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Le siècle d’enfer de l’écrivain catholique et homosexuel Julien Green

Par
Julien Green, dans son appartement parisien, le 29 juin 1953
Julien Green, dans son appartement parisien, le 29 juin 1953
© AFP - CORRES / UPI / AFP

Le fil culture. Le Journal "intégral" de l’écrivain catholique Julien Green paraît pour la première fois. Des centaines de pages censurées lèvent le voile sur des pans entiers de la vie littéraire française des années 1920 à 1940. Un événement littéraire sans précédent.

"Hier soir, un jeune marin fort élégant, le cul bien dehors". "Il met la main à ma braguette ; lui-même ne bande pas. Petites couilles et petite pine, mais jolies". "Il a fallu que je me branle. Flot de foutre". "Il a pris ma pine pour la mettre entre ses fesses". "Je rentre si facilement dans ce petit cul chaud que le plaisir vient presque tout de suite". "Il sent ma queue pénétrer son joli cul rose. Je retire ma queue comme si j’allais sortir, puis rentre d’un seul coup jusqu’au fond du cul sans que jamais mon gentil ganymède s’avise de broncher". 

Ces formules brutes et vulgaires sont-elles tirées d’une revue pornographique oubliée ? D’un film érotique "art et essai" ? Nullement. Elles figurent parmi des centaines d’autres phrases de cet acabit dans le Journal "intégral" et non-censuré de Julien Green qui paraît pour la première fois cet automne. Les catholiques, dont il fut longtemps le champion, symbole de préciosité et de chasteté, vont passer un mauvais automne.  

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Depuis longtemps Julien Green sentait le roussi

Né et mort avec le siècle, Julien Green (1900-1998) est un écrivain quelque peu oublié des nouvelles générations. Il fut pourtant l’un des auteurs catholiques emblématiques des années 1920 aux années 1970 et un académicien entré célèbre de son vivant dans La Pléiade. Pour beaucoup de Français qui allaient encore assidument à la messe chaque dimanche, et parfois aux vêpres, il était une boussole, un repère. Un modèle de spiritualité, d’honnêteté et de chasteté. 

Elu au fauteuil de François Mauriac à l'Académie française, Julien Green (à droite) est reçu par Maurice Genevoix en 1972.
Elu au fauteuil de François Mauriac à l'Académie française, Julien Green (à droite) est reçu par Maurice Genevoix en 1972.
© AFP

Si ses penchants homosexuels étaient largement connus, sa vie sexuelle a longtemps été décrite par l’auteur et ses biographes comme essentiellement "sous contrôle" ou même comme platonique. Durant des décennies, Julien Green, qui sentait pourtant le roussi, a mis en avant sa foi et les vertus de la chasteté, passant sous silence sa double-vie. Certains avaient bien deviné des errements de saison, que l’auteur dissimulait subtilement dans ses romans à clés, mais nul n’avait anticipé l’ampleur de cette vie située presque exclusivement "en enfer". Un "siècle d’enfer", pour reprendre une formule célèbre de Rimbaud. 

Le Journal de Julien Green, tenu avec plus ou moins de régularité par l’écrivain de 1919 à 1998, n’est pas nouveau : il a déjà été publié, et ce dès 1938 par Plon, et souvent réédité depuis (par Fayard, le Seuil, Flammarion et même en Pléiade). Mais toutes ces éditions avaient été "auto-censurées" par l’auteur ; et l’ont été depuis par son exécuteur testamentaire. Le secret était connu mais nul n’avait eu accès à ces milliers de pages retranchées. Le Journal était largement caviardé. 

Il faut rappeler ici que l’œuvre de Julien Green, malchanceuse, a fait l’objet après sa mort d’un autre scandale. Zébrée par son auteur, elle a bientôt été "piratée" par son exécuteur testamentaire Éric Jourdan (devenu Éric Green, après son adoption par l’écrivain), celui-ci ajoutant aux pudibonderies de celui-là la censure et l’appât du gain. Romancier médiocre, sinon insignifiant, au caractère malfaisant et affairiste, Jourdan a bloqué certaines éditions de Green et congelé l’œuvre de son père, qui avait été aussi son amant. Julien Green a-t-il anticipé le risque ? Dans une entrée de son Journal original, datée de 1931, il écrivait déjà : "Je me suis demandé ce matin ce que deviendra ce journal après ma mort. Il faudrait le confier, non à un ami (le Ciel m’en préserve ! les amis brûlent tout) mais à un ennemi, à un homme résolu à nuire à ma mémoire. Il n’en ferait pas sauter une ligne" (p. 296). Hélas, Éric Jourdan fut cet "ami" qui ne lui voulait pas du bien. 

Depuis la mort de Jourdan en 2015, son propre exécuteur testamentaire, Tristan Gervais de Lafond, qui par ricochet est devenu celui de Julien Green, a choisi une autre voie. Il a décidé de libérer l’œuvre de ces dictats et de ce carcan. C’est grâce à son intégrité intellectuelle, et à son courage, que nous pouvons lire maintenant ce Journal dans son "intégralité". Le livre paraît le 19 septembre dans la collection "Bouquins".

Green a-t-il voulu que ces centaines de pages, aux innombrables passages pornographiques et vulgaires biffés, soient publiées aujourd’hui ? Dans sa préface au Journal Intégral, Tristan Gervais de Lafond l’affirme. Nous sommes enclins à le croire. "Julien Green avait indiqué son opposition à toute publication [du journal] dans son intégralité avant qu’un délai de cinquante ans ne fût passé depuis les évènements relatés". Le délai semble respecté pour ce premier tome qui concerne les années 1919 à 1940 – même s’il aurait pu être publié depuis au moins 1990… (Les trois tomes suivants, qui nous révèleront d’autres secrets, sont annoncés à partir de 2021).  L’édition qui paraît aujourd’hui comprend le Journal original complété des très long passages rayés, lesquels figurent en italique dans cette version définitive. Les éditeurs du livre estiment que plus de la moitié du Journal a été ainsi rajoutée, c’est dire l’importance de l’œuvre censurée.

