faut pas chercher à faire des polémiques sur tout !" a déclaré ce jeudi Emmanuel Macron, en visitant la maison de Pierre Loti à Rochefort (Charente Maritime). Le chef de l'Etat venait découvrir cet incroyable monument retenu pour le premier loto du patrimoine, fermé pour travaux depuis 2012. Mais accompagné de la ministre de la Culture Françoise Nyssen et de Stéphane Bern, le président a aussi répondu aux récentes critiques au sujet de l'écrivain voyageur. Des associations ont publié une tribune dans Le Monde dénonçant des textes " d'une violence inouïe à l'égard des juifs et des Arméniens". "Il ne faut pas avoir des combats anachroniques", a estimé Emmanuel Macron, reconnaissant néanmoins que, "si Pierre Loti écrivait aujourd’hui, on lui ferait une polémique légitime". Stéphane Bern avait déjà déclaré sur France Inter : "C'est facile de faire des anachronismes mémoriels (...) Il faut faire la différence entre l'oeuvre et l'homme."

Historienne, spécialiste du XIXe et du XXe siècle, Carole Reynaud-Paligot s'intéresse à l'histoire de la racialisation des identités collectives. Auteure notamment de La République raciale (1860-1930), elle a récemment écrit un article dans The Conversation intitulé Faut-il relire Pierre Loti ? 

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Pourquoi avoir écrit il y a quelques jours à ce sujet ?

J'ai voulu donner un éclairage un peu différent de ce que l'on pouvait lire dans les journaux jusqu'à présent. On parlait essentiellement de cette superbe maison en péril, une maison qu'il faut rénover bien sûr. Je lisais des articles assez élogieux sur cet écrivain, grand voyageur. Je ne suis pas une spécialiste de Pierre Loti, mais en travaillant sur la racialisation des identités, sur la notion de race et son utilisation, sa diffusion dans la société, je suis arrivée à ses écrits. J'ai trouvé un personnage un peu plus ambigu, un écrivain finalement de son temps dont les écrits étaient empreints justement de ces représentations raciales. Il les exprimait en toute franchise, en toute simplicité. 

Il hiérarchisait les races : au sommet était placée la race blanche, il avait un peu plus d'indulgence pour les races asiatiques, et puis, au bas de l'échelle, comme presque tous ses contemporains, il mettait ce qu'on appelait alors la race noire. 

En ouvrant certains de ses romans, j'ai découvert des descriptions, des métaphores animalisantes, beaucoup de références au singe. 

Dans quels textes de Loti avez-vous précisément remarqué ceci ? 

Dans Le Roman d'un spahi, Loti raconte le séjour d'un soldat français aux colonies pour participer à la conquête du Sénégal. Il retrace une aventure amoureuse entre ce soldat français et une jeune Sénégalaise.

On y retrouve sa vision du monde, la racialisation des femmes africaines, une animalisation des populations africaines. Il utilise des métaphores très choquantes pour un lecteur d'aujourd'hui. Il compare très fréquemment cette jeune Sénégalaise au singe, avec des mots qui touchent au vocabulaire simien, la guenon par exemple. 

Le personnage de cette jeune femme est caricatural. Elle est animalisée, elle n'a aucune culture, elle n'arrive pas à parler français et elle vit de manière très très simple.

Mais est-ce Loti ou son personnage qui parle ? On pourrait estimer qu'il existe une ambiguïté ?

Le personnage qu'il met en scène illustre la vision que pouvaient avoir les élites de l'époque. Il faut replacer les écrivains dans le contexte du moment. Des hommes de science, les plus grands scientifiques comme Paul Broca ou Julien-Joseph Virey, Georges Cuvier, des naturalistes qui se sont intéressés à la diversité humaine, ont largement eux aussi participé à ces représentations animalisantes. La théorie du "chaînon manquant" était très en vogue à l'époque.

A la suite des travaux de Jean-Baptiste de Lamarck ou de Darwin, l'idée s'est petit à petit imposée que ce n'est pas Dieu qui avait créé l'Homme mais que l'être humain était issu d'une série de transformations d'êtres vivants qui s'inséraient dans une chaîne. Et pour prouver scientifiquement cette idée de continuité d'évolution, mais aussi pour contrecarrer les thèses qui venaient des milieux religieux, ces scientifiques ont utilisé la théorie du chaînon manquant. Ils ont considéré que les populations africaines étaient un maillon intermédiaire entre les grands singes et l'homme blanc civilisé qui paraissait à l'époque comme "la version la plus aboutie de l'espèce humaine". 

