Le regard de l'Allemagne sur l'Europe

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Le regard de l'Allemagne sur l'Europe

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Le regard de l'autre | La fin de seize ans de gouvernance Merkel s'annonce. Et l’avenir de l’Europe dépendra en partie de qui lui succédera. Le regard allemand sur l'Union européenne est complexe : mélange d’un engagement fort, notamment économique, et de vieilles réticences face à plus d’intégration politique.

Le 26 septembre prochain, l’Allemagne se rendra aux urnes. Et toute l’Europe va surveiller avec attention le choix du plus puissant des pays européens. Ce sera la fin de seize ans de gouvernance Merkel. Et l’avenir de l’Europe dépendra en partie de l’identité du prochain chancelier ou de la prochaine chancelière : cela se jouera certainement entre le chrétien-démocrate Armin Laschet, la verte Annalena Baerbock ou le social-démocrate Olaf Scholz.

La dernière présidence allemande de l’Union, en 2020, a été hyperactive : plan de relance post Covid, accord post Brexit, négociation commerciale avec la Chine.

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A l’heure où se dessine, au 1er semestre 2022, la présidence française de l’Union, il est donc crucial de bien comprendre le regard allemand sur l’Europe. Un regard complexe : le mélange d’un engagement fort, notamment sur le plan économique, et de vieilles réticences face à plus d’intégration politique.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, droit, économie et psychologie et sociologie.

58 min

La géographie

L’Allemagne, c’est le cœur de l’Europe : pas le pays le plus grand par la taille (357 000 km2). Mais le plus peuplé : 83 millions d’habitants, en particulier depuis la réunification des deux Allemagnes.

Et surtout le plus central au plan géographique. C’est le point de bascule, l’interface entre l’Ouest et l’Est. Et aussi entre le Nord et le Sud.

L’Allemagne compte 3 620 kms de frontières avec 9 pays. Elle fait la jonction entre le Nord (le Danemark) et le Sud : l’Italie est à moins de 100 kms de la Bavière, la région la plus méridionale d’Allemagne.

Elle fait la jonction entre l’Ouest (la France, les pays du Bénelux) et l’Est (la Pologne, la République Tchèque). Reliée aussi à bon nombre des pays de l’Est par le Danube, le grand fleuve d’Europe Orientale qui prend sa source en Allemagne.

Les 16 Länder, les 16 régions allemandes, ont d’ailleurs, selon leur positionnement géographique, des liens privilégiés avec les voisins de l’Est ou de l’Ouest : par exemple la Sarre avec la France.

L’Histoire

La relation de l’Allemagne avec l’Europe est compliquée sur le plan historique : un mélange d’expansionnisme, puis de culpabilité, et désormais le sentiment d’une responsabilité centrale.

L’Histoire ancienne, c’est la volonté de puissance. L’expansionnisme du royaume de Prusse, puis de l’Empire allemand, au XVIIIe, XIXe, puis au début du XXe siècle. Expansion vers l’Europe centrale, la MittelEuropa, et guerres avec la France, en 1870 et 1914.

C’est ensuite bien sûr la période nazie. La conquête ou la mise sous tutelle de la plus grande partie du continent. Au nom de la théorie du Lebensraum, "l’espace vital" prétendument nécessaire au peuple allemand.

Après la tragédie nazie et la Shoah, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne est animée d’un sentiment fort de grande culpabilité. Et elle voit dans la construction européenne une identité de substitut et un devoir. Pour que la paix s’installe sur le Continent.

L’Allemagne est donc l’un des membres fondateurs de l’Europe, en 1951 puis en 1957 avec le traité de Rome.

Depuis, son investissement ne s’est jamais démenti, quelle que soit la couleur politique au pouvoir à Bonn, puis à Berlin.

L’Allemagne a joué aussi, évidemment, un rôle majeur dans l’ouverture de l’Union européenne aux anciens pays de l’Est : une étape indispensable pour garantir la paix.

Une évidence pour un pays qui lui-même s’est réunifié après la chute du mur de Berlin en 1989.

Cet investissement allemand, qui se traduit aussi en termes budgétaires (c’est le premier contributeur de l’Union), s’est opéré, souvent, main dans la main avec la France, l’ennemi d’hier devenu partenaire incontournable. Ce sont les couples célèbres de dirigeants : Adenauer / De Gaulle, Schmidt / Giscard d’Estaing, Kohl / Mitterrand.

Avec les dirigeants suivants, la relation privilégiée a été moins forte, moins personnelle. Mais elle a perduré. C’est le célèbre moteur franco-allemand.

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Le droit

Cet investissement jamais démenti s’est traduit juridiquement.

L’Allemagne est de tous les traités européens depuis 1951, jusqu’aux traités les plus récents, Maastricht, la zone Euro, la zone de libre circulation Schengen.

L’adoption de l’Euro, en particulier, était un symbole fort, puisque l’Allemagne a accepté d’abandonner le deutschemark, un emblème national.