A la lecture de ce très long texte de presque 1 400 pages pour le seul premier tome, passages en romain et passages en italiques mêlés, le lecteur est frappé, peut-être même fasciné, par le travail d’auto-censure réalisé par Julien Green. Ses stratégies de coupes sont spectaculaires, le nettoyage impressionnant : le double-discours, la double-vie, la schizophrénie du personnage n’en sont que plus extraordinaires. En public, Green parle comme un prélat ; en privé comme un acteur porno ! Mais dans cette succession inimaginable de confessions et de fellations, on comprend bien que chez Green le plaisir de l’annulingus l’emporte sur la passion du Christ. Ce qui devrait enchanter les amateurs de littérature érotique et dévaster les grenouilles de bénitier – bien qu’il puisse s’agir des mêmes. 

Gageons que les chercheurs en littérature, eux, seront fascinés par une œuvre enfin révélée, un document inouï qui apparaît à ce stade comme un événement littéraire de toute première importance.  

La vie littéraire française des années 1920 et 1930

Le Journal intégral devrait devenir, pour commencer, un document précieux sur la vie littéraire des années 1920 à 1940. Bien sûr, l’œuvre de Julien Green ne résiste pas forcément à l’épreuve du temps. Par rapport à l’entreprise littéraire d’André Gide, celle de Green apparaît, à mes yeux, négligeable ; par rapport à celle de Jean Cocteau, elle est figée et ennuyeuse ; par rapport à François Mauriac, elle est bâclée ou monotone ; par rapport aux romans de Raymond Radiguet ou René Crevel, elle est bavarde et poussiéreuse. Au fond, Green est un sous-Mauriac, qui est lui-même un sous-Gide. C’est dire sa place dans l’histoire littéraire… 

Mais le Journal reste un document d’époque intéressant. Délivré de ses censures, il s’épanouit. Car ce n’est pas seulement l’homosexualité pratiquée par l’auteur qui a été gommée dans le journal original, comme on le verra en détail : les jugements sévères sur les écrivains de l’époque et les journalistes en vue ont été également coupés. En creux, on y lit aussi des penchants racistes, des formules antisémites et des analyses anti-françaises. 

Julien Green en 1930
Julien Green en 1930
© Getty - George Hoyningen-Huene

Julien Green est un lecteur insatiable, parfois boulimique, et un homme de culture classique qui a un avis sur tout. Parfois, il est brillant dans ses analyses littéraires ; plus souvent encore, il déçoit par sa médiocrité. Passionné par les auteurs anglo-saxons, cet américain qui n’a jamais voulu être naturalisé français, réussit à nous communiquer son enthousiasme pour Charles Dickens et les grandes auteures anglaises, comme Charlotte Brontë ou Jane Austen. Sur Joyce, il est toutefois moins convaincant. Sur Hamlet, il n’est qu’un instituteur moyen, un vulgarisateur ballot quand André Gide est un maître à suivre (p. 109). 

Lorsqu’il lit les Mémoires d’outre-tombe, Green écrit : "Que de fois on reconnaît le livre dicté ! Ce style enflé a la grandiloquence d’une cloche" (p. 106). Il semble partager le jugement de Gide qui n’a jamais pu lire les Mémoires jusqu’au bout (p. 834). 

Green lit Verlaine et surtout Baudelaire mais il passe, dans son journal, complètement à côté de Rimbaud, contrairement aux écrivains homosexuels de son époque : Aragon, Gide, Cocteau, Mauriac, et, pour une part, Maritain. Tous, sans oublier Breton et Claudel du côté hétérosexuel, ont anticipé que Rimbaud deviendrait le plus grand poète français – sauf Julien Green. Rimbaud est de gauche, explicitement gay, anti-clérical et pauvre – tout le contraire de Green.

Ses analyses littéraires frôlent parfois le ridicule, comme lorsqu’il moque la qualité et la nature "mélodramatique" du Lys dans la vallée de Balzac – écrit par le futur auteur de Moïra, ce jugement prête à sourire. En revanche, les pages qu’il signe sur la correspondance de Flaubert sont plutôt réussies (il s’agissait également pour Gide d’une "bible"), même si Green nous surprend en écrivant : "La liaison [de Flaubert] avec Louise Colet, toute traversée d’orages, me fait bénir le sort qui m’a fait pédéraste" (p. 217)

De manière générale, Julien Green n’a aucun humour et son journal est morne, répétitif et souvent mélancolique. Il nous fait rarement rire sauf, par exemple, lorsqu’il décrit l’un de ses amis qui "adore Proust, bien entendu, et ne le finit pas afin d’avoir encore du Proust à lire" (p. 200). 

Et puis l’écrivain va au Louvre, "presque tous les jours depuis des années". Cette passion nous enchante, nostalgiques que nous sommes d’une époque où les écrivains avaient encore la passion des arts : on se plait à suivre Green dans les couloirs du musée qui n’était pas encore le "Grand Louvre". On devine son œil expert et espiègle et il nous fait découvrir des œuvres rares, loin des blockbusters de l’aile Denon, bien que sa pente homosexuelle soit très appuyée. (Green s’évertue à nous présenter un musée du Louvre LGBT avant l’heure, insistant sur les Léonard de Vinci, les Ganymèdes ou les Esclaves de Michel-Ange ; il fait la même chose aux musées du Vatican ou à l’église Saint-Louis-des-Français de Rome, où il s’extasie essentiellement, tout comme Gide, sur les Michel-Ange et les Caravage). Et Green va même – et nous le raconte – jusqu’à draguer de jeunes garçons devant la Pietà de Saint Pierre, au Saint-Siège ! (pp. 908, 909, 912, 924). 

Julien Green n’est pas un auteur bienveillant. Il règle ses comptes à chaque page de son journal avec les écrivains de son époque, comme avec les journalistes : et toutes ces petites crasses, qu’on peut lire en italique, ont été biffées, bien sûr, du journal original. Le courage n’a jamais été son fort ! A propos de l’écrivain et critique Stanislas Fumet, Green écrit, expéditif : "Pauvre Fumet" (p. 76). D’un autre, il dit : "[Marcel] Thiébaut, insolent goujat de La Revue de Paris, qui veut mon roman et me déteste" (p. 93). 