Mais il est intéressant d'observer que, malgré un fort antisémitisme dans la société française, ce racisme scientifique, fin XIXe, échappait à l'antisémitisme. Ces scientifiques refusaient alors la notion de race juive. L'antisémitisme scientifique apparaîtra en France un peu plus tardivement, surtout dans les années 1930.

C'était porteur à l'époque pour l'auteur de Fantôme d'Orient (1892) en raison de l'engouement pour la littérature exotique. Il n'aurait pas volontairement forcé le trait pour vendre davantage ?

Oui, il a profité d'un contexte très ouvert à l'orientalisme. Les écrivains (et la société) étaient alors fascinés par l'Orient, et en s'engageant sur ce terrain il a trouvé le succès. Mais je ne pense pas qu'il ait forcé le trait par rapport aux représentations que lui-même avait. Dans toute la littérature coloniale de l'époque, on trouve ces mêmes visions, exprimées parfois de manière un peu plus euphémisée, un peu plus douce.

C'est beaucoup moins présent chez nos grands auteurs parce qu'ils n'ont pas mis en scène forcément des colonisés. Ceux qui pouvaient se dégager de ces représentations étaient très rares à l'époque.

C'était aussi relayé par les politiques, dans un contexte colonial.

Oui. Si ces représentations se sont largement diffusées et si elles ont eu un tel succès, car ses visions étaient très consensuelles, c'est dû au contexte spécifique, de domination coloniale. Des nations s'estimaient supérieures à d'autres nations, et elles se sont arrogées le droit et le devoir de dominer, de prendre possession des territoires et de civiliser les populations qu'elles jugeaient inférieures.

Ces représentations très hiérarchisantes et très inégalitaires étaient partagées par les élites intellectuelles, scientifiques, mais aussi politiques. C'est parce qu'il y avait un certain consensus, domination d'un côté et hiérarchisation de l'autre, que toutes ces représentations ont pu s'enraciner pendant quelques décennies dans la société française et plus largement dans les sociétés occidentales.

La remise à l'académicien Pierre Loti de la Grand-Croix de la Légion d'Honneur a fait la Une du célèbre Petit Journal, le 7 mai 1922
La remise à l'académicien Pierre Loti de la Grand-Croix de la Légion d'Honneur a fait la Une du célèbre Petit Journal, le 7 mai 1922
© Getty - Leemage / UIG

Pierre Loti a été académicien, avec des obsèques nationales. Finalement, jusqu'où peut-on rétroactivement le condamner, lui et ces élites de l'époque ?

Condamner, je n'aime pas trop le terme. Nous, historiens, ne sommes pas là pour juger et encore moins pour condamner qui que ce soit. Nous sommes là pour mettre au jour et ne pas cacher, ne pas taire, les ambiguïtés des écrivains de l'époque. Pour comprendre d'où vient le racisme, pourquoi par moments il s'installe et prospère dans certaines sociétés, il faut chercher à comprendre le contexte et pourquoi des élites ont pu partager ces représentations extrêmement choquantes aujourd'hui.

La démarche de l'historien est de rétablir une vision un peu plus exhaustive des personnages, et ne pas s'arrêter à une belle maison et un écrivain que certains ont tout à fait le droit d'apprécier. 

Vous diriez aujourd'hui comme cela a été écrit dans cette tribune que Loti est raciste et antisémite ?

Je pense qu'il faut faire très attention et je préfère utiliser les termes de pensée raciale et de pensée inégalitaire et hiérarchisante, plutôt que le terme de racisme qui est anachronique. Le terme de racisme se construit plus tard, au XXe siècle, donc l'appliquer au XIXe est toujours un petit peu délicat. On voit bien à son apparition dans les années 1920 que le terme racisme n'a pas son sens actuel : il désigne avant tout l'antisémitisme, dans un contexte particulier où le nazisme s'installe et ses théories raciales prospèrent. En France, des intellectuels vont s'ériger contre ce racisme là. Mais en même temps, c'est ce que j'ai montré dans mes livres, ces mêmes intellectuels pouvaient avoir une vision extrêmement inégalitaire de ce que l'on appelait à l'époque la "race noire" et continuer à avoir des représentations très dévalorisantes des populations africaines.