Du strict point de vue juridique, sur la hiérarchie des normes, l’Allemagne considère que le droit international n’est pas distinct du droit national allemand.

Il y a aussi les traités spécifiques avec la France, traduction juridique du "moteur".

Deux dates à retenir :

- Le traité de l’Élysée en 1963

- Et beaucoup plus récemment, le traité d’Aix-la-Chapelle, en 2019, qui vise à accroître la coopération sur la diplomatie et la Défense.

Mais ce dernier sujet demeure complexe, y compris juridiquement.

L’Allemagne, réticente à s’engager sur des terrains extérieurs en raison du passé traumatique nazi, a rejoint l’OTAN en 1955. Elle considère que ce traité continue de prévaloir et que l’OTAN demeure la pierre angulaire de la politique de Défense en Europe.

D’où ses réticences à s’engager dans le projet d’Europe de la défense porté par la France. Les projets ambitieux d’avion franco-allemand et de char franco-allemand, sont d’ailleurs un peu enlisés.

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L'économie

C’est le paramètre clé.

Vu d’Allemagne, l’Europe est un projet qui vise à garantir la paix, mais surtout c’est un projet de coopération économique. L’Allemagne n’est pas dans une quête de puissance politique, elle est dans une quête d’efficacité économique. D’où la priorité donnée à l’union monétaire.

Quatrième puissance mondiale par le Produit intérieur brut, première économique européenne, l’Allemagne a bâti sa force sur son industrie (l’automobile et la chimie en particulier) et sur ses exportations.

Son excédent commercial annuel, près de 300 milliards d’euros, est le premier au monde.

Ses positions sur l’Europe visent donc à garantir ses intérêts commerciaux.

C’est aussi pour cette raison par exemple qu’Angela Merkel a poussé pour l’accord commercial européen controversé avec la Chine, fin 2020.

C’est encore pour cette raison que l’Allemagne a longtemps refusé le principe de solidarité des dettes en Europe : pas question de payer pour les cigales dépensières du Sud, la Grèce ou l’Italie.

Mais la crise financière et plus encore la pandémie ont changé la donne. Angela Merkel opère un virage à 180 degrés parce qu’elle ne veut pas risquer l’explosion de la zone Euro. Et une crise sociale qui ouvrirait un boulevard à l’extrême droite populiste. En 2020, elle s’associe à Emmanuel Macron pour défendre un fonds de 500 milliards pour les pays européens les plus touchés.

Pour l’Allemagne, faire cela, être prêt à payer pour les autres, à fonds perdu par solidarité, c’est la fin d’un tabou. Merkel affirme : "L’Allemagne n’ira bien que si l’Europe va bien".

Les exigences économiques ont fini par pousser l’Allemagne sur la voie d’une plus forte intégration politique.

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La psychologie et sociologie

Angela Merkel est à la fois une pragmatique et une Ossie, comme on dit en Allemagne. Elle est originaire d’ex Allemagne de l’Est, ancienne élue de Mecklembourg Poméranie.

Cela explique sa volonté de veiller à l’équilibre entre pays de l’Est et de l’Ouest de l’Europe. L’Allemagne au centre, à tous points de vue.

Mais une Allemagne prosaïque : pas de grandes envolées théoriques à la française, de l’efficacité.

Avec le départ de Merkel, une nouvelle génération de dirigeants va arriver au pouvoir.

Quel que soit le vainqueur, l’Allemagne restera fortement investie dans le projet européen.

Mais cet investissement pourrait changer un peu de nature, et devenir plus politique, un peu moins économique, si les Verts l’emportent et si Annalena Baerbock, 40 ans, devient chancelière.

Spécialiste de politique internationale, elle plaiderait par exemple pour une vraie diplomatie européenne. Et pourrait remettre en cause le gazoduc Nord Stream 2 avec la Russie.

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Il faudra aussi compter avec l’implication des autres leaders allemands, présents à l’échelle européenne, notamment la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, qui conduit pour l’instant un mandat pro-actif.

Plus largement, la population allemande reste fondamentalement pro-européenne : près de 9 Allemands sur 10 souhaitent rester dans l’Union. Et la France est très majoritairement considérée comme le partenaire numéro 1.

Là aussi, l’une des questions majeure est de savoir si la mue de l’opinion publique va se poursuivre sur les questions de Défense et de diplomatie. Si la réticence à déployer la Bundeswehr, l’armée à l’étranger, va se dissiper. Si l’Allemagne va se remettre à raisonner en termes de puissance géopolitique, face à la montée des menaces chinoise ou russe.

Si elle va défendre une Europe plus "souveraine" comme le propose la France. Les enquêtes d’opinion montrent que les plus jeunes, au sein de la population allemande, y sont favorables.

Passer d’une Europe économique à une Europe politique. C’est l’un des enjeux clés de l’après Merkel.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

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