En lieu et place d’une description des milieux littéraires de l’entre-deux-guerres, on lit trop souvent dans ce Journal intégral, hélas peu soigné, des sortes de conversations de bars invertis et des bavardages insipides. Et quel égo ! Quelle vanité ! Julien Green se compare favorablement à des écrivains auxquels il n’arrive pas au genou. Il est obsédé par son petit nombril et, plus encore, par son encombrant pénis. 

La montgolfière André Gide ne se prenait pas, elle non plus, pour un confetti ; l’Immortel François Mauriac ou le Saint Jacques Maritain se croyaient, eux aussi, et grâce à Dieu, supérieurs au commun des mortels. Mais au moins avaient-ils du talent ! Trop souvent, Green n’en a pas. Quand Gide nous éblouit toujours, dans son Journal, par une remarque, une citation, une image d’écrivain, Green fort peu économe, gâche son génie de littérateur dans l’onanisme. En nous parlant plus de masturbation que de littérature, il rapetisse tout ce qu’il touche. Il ne voit les acteurs de sa vie qu’à travers les lunettes à foyer grossissants de sa libido. 

Si les queer studies salueront, à n’en pas douter, la parution de ce Journal intégral comme un événement capital, les études littéraires le réduiront peut-être, à l’avenir, comme un simple prout.  

"Les années faciles"

La première partie du premier volume du Journal intégral va de 1926 à 1934. Elle est intitulée de manière opportune "les années faciles" et cette facilité concerne presque exclusivement la masturbation obsessionnelle de Julien Green, ses ébats sexuels avec des centaines de mâles inconnus, les jeunes adolescents qu’il suit dans la rue, les marins qu’il tripote dans les pissotières, le recours sans honte aux prostitués et, pour une part, l’apologie de la pédophilie. 

Ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui, c’est, à en croire Green, la facilité des rapports homosexuels à Paris dans les années 1920 et 1930. Loin des poncifs activistes sur la libération homosexuelle qui n’aurait eu lieu qu’après mai 1968, on découvre toute la richesse de la vie gay d’avant-guerre. La sexualité y est fluide, sans barrière entre les âges et les classes sociales (et parfois même entre les sexes comme l’illustrent les cas de Roger Martin du Gard ou même d’André Gide). Certes, Julien Green est une figure sociale aisée et qui ne rechigne pas à débourser quelques dizaines de francs pour assouvir ses désirs les plus sauvages, mais ses descriptions sont uniques et profondément nouvelles pour l’historien des sexualités. 

Le cadre premier des rencontres : la pissotière. Aujourd’hui aseptisées, sanitarisées et pour une large part disparues, les "tasses" appartiennent, jusque tard dans les années 1970, à la mythologie de l’homosexualité noire. En 1980, elles seront remplacées par les Sanisettes Decaux monoplaces, mais auparavant, sous le nom de "vespasiennes", "latrines" ou "urinoirs", elles furent, à l’air libre et collectives, au cœur de la vie homosexuelle urbaine. On sait qu’elles furent chantées par Jean Genet dans sa trilogie géniale du Journal du Voleur, Miracle de la Rose et Notre-Dame des Fleurs. En quête d’aventures, Julien Green y passe de longues heures et il nous en livre tout le parfum et une cartographie précise dans son journal (urinoirs de Saint-Sulpice ou face à l’hôtel Regina, par exemple, p. 356).  

A ce stade, le lecteur catholique en sait déjà assez. Il a compris que la statue de Julien Green allait être déboulonnée des sacristies. Longtemps, chez les croyants français, l’écrivain fut pris au sérieux car, ayant des tendances, il avait réussi à les dominer au prix d’une chasteté qui faisait presque de lui un Saint. Claudel qui s’était converti en lisant Rimbaud et Joseph Ratzinger, qui avait appris le français pour lire Claudel dans l’original, plaçaient la chasteté au-dessus de tout. Et si un homosexuel refusait ses penchants, restant homophile sans pratiquer la sexualité, pour ne pas offenser Dieu, il était doublement "saint". On connaît la formule classique de Claudel : "L’œuvre de Dieu dans une telle âme n’en est que plus admirable". Le pape Benoît XVI a fait de l’homosexuel non pratiquant son modèle, sa règle de vie, et c’est ce qui l’a rendu touchant et si profondément honnête. 

Julien Green est devenu cet archétype : un pécheur qui se serait contrôlé. A ce titre, son œuvre a rassemblé des dizaines de milliers de lecteurs, souvent des homosexuels refoulés, mal dans leur peau ou homophiles, autour de cette règle qui apparaît aujourd’hui, noir sur blanc, bien qu’en italique, comme un gros bobard. La chasteté de Green était réservée à ses romans ou à son théâtre (je pense à l’immense Sud). Dans son Journal biffé, elle était encore la règle. Mais dans l’ "intégrale" le mensonge éclate à chaque page. Et le monde catholique de commencer à trembler… 

On devine que quelques âmes esseulées qui forment les derniers sceptiques de son fan club de séniors argueront que Green a vraiment choisi la chasteté à partir de 1956 et que ses péchés de jeunesse méritent d’être pardonnés. Peut-être ! Mais des indiscrétions laissent à penser qu’il a continué de "pécher" bien au-delà de cette date. Laissons donc deux années de répit à ses thuriféraires catholiques qui peuvent toujours se bercer d’illusions jusqu’à la parution en 2021 des tomes II, III et IV de ce journal en enfer. 

