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Le réchauffement climatique aiguise les appétits dans l'Arctique

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Vladimir Poutine au Forum international de l'Arctique à Saint-Pétersbourg les 9 et 10 avril 2019.
Vladimir Poutine au Forum international de l'Arctique à Saint-Pétersbourg les 9 et 10 avril 2019.
© AFP - Mikhail Klimentyev

Repères. La planète se réchauffe et ce phénomène est accentué dans l’Arctique. Catastrophe écologique pour les uns mais opportunité économique et stratégique pour les autres. Une partie des "pays polaires" se sont réunis au Sommet de l’Arctique cette semaine à Saint-Pétersbourg. La Russie place ses pions.

Le forum international sur l'Arctique a réuni la Russie et les pays scandinaves les 9 et 10 avril à Saint-Pétersbourg. Ce sommet a été une nouvelle fois l'occasion de constater les ambitions de Moscou sur une partie de cet océan de 14 millions de km² (près de six fois la Méditerranée), riche en hydrocarbures et en opportunités commerciales. Avec la fonte des glaces, la banquise s'efface et permet l'exploitation des fonds marins ainsi que l'ouverture de nouvelles routes maritimes, plus courtes et plus rentables. Toutefois, la région demeure hostile et difficile à valoriser dans l'immédiat. Prévoyante, la Russie renforce ses positions afin de prendre une option sur un futur favorable.

Le réchauffement de la planète crée de nouvelles opportunités

En quelques décennies, la banquise de l'Arctique a perdu une grande partie de sa superficie. En été, l'océan devient même navigable sur ses extrémités, permettant l'ouverture de voies commerciales.
En quelques décennies, la banquise de l'Arctique a perdu une grande partie de sa superficie. En été, l'océan devient même navigable sur ses extrémités, permettant l'ouverture de voies commerciales.
- National snow and ice data center / University of Colorado / NASA

L’Arctique est l’une des régions les plus touchées par le réchauffement climatique. D’après le GIEC, cet océan situé autour du pôle Nord se réchauffe bien plus vite que le reste de la planète. Dans le grand nord canadien, les températures moyennes ont augmenté de 2,3 degrés depuis 1948, d’après un rapport gouvernemental rendu public début avril 2019. Beaucoup plus que la hausse mondiale moyenne sur la même période, qui s’élève à 0,8 degré. L’Alaska, État le plus septentrional des États-Unis, a vu des températures dépassant les normales saisonnières de plus de 15 degrés ces dernières semaines. Constat identique en Sibérie, où le thermomètre flirte avec les 30 degrés l’été désormais. 

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Résultat : la banquise fond. A vue d’œil. En période estivale, elle s’étend sur moins de 5 millions de km² (2017), contre 6,6 millions en moyenne sur la période 1979-2010, soit un déficit de 24%. Le record de plus faible extension date de 2012 avec 3,4 millions de km². Et ce phénomène est continu : d’après une analyse parue en février dans la revue Geophysical Research Letters, la banquise pourrait disparaître totalement en été d’ici 20 ans seulement, permettant la création de nouvelles routes pour le commerce maritime.

Le premier de ces chemins a été baptisé “voie du nord est” : il s’étend de la Norvège au détroit de Béring et longe les côtes russes au nord de la Sibérie. Il a été emprunté pour la première fois en octobre 2018 par un porte conteneur danois, le Venta Maersk, chargé de 3 600 conteneurs, et dont le voyage a duré cinq semaines derrière un brise-glace russe. Une première qui n’avait valeur que de test car les lignes régulières ne sont pas envisagées avant dix ans par les principaux armateurs. Ce chemin est plus rapide, deux semaines de moins que la route du sud (par la Méditerranée, le canal de Suez et l’océan Indien). Il est aussi plus sûr car la piraterie est absente de l’Arctique. Mais il reste plus coûteux car le navire qui choisit cette route doit être accompagné d’un brise-glace, qu’il faut payer. 

Le second chemin envisagé est la “voie du nord ouest”, le long des côtes du Canada. Mais il est plus difficile d’accès car il implique de passer à travers un archipel de nombreuses petites îles où les icebergs restent nombreux et où la météo demeure capricieuse (brouillard notamment).

La fonte de la banquise offre enfin la possibilité d’exploiter les fonds marins riches en ressources diverses. L’Arctique posséderait près d’un quart des ressources mondiales en énergie fossile, d’après un rapport de 2008 de l’US Geological survey : 30% du gaz naturel, 13% du pétrole et beaucoup de gaz liquéfié, en particulier dans la péninsule de Yamal. Sans compter de l’uranium, de l’or, du nickel, du zinc et du charbon. La prospection et l’exploitation ont déjà commencé et pourraient s’accélérer avec le réchauffement de la planète : le sommet de l’Arctique à Saint-Pétersbourg est l’occasion de lancer des projets et de signer des partenariats.

Les pays riverains veulent leur part du gâteau

L'océan Arctique est au cœur de confrontations géopolitiques pour l'accès aux ressources et à de nouvelles voies navigables, plus courtes que par les canaux de Suez et Panama.
L'océan Arctique est au cœur de confrontations géopolitiques pour l'accès aux ressources et à de nouvelles voies navigables, plus courtes que par les canaux de Suez et Panama.
© AFP -

En première ligne pour exploiter les ressources de l’Arctique se trouve la Russie. Le pays est celui qui dispose de la plus grande frontière au contact de l’océan glacial, devant le Canada, les États-Unis (via l’Alaska), le Danemark (avec le Groenland) et la Norvège.