Le terme d'antiracisme évoluera et il prendra son sens actuel au moment de la décolonisation.  

Des figures comme Loti ont-elles pu être remises en question pour leurs écrits et positionnements idéologiques ?

Je n'ai pas l'impression. J'ai l'impression que l'on n'a jamais véritablement vu ce côté là de Loti. Ou certains l'ont vu mais dans des études universitaires qui sont restées confidentielles. Parce que la notoriété de Loti aussi a décliné. De nos jours, qui le lit encore ? 

Il est un petit peu passé de mode et ceux qui le tirent de l'oubli en ce moment n'ont pas envie de donner à voir l'ambiguïté du personnage. 

Pierre Loti déguisé en pharaon. Photo publiée par le Berliner Illustrirte Zeitung le 1er janvier 1903
Pierre Loti déguisé en pharaon. Photo publiée par le Berliner Illustrirte Zeitung le 1er janvier 1903
© Getty - ullstein bild

Et quand les associations critiques vont jusqu'à demander à débaptiser des rues, des places ?

C'est un débat difficile, mais il doit avoir lieu. On peut aussi imaginer garder ce patrimoine, sans égérie de Loti, mais qu'on en profite pour aborder ce côté là de notre histoire. Pourquoi ne pas faire dans ce lieu une présentation de la littérature coloniale de l'époque, et étendre à une histoire de la colonisation*.

Nous n'avons pas en France de musée consacré à notre histoire coloniale. A l'inverse d'autres pays. 

En plus, c'est une question très idéologique. Pour une partie de l'opinion française ou de nos élites, la colonisation a été positive, donc on ne peut pas dire et montrer ses méfaits. Ce qui nous empêche d'aborder ce débat sereinement et avec une approche scientifique.

Carole Reynaud-Paligot fut il y a peu co-commissaire scientifique de l'exposition "Nous et les Autres. Des préjugés au racisme", au Musée de l'homme, à Paris
Carole Reynaud-Paligot fut il y a peu co-commissaire scientifique de l'exposition "Nous et les Autres. Des préjugés au racisme", au Musée de l'homme, à Paris
- Flora RP

Quelles réactions avez-vous eu justement à votre article et à votre travail ?

Le titre d'un de mes livres, La République raciale, a choqué. La République ne peut pas être raciste. Mais mes travaux de recherche ont été appréciés dans la communauté scientifique. Il suffit de faire un réel travail d'investigation, honnête et sérieux pour qu'ensuite on soit forcé de reconnaître l'ambiguïté de cette troisième République, avec d'un côté des valeurs universalistes - la liberté, l'égalité - et puis d'un autre côté des visions différentialistes, inégalitaires, hiérarchisantes. 

D'autres historiens s'emploient à étudier ainsi jusqu'au bout la IIIe République, mais je me rappelle avoir interrogé un historien d'une génération plus ancienne que la mienne en lui demandant : "Mais pourquoi tout cela n'a pas paru plus tôt" ? Et il m'expliquait qu'ils avaient idéalisé la IIIe République, parce que c'est le fondement de notre démocratie quand même, nos institutions de la Ve République sont très proches.

Cela peut contribuer à expliquer pourquoi on a mis du temps à se pencher sur ces aspects de notre histoire.

Mais des choses évoluent et les jeunes générations pensent différemment de leurs grands-parents. Cette racialisation des identités a été forgée en grande partie par l'école. L'école de la IIIe république a enseigné qu'il y avait des races et qu'elles n'étaient pas à égales. Tout cela a fini par être évacué progressivement des programmes scolaires et aujourd'hui on en est plus du tout là, au contraire : on promeut des valeurs antiracistes.

* Le conservateur de la maison de Pierre Loti nous a expliqué que la ville de Rochefort avait acheté la maison mitoyenne pour en faire " un centre d'interprétation sur l'écrivain, sur ses voyages, Loti photographe, dessinateur, Loti et la musique. Avec aussi des pièces qui ne sont pas exposées dans la maison"