Avec les pissotières, l’homosexualité est pratiquée par Julien Green dans l’excitation et la conscience du vice, mais c’est encore un lieu sombre. Les bains, qu’il fréquente tout aussi assidûment (par exemple ceux de la Butte-aux Cailles), sont plus lumineux. On connaît la distinction subtile entre l’ "homosexualité noire" et l’ "homosexualité blanche" du penseur gauchiste et quelque peu mystique des années 1970, Guy Hocquenghem : il oppose une sexualité risquée et hors norme (les pissotières, les parcs, les lieux non commerciaux) à une sexualité déjà normée et bourgeoise (celle des bars et des saunas "marchands"). Green n’a pas ses subtilités et c’est un trait d’époque : dans les années 1920, il passe sans transition des "tasses" aux "bals" (le bal de Jean Patou, rue de la Faisanderie, et surtout le célèbre Bal nègre, de la rue Blomet). Il fréquente aussi les clubs (Mon Jardin, Brick Top et, en 1938, le célèbre Chez Graff). 

Cette fluidité des espaces de drague homosexuelle est frappante. Comme Cocteau ou Gide, Julien Green peut tenter sa chance durant une promenade "au bois" (de Boulogne), s’encanailler dans un hôtel de passe de Pigalle ou un "bordel de marins", et fréquenter bien fringué le Sélect à Montparnasse ou le "Bœuf" (le Bœuf sur le toit), alors des lieux de rencontres entre hommes (p. 508). Une géographie subtile enfin dévoilée qui est essentielle pour comprendre la question gay dans les années 1920 et 1930 – ce qui restera un apport essentiel de ce livre.

Mais Julien Green, nourri par ses obsessions bibliques, drague surtout dans la rue : le voici en 1931 place du Trocadéro courant derrière un jeune garçon qu’il aimerait séduire (p. 219). Dans ses aventures de boulevard, il est d’un cynisme rare, privilégiant presque toujours la consommation immédiate plutôt que le dialogue et la connaissance de l’autre – l’inverse, en somme, de ce qu’il a toujours prêché dans ses livres. "Erré dans Paris, torturé par la faim sexuelle, ne voyant rien que d’affreux…" (p. 857). Et puis, tout à coup, à la sortie de la pissotière du Trocadéro, où il a assouvi son désir, il écrit : "Tout cela est triste. Je veux autre chose" (p. 859). 

Il est à noter que cette drague rustique et tous azimuts n’est pas sans danger. Outre les raclées de quelque marin moins consentant qu’on ne l’aurait rêvé, outre les vols à l’arraché dans les latrines et les chantages qui peuvent en résulter, il y a déjà les maladies sexuellement transmissibles. Plusieurs décennies avant l’apparition du sida, la peur permanente des MST est l’une des obsessions de Julien Green qui semble les avoir toutes contractées. Blennorragie (p. 160), syphilis (p. 743), herpès (p. 673), Julien Green est une bénédiction pour son dermatologue! (L’un des parents de Green est mort de la syphilis). Dans son journal, il ne nous épargne aucun détails sur "les petites verrues que j’avais sur la pine" et que lui brûlent le bon docteur Rasis (p. 531). Et quel nom ce Rasis !

La description minutieuse de cette sexualité inouïe entre adultes consentants suffirait déjà à effrayer les croyants. Mais Julien Green va plus loin, au-delà de ce que la morale et la loi approuvent, hier comme aujourd’hui. Car la prostitution et la pédophilie sont présentes dans le journal, souvent valorisées ou du moins tolérées. 

L’écrivain a régulièrement recours aux services de prostitués. Il ne s’en cache pas et nous décrit dans bien des pages ce commerce particulier, le nom de ses jeunes gitons et de ses mignons, les tarifs pratiqués (p. 119, p. 440, p. 471). 

Avec un marin, Green écrit, non sans humour : "Pour faciliter les choses, je lui donnai un billet de 50 francs dont il me remercia fort poliment, car la marine est courtoise" (p. 119). En 1932, Green regrette que la prostitution masculine ne soit pas aussi bien tolérée que celle avec les femmes, sinon, écrit-il, "je mangerais à ma faim" (p. 451). Ce faisant, l’écrivain n’hésite pas à décrire les homosexuels célèbres qu’il croise dans les pissotières, les bains, les bals et les hôtels de passe, comme par exemple Maurice Sachs décrit avec ses garçons tarifés (p. 189). 

On croyait que Julien Green ambitionnait de se hisser au niveau d’André Gide. Il s’abaisse en deçà de celui de Roger Peyreffite. 

Résolution: être chaste. Mon Dieu, quelle croix étrange que la chair! 

Le grand absent de ce premier tome, c’est la religion. Certes, le retour de Green "aux sacrements" n’aura lieu qu’en 1939 (après sa confession au père Alex-Ceslas Rzewuski, qui avait lui aussi, nous apprendra Green, des tendances homosexuelles) ; il n’empêche, on est surpris que Dieu soit le grand absent des pages qu’il publie et qui sont souvent blasphématoires (parfois Green lit la Bible et se masturbe peu après, si ce n’est en même temps). 

Et pourtant, le poids de la culpabilité catholique n’est jamais loin durant cette "saison en enfer", héritée pour une part de sa mère protestante et très puritaine. Dans ce premier tome du Journal intégral, Green ne cesse d’hésiter entre le vice et la vertu. Il passe son temps à se fixer de bonnes résolutions de chasteté, avant de retomber dans le sexe le plus extravagant. "Je veux recommencer à lire la Bible tous les soirs, comme autrefois, même si cette lecture ne m’est que d’un faible secours contre les tentations ; tout au moins me donnera-t-elle le désir de choses meilleures" (p. 94). "Résolution : être chaste. Mon Dieu, quelle croix étrange que la chair !" (p. 101).

Conscient de son addiction au désir, Green dit son "dégoût de moi-même, par tristesse de voir que ma tranquillité est à la merci du premier venu". Alors, il se fixe une nouvelle règle : "Grand et véhément désir de changer ma vie, d’être libre, mais il n’y a d’issue que dans l’ascétisme" (p. 113). Règle qu’il bafoue quelques jours après.