Depuis les années 2010, la Russie a entrepris de réutiliser d’anciennes bases soviétiques abandonnées au moment de la chute de l’URSS. Début avril, Moscou a fait venir plusieurs journalistes, y compris occidentaux, afin de présenter sa nouvelle installation offrant tout le confort moderne aux 250 soldats stationnés : le “Trèfle du Nord” est implanté sur l’île de Kotelny dans l’archipel de Nouvelle-Sibérie. Eau chaude, salle de sport, sauna… Les équipements donneraient presque envie d’y passer ses vacances malgré les ours polaires et les températures extrêmes (jusqu’à -50 degrés). Cette base est à l’image d’autres plus petites qui n’ont pas été présentées à la presse, comme sur l’archipel François-Joseph, plus à l’ouest ; d’autres devraient suivre.

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Au total, la Russie développe une présence militaire de 6 000 hommes dans le cercle Arctique. Le pays s’est aussi lancé dans la construction de brise-glaces nucléaires, censés ouvrir la voie aux bateaux qui choisiront la voie du nord est. Moscou lorgne également sur une partie des eaux internationales proches du pôle Nord : en vertu de la Convention de l’ONU sur le droit de la mer, un pays peut revendiquer sa souveraineté sur une zone si cette dernière fait partie de son plateau continental. Or, le relief sous marin est très accidenté dans l’Arctique et une chaîne de montagne - la dorsale de Lomonossov - permet à Moscou d’appuyer ses revendications auprès de l’ONU. En 2007, des scientifiques russes avaient d'ailleurs planté symboliquement un drapeau à 4 200 m de fond pour affirmer la souveraineté de Moscou, déclenchant de vives protestations des autres pays polaires : Canada et Danemark notamment.

Ottawa et Copenhague mènent par ailleurs leurs propres campagnes auprès de l'ONU afin d'appuyer leurs revendications territoriales sur le pôle Nord. D'après le Canada et le Danemark, la dorsale de Lomonossov ne se rattache pas au continent eurasiatique mais aux plaques continentales de l'Amérique du Nord et du Groenland. Ce dossier n'est pas clos et il anime régulièrement les discussions au sein du Conseil de l'Arctique (l'instance qui réunit les pays riverains).

Les Etats-Unis sont l'autre acteur majeur du pôle nord. Mais pour l'instant, les partisans de l'exploitation des ressources minières sont bloqués par l’une des ultimes décisions de Barack Obama. Avant de quitter la Maison blanche en janvier 2017, l’ex président américain a décrété l’interdiction permanentes des forages dans les régions arctiques sous souveraineté américaine (Alaska, mer de Beaufort, mer des Tchoukes). Une interdiction qu’a tenté de lever son successeur, Donald Trump, mais ce dernier n’a pas encore réussi, empêché par la justice qui a annulé ses décisions.

Et l’environnement dans tout ça ?

Dans l’Arctique, le soleil est absent durant six mois de l’année. Tout comme l’environnement dans l’esprit des grands leaders, mais en permanence. Invité du journal de 22 heures de France Culture le 9 avril, le physicien et climatologue Hervé Le Treut déclarait :

L’exploitation de l’Arctique est dangereuse. Il est logique que les Russes veuillent en tirer partie mais avoir des transports de fioul dans l’Arctique est risqué car les marées noires seraient beaucoup plus graves que dans les régions les plus chaudes [où la chaleur et la proximité de moyens humains permet le nettoyage plus facilement]. (...) On peut imaginer aussi que la région devienne une zone de conflit. Il y a un intérêt très fort à ce que cette région soit régulée de manière plus large qu’aujourd’hui. (...) Idéalement, il faudrait sanctuariser l’Arctique comme on l’a fait pour l’Antarctique, où seules des missions scientifiques sont possibles. Mais au pôle Nord, c’est plus difficile car on est plus proche des rives de grands Etats.

Les glaciers sont les premiers témoins du réchauffement climatique, explique Hervé Le Treut

6 min

Au Forum international de l’Arctique à Saint-Pétersbourg, le président russe Vladimir Poutine a bien insisté sur l’importance des enjeux environnementaux. Mais ce sommet n'était pas un rassemblement d'écologistes. La Russie a besoin de partenaires économiques et financiers dans l'éventualité de développements futurs plus étendus. La zone Arctique n'est donc pas un "eldorado" pour le moment car elle manque d'infrastructures et que l'exploitation des ressources demeure difficile.

La rigueur du climat et l'éloignement de cette région sont encore les principales raisons qui la mettent à l'abri d'une présence humaine durable. Malgré les progrès techniques et le changement climatique, les projets d'exploitation sont encore freinés. La marée noire massive déclenchée par l'explosion d'une plateforme BP dans le Golfe du Mexique a montré le risque économique encouru en cas d'accident. Total a d'ailleurs exclu l'exploitation du pétrole dans l'Arctique. Par ailleurs, le Parlement norvégien s’est récemment opposé à un projet pétrolier off-shore, au nom de la protection de l’environnement. 

Les ressources du sous-sol de l'Arctique sont donc encore "protégées" par leurs coûts/risques élevés d’exploitation et, surtout, par le fait que beaucoup d'autres zones du monde sont moins chères à exploiter. En revanche, les risques sont moindres pour le gaz (on ne craint pas de marée noire) : Total est d’ailleurs déjà présent dans la zone, via différentes méga-projets dont il est partenaire avec le russe Novatek.