Les dialogues tourmentés qu’il noue sur ce registre, entre vice et vertu, avec ses amis écrivains sont fascinants : du côté "libéral", il parle et correspond avec Gide et Cocteau ; du côté "coincé", avec Maritain et Mauriac. On mesure à quel point la conversion au catholicisme puis le vœu de chasteté furent, pour beaucoup de ces écrivains chrétiens, un moyen de tenir à distance, ou sous contrôle, leur homosexualité. Alors qu’il le sait intéressé par les garçons, Green critique "la discipline de l’instinct sexuel" de François Mauriac (p. 264) et espère ne jamais être dans le camps de ceux qui se contrôlent ! Plus tard, il "oute" clairement Mauriac au sujet d’un livre explicite : "Mauriac l’a lu et ne l’aime guère, mais qu’il l’ait lu, cela est certain, car il y a là-dedans une histoire de garçons qui l’a fait renifler de plaisir bien qu’il feint devant nous d’être un peu choqué" (p. 516). 

Ce débat d’époque se noue autour de la notion de péché, qui obsède tous ces écrivains chrétiens. Julien Green rejette d’ailleurs l’étiquette "écrivain catholique" que Jacques Maritain ou Paul Claudel tentent de lui accoler, par prosélytisme. "Et quand bien même je serais catholique, il me semble que ce titre de romancier catholique me ferait toujours horreur" (p. 116). Dans les années 1920 et 1930, Green penche encore du côté de Gide, contre Maritain. 

D’ailleurs, il se moque de ses lecteurs crédules. Il sait bien, lui, que sa chasteté c’est du pipeau, même s’il en fait des tartines dans ses livres. On le peint magnifique dans sa nature "virginale" et "pure" et il éclate de rire face à ceux qui le croient chaste : "Impression d’autant plus étrange que je suis plus lubrique qu’un autre. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Comment ne savent-ils pas ?". Et à propos de "la pureté" : "Il faudrait s’entendre sur le sens de ce dernier mot dont on abuse de nos jours d’une façon si comique" (p. 184). On peut comprendre que des générations de cardinaux, de prêtres et de catholiques pratiquants, qui ont révéré la "chasteté" et la retenue de Julien Green, vont se sentir bernés en lisant ces pages ! On le serait à moins. 

Bien sûr, Julien Green rechute, dans la vertu comme dans le vice ! La masturbation, qui l’obsède et qu’il pratique en se rongeant le frein, se traduit chez lui en crises morales insurmontables : "hontes des rechutes, serments, vœux, torture de conscience" (p. 293). Dans le journal, il nous livre le témoignage brut de son combat contre le démon Sexe. "Je crois que je vais mieux mais la chasteté commence à m’être assez difficile et je bande beaucoup la nuit" (p. 161). Et bientôt, il trouve une excuse à son vice : "Beaucoup de désirs ces jours-ci, beaucoup trop pour la tranquillité de ma vie, mais qu’une vie sans désordre est peu intéressante !" (p. 212). 

Le "vice", c’est, comme chez le Rimbaud de "Mauvais sang" : l’homosexualité (p. 205). Élu et paria à la fois, Green espère tour à tour "discipliner son désir" et s’y adonner dans la volupté. De fait, sa vie est "à peu près également partagée entre l’ordre et le désordre" (p. 352). Il avoue et se cache, avoue encore, au point ou le lecteur de 2019 n’a plus guère de doute sur le fait que Julien Green a voulu, consciemment, au-delà de la mort, que son tourment sexuel soit connu de tous. On comprend alors que, lors de sa rédaction, ou de sa publication aujourd’hui, le journal non censuré fut ou devient un acte de "libération" – on dirait aujourd’hui de "coming out". Il en convient d’ailleurs lors d’une conversation avec André Gide : "Je lui parle de mon journal qui m’est comme une revanche prise sur l’hypocrisie d’une vie malgré tout bourgeoise, et lui dis que je crains qu’après ma mort, il se trouve quelqu’un pour le brûler". 

Le malheur a voulu, pour les catholiques de notre siècle, qu’il ne le fut pas.  

L’ami Robert de Saint-Jean 

Au cœur de la vie de Julien Green et de son journal intégral se trouve Robert de Saint-Jean, l’ami intime de l’auteur. Ce dernier nous avait juré que leur relation était platonique et des dizaines de milliers de cardinaux, évêques, prêtres et catholiques pratiquants sur cinq continents ont tenté d’imiter cette relation aimante, sinon amoureuse, mais asexuelle, du moins rêvée telle, en théorie plus que dans la pratique. On a parlé d’"amour d’amitié", d’"homosexualité platonique", d’"homophilie" etc. A Rome, des cardinaux français que j’ai interrogés, tels Jean-Louis Tauran, Paul Poupard ou Roger Etchagaray m’ont décrit leur amitié ou leur proximité avec le modèle de droiture de Julien Green. Le cardinal italien Tarcisio Bertone, ancien bras droit de Benoît XVI, m’a également fait part de l’influence que Green avait eu sur lui. Quant à l’évêque français Jean-Louis Bruguès, qui a entretenu une longue correspondance avec Green, il m’a décrit, lui encore, cette magie. On comparait cette chasteté magique à celle de Jacques Maritain et de sa femme Raïssa. 

Platonique, la relation le fut dans les livres. Elle ne l’est plus du tout dans l’intégrale du journal. A plusieurs dizaines de reprises, Julien Green qui parle de Saint-Jean comme son "petit garçon" (plus loin il l’appelle Bobby, à l’américaine), décrit avec les détails les plus pornographiques sa sexualité avec l’être aimé : "Robert est si aimant et toujours si gai. Nous avons fait l’amour plusieurs fois récemment et avec beaucoup d’ardeur" (p. 205, p. 209). "L’autre soir, [j’ai] fait l’amour avec Robert. Je lui ai sucé le trou du cul, c’est la forme de plaisir que je préfère. Pourquoi ? Je ne peux pas le dire. Est-ce parce qu’elle est plus indécente que les autres ? Je ne le crois pas. Mais le trou du cul qui est au centre même de l’être en est la partie la plus secrète et qui l’a, qui le suce, peut se flatter vraiment de posséder un être" (p. 215). "J’ai sucé [Robert] pendant qu’il m’enfonçait un doigt dans le cul et j’ai avalé son foutre puis il m’a branlé. Rarement l’amour m’a autant plu" (p. 547). 

Tous ces cardinaux et ces prélats catholiques étaient-ils au courant de cette version singulière de la "chasteté" ? Se sont-ils menti à eux-mêmes ou étaient-ils naïfs ? Ont-ils été complices de ce secret ? Toujours est-il que dans le Journal intégral Julien Green et Robert de Saint-Jean se masturbent réciproquement allègrement (p. 171, p. 183) ; ils se sodomisent à chaque chapitre ; ils copulent à trois ou à quatre dans des partouzes organisées (p. 164, p. 178, p. 422, p. 471) ; ils ont également recours aux services tarifés de jeunes prostitués qu’ils honorent ensemble (p. 509) ; ils couchent aussi à trois avec des mineurs de seize ans (p. 788). Dans cette litanie sexuelle au cœur des années 1920 et 1930, les mots se succèdent : "enculé", "léché l’anus", "sucé", "baisé" – et la décence m’empêche de citer ici plus longuement les pages d’une vulgarité insoutenable, souvent ordurière, quant à leurs rapports sexuels. 

Si Julien Green lit parfois Freud, et le commente, il n’est pas besoin d’être psychanalyste pour comprendre que ces actes sexuels lubriques, et plus encore le fait de les décrire dans son Journal intégral en vue de leur publication, ont un rapport secret avec la religion. A force de sublimation et de retenue, à force de répression, à force de nier au grand jour une sexualité considérée comme un péché, celle-ci explose en privé. Telle est bien le mal profond, la perversion, du catholicisme comme du puritanisme protestant, dont Green a hérité de sa mère : il impose une distorsion entre la vie publique et la vie privée. De Rabelais à Gide, de Goethe à Nietzsche, mais aussi de Rousseau à Rimbaud, et bien sûr Voltaire, les grands auteurs ont toujours montré le mensonge de cette dichotomie. L’hypocrisie est inscrite dans les gênes du catholicisme et le pape François, lui-même, qui connaît bien son troupeau et la haute densité homosexuelle au Vatican, a dénoncé mieux que personne cette "schizophrénie" et les "sept maladies de la curie". On pense également au cardinal américain McCarrick, aux prêtres chilien Fernando Karadima et mexicain Marcial Maciel, au prêtre français Tony Anatrella – tous au cœur de scandales qui dépassent l’entendement. Car c’est aussi, pour une part, dans ce mensonge que se nouent bien des ressorts secrets des dizaines de milliers d’affaires d’abus sexuels qui gangrènent désormais l’Eglise partout dans le monde. 

Celui qui chante la chasteté est souvent le moins chaste. Celui qui dénonce le plus violemment l’homosexualité est souvent le moins hétérosexuel. Et les dizaines de livres et articles qui ont rendu compte de la chasteté de Julien Green vont se démonétiser d’un seul coup avec la parution de ce Journal intégral – toute une librairie catholique désormais ridiculisée.

Pour obsessionnellement libidineuse qu’elle soit, la relation entre Julien Green et Robert de Saint-Jean conserve, en dépit de ses frasques et de ses jeunes garçons tarifés, une certaine beauté. C’est une relation idéalisée, d’une "autre" nature, si fréquente entre les prêtres ou les moines par exemple, constamment hissée à un niveau sublime, et pourtant inévitablement terre-à-terre. 

Entre les deux amoureux se noue d’ailleurs un jeu mystérieux autour du journal que Green cache à son amant (encore en 1929) puis l’autorise bientôt à lire (en 1932, où Robert porte même des notes dans la marge à mesure de sa lecture, p. 252). Les deux amants se sont promis de toujours tout se dire, et d’abord leurs relations en dehors de leur couple. Aussi daté que tout cela puisse paraître, il y a une liberté et une modernité formidable dans cette relation ouverte et sue. Ce n’est pas le moindre des apports de ce livre.  

La pédophilie maladive d’André Gide

Le premier tome du journal "intégral" de Julien Green est d’une richesse également insoupçonnée sur plusieurs des grandes figures littéraires des années 1920 et 1930. Il sera, là encore, incontournable pour les futurs historiens et biographes, qui ne pourront se dispenser de l’exploiter, dès lors qu’il s’agira de la vie de François Mauriac, Jacques Maritain, Jean Cocteau, Roger Martin du Gard, Jacques Rivière, Gabriel Marcel, le maréchal Lyautey, Paul Bourget, Pierre Herbart, Christian Dior, Francis Carco, René Crevel, André Malraux, Jacques Schiffrin, Ramón Fernandez, Emmanuel Berl et, bien sûr, avant tout, André Gide. 

L’amitié entre Green et Gide était bien connue mais elle apparaît ici sous un jour très nouveau. En effet, loin des textes ou des lettres déjà publiés, les pages consacrées à l’auteur des Caves du Vatican sont d’autant plus neuves et sincères que Green savait qu’elles ne seraient pas accessibles du vivant des deux protagonistes. Ainsi, le journal non censuré apporte de multiples informations essentielles sur la vie intime de Gide, mais aussi sur ses idées et son rapport aux écrivains catholiques. 

André Gide était déjà la figure littéraire la plus présente dans le Journal original ; elle l'est plus encore dans sa version intégrale. Les deux hommes se rencontrent régulièrement, s’écrivent, et, entre eux, les petits mots "fort gidesquement tournés" se succèdent. La relation entre Green et Gide apparaît toute d’affection et de concurrence. Green s’émeut par exemple, en 1926, que son nom puisse apparaître en dessous de celui de Gide sur une couverture de la revue de la NRF : "Je reconnais là la cautèle de Gallimard qui me flatte pour mieux m’égorger" (p. 84). Plus tard, il s’interroge : pourquoi Gide n’est-il pas un grand écrivain, et répond : "Parce que sa vie entière gravite autour de la petite aventure [homosexuelle] de rue" (p. 141) – phrase étrange, et qui, par effet boomerang, s’applique de fait d’abord à Green. 

Sur Le Retour de l’URSS, dont Green ne mesure guère la portée politique, ou ses voyages en Afrique dont le thème de l’anti-colonialisme ne le soucie guère, le Journal nous dévoile malgré tout une dimension cachée : le tourisme sexuel, véritable obsession de Gide. On connaissait les aventures africaines et maghrébines du futur prix Nobel de littérature en 1947 mais on sous-estimait leur nature systématique, détaillée ici (p. 1077).

Le plus fascinant dans ce journal est le dialogue entre Gide et Green sur l’opportunité, ou pas, de raconter ces aventures homosexuelles. Dès 1929, Gide incite Green à le faire et ce dernier rechigne : "Le moment est excellent [me dit Gide]. Pensez que ce livre n’a jamais été écrit… Sans doute vous abandonnerez une gloire certaine et de faciles triomphes, mais cette gloire et ces triomphes seraient de mauvais aloi, alors que…". Et Green d’ajouter : "Je n’ai pas besoin de ce discours pour me stimuler et ferai ce que mon instinct me dictera" (p. 134). 

Une année plus tard, en 1930, Gide revient à la charge : "Alors que je lui disais un mot de ma nouvelle dont il connaît le sujet dans les grandes lignes, [Gide] m’a dit d’un air grave : 'Vous savez, il ne faudra pas flancher.' Et comme je protestais, il a ajouté : 'J’en ai tant vu flancher'. Remarque suivie de ceci qui est vrai et profond : 'Si vous manquiez maintenant de courage, vous vous en ressentiriez toute votre vie.' Il y a eu un silence, et il a demandé : 'Qui parlera de ces choses si vous n’en parlez pas ?'". (p. 155 et p. 162). Plus tard encore, en 1930, Gide lui "conseille fortement de publier [son] journal sans coupures" (p. 195).

Tout est dit. Par veulerie et souci de reconnaissance et de respectabilité, Green ne passera jamais vraiment aux aveux, alors que Gide l’a fait dans son récit classique, si beau et si décisif, Si le Grain ne meurt, dès 1924, dans Corydon au même moment, et, bien sûr, dans son propre Journal. Hésitant, Green aura longtemps les tergiversations et les scrupules d’un Mauriac, les ambiguïtés d’un Maritain – loin du courage gidien. 

C’est un détail, mais le journal nous apprend aussi la position décisive de Gide sur le catholicisme de Rimbaud, sujet de polémique majeur à l’époque, et depuis dans l’histoire littéraire, notamment du fait de la bataille nouée sur ce thème entre Paul Claudel et les surréalistes, Aragon et Breton en tête. Dans une conversation avec Gide, Green lui dit regretter qu’on a pris "la manie" de "ranger les morts dans un parti ou l’autre, catholique ou athée". Et Gide de partager cette analyse : "Cela n’a, pour les vivants, qu’une importance relative, dit Gide, mais pour les morts qui ne peuvent pas se défendre… Voyez ce qu’on a fait pour Rimbaud" (p. 118). 

Plus ennuyeuses pour Green et, surtout, pour Gide, sont les pages inédites du Journal intégral sur la pédophilie. Sans scrupules, ni autocensure, Green raconte ses désirs et même sa sexualité avec les garçons mineurs de quinze ans (par exemple p. 142 ou p. 243). Parfois, il va jusqu’à suivre dans les rues "de jeunes collégiens" pour tenter de les accoster (p. 432, p. 648) et il lui arrive de dire son excitation devant le corps de très jeunes adolescents, même si on devine que son désir penche davantage vers l’ "éphèbophilie" (15-18 ans) que la pédophilie (moins de 15 ans) – ce qui était illégal, hier comme aujourd'hui lorsqu'il s'agit de mineurs de 15 ans. (L’homosexualité a toujours été dépénalisée en France depuis 1791. En revanche, la majorité sexuelle a évolué selon les époques : non précisée initialement, elle est fixée à partir de 1863 à 13 ans pour tous. C’est avec Pétain, sous Vichy, en 1942, que la majorité homosexuelle est différenciée, passant à 21 ans, alors qu’elle reste fixée à 13 ans pour les hétérosexuels. A la libération, la majorité sexuelle passe à 15 ans pour les hétérosexuels, mais reste à 21 ans pour les homosexuels. Avec l'abaissement de la majorité civique à 18 ans en 1974, Valéry Giscard d'Estaing réduit la majorité homosexuelle à 18 ans, mais celle concernant les hétérosexuels reste fixée à 15 ans – ce qui maintient de fait une inégalité. Il faut attendre François Mitterrand pour que, en 1982, conformément à une promesse de campagne, la majorité sexuelle soit "alignée" à 15 ans pour les hétérosexuels comme pour les homosexuels – ce que l'on a parfois appelé, à tort, la "dépénalisation de l'homosexualité" par la gauche au pouvoir).

Au-delà de ses propres tentations, Julien Green profite de son journal pour décrire la sexualité pédophile de Henri de Montherlant (avec "de petits Arabes"), celle de Klaus Mann qui aime les enfants dès "dix ans" et "les garçonnets de douze ans" (p. 586-587) et surtout celle d’André Gide. Ici, le livre devient insoutenable lorsqu’il s’agit "de petits garçons" et d’enfants de dix, onze, douze ou treize ans (p. 135, p. 194, p. 239, p. 584), ou même d’un "jeune collégien de seize ans" (p. 134, p. 453). "L’immoraliste" Gide aurait "tripoté un jeune premier communiant dans un wagon de métro sous les yeux d’un prêtre" (p. 419). Il multiplie aussi les escapades sexuelles avec des mineurs en Tunisie (p. 595). Une anecdote résume ces aventures, tirée d'une biographie de Gide : après avoir eu une relation sexuelle avec un jeune tunisien, André Gide lui aurait dit : "Tu viens de coucher avec un très grand écrivain. N'oublie jamais ça. Je m'appelle François Mauriac". 

Ces délits sexuels ne passent pas forcément inaperçus, même à l’époque. En 1933, Gide est pris sur le fait de "peloter" durant une séance de cinéma "deux jeunes garçons de dix et douze ans". Selon Green, il aurait été contraint de fuir sous les huées du public, avant de devoir quitter précipitamment son hôtel. Green, face à ce récit, écrit : "Ce qui me paraît scandaleux dans cette aventure, c’est que Gide se soit laissé surprendre ; c’est très mal pour un vieil immoraliste" (p. 584). Le lecteur d’aujourd’hui trouvera plutôt scandaleux que Green ne condamne pas Gide pour de tels actes et seulement pour s’être laissé prendre… Certains diront que de telles pratiques étaient communes à l’époque ; elles apparaissent en tout cas très graves pour le lecteur d’aujourd’hui et risquent de discréditer pour longtemps ces deux défenseurs et pratiquants de la pédophilie : André Gide et Julien Green. 

Les conversations de Jean Cocteau

Sur Jean Cocteau, le premier tome du Journal intégral est moins riche et la relation qu’entretiennent les deux hommes moins problématique. Green fait de l’auteur du Livre Blanc de petits portraits ciselés et sensibles. Il aime la brillance de Cocteau, son espièglerie, sa conversation et ses amours qu’il juge meilleures que ses écrits : "J’ai souvent pensé qu’un peu du meilleur de son talent passait dans sa conversation, et ce meilleur est insaisissable. Dès qu’on essaie de le fixer, ce n’est plus du tout ça". Et plus loin, à propos des Enfants terribles : "Langue admirable et grande profondeur d’émotion, Cocteau vieillit admirablement. Il prend le profil de Chateaubriand et se met à écrire de vrais chefs-d’œuvre" (p. 121). 

Sur le plan sexuel, qui semble leur préoccupation essentielle à tous les deux, Green partage la passion de Cocteau pour les marins, les matelots, les laitiers et tous ceux qui font "peuple" (p. 435). Et comme bien des écrivains homosexuels de leur époque, ils rêvent tous les deux de l’Orient : Ah ce coolie ! Ah ce transbordeur ! Ah ce méhariste ! Ah ce conducteur de rickshaw ! 

Cette passion de l’Orient, Cocteau, Gide et Montherlant l’ont partagé comme bien des écrivains homosexuels depuis la fin du XIXe : Rimbaud à Aden, Lawrence en Arabie, Oscar Wilde au Maghreb, Pierre Herbart en Afrique, Pierre Loti en Galilée, Jean Genet en Palestine, William Burroughs et Allen Ginsberg à Tanger… Green quant à lui, plus porté sur le Sud des États-Unis, l’Italie ou, par la suite, l’Allemagne et l’Autriche, semble y avoir seulement rêvé. Comme Marcel Proust.  

L’énigme Mauriac et le mystère Maritain

Deux autres figures catholiques majeures sont au cœur du Journal Intégral, comme elles étaient au centre de la vie littéraire catholique de l’entre-deux guerres. François Mauriac et Jacques Maritain se ressemblent par leur catholicisme échevelé et leur rapport complexe à l’homosexualité et à la vérité ; ils différent par leurs œuvres. Julien Green entretient des rapports réguliers avec l’écrivain comme avec le philosophe, mais il se montre également sévère avec eux surtout dans la partie inédite de son journal. Il décrit l’"incommensurable vanité de cette malheureuse tête bordelaise" qu’est Mauriac (p. 146). Il s’attache surtout à la bataille Gide-Mauriac qui a lieu d’abord et avant tout sur la question homosexuelle, une guerre entre "folles", bien sûr, puisque Gide est ouvertement gay et Mauriac encore dans le placard (il faudra attendre la biographise de référence de Jean-Luc Barré pour que l’homosexualité de Mauriac soit définitivement confirmée, avec l’appui d’une partie de la famille de l’écrivain, alors que Jean Lacouture avait encore choisi de la passer sous silence, et même de mentir en connaissance de cause). 

Plusieurs conversations sur l’"inversion" ont lieu avec Mauriac, les deux écrivains catholiques se retrouvent ainsi à fronts renversés sur le sujet, dont ils partagent pourtant les mêmes codes. Les petites grimaces de Mauriac que décrit Green avec malice et ses aveux voilés lorsqu’il confesse rêver d’"avoir seulement une épaule où poser la tête" est l’un des passages les plus touchants de ce long journal (p. 588). 

En visite au Louvre, avec Mauriac, Green écrit, "outant" subtilement ici encore l’écrivain : "Je le vois s’extasier devant les beaux saint Sébastien, ce défenseur de la foi. Il n’entend rien à la peinture, pas plus qu’à la musique, à la littérature, à l’amour, au cœur, à la religion. Âme pauvre et avare, vieux gringalet à la chair recuite au feu du désir. Je suis accablé par ce voisinage. Tout ce qu’il dit a je ne sais quoi de rétréci" (p. 159). Plus loin, Green écrit après une conversation avec Mauriac : "Tout ce qui sort de cette bouche est poison" (p. 175). 

Cette bataille est une guerre de position où chaque camp (Gide/Green contre Mauriac/Claudel/Maritain) s’affronte. Gide avait défendu Rimbaud contre cette "appropriation culturelle" et Green fait de même pour Flaubert, attaquant Mauriac dans sa volonté de l’embrigader sous la bannière catholique : "Insinuations sur ce romancier [Flaubert] dans un sens catholique. Comme la plupart des écrivains chrétiens de son temps, Mauriac est un tire-laine, il vole pour le compte de l’Église" (p. 221). Ici, on sent bien la complicité Green-Gide qui s’instaure contre Mauriac : "A propos de certains écrivains catholiques, Gide me dit : 'Un de ces jours, ils vont annexer Nietzsche. Tout ce qui est tragique devient catholique. En tout cas, ils ne tireront rien de Goethe'" (p. 238). Cette guerre culturelle des années 1920 et 1930 a mobilisé tous les grands écrivains de l’époque et si elle nous apparaît aujourd’hui avec le charme désuet des débats d’autrefois, il ne faut pas en sous-estimer l’importance, ni la violence. Green d’ailleurs s’emporte contre Mauriac, à une autre occasion, et écrit : "Que je méprise ce catholicisme de littérateurs !" Et Mauriac qui semble lui répondre, génial, dans une formule que cite Green : "Mais là où est le démon, il y a aussi le Christ" (p. 738).

Le philosophe Jacques Maritain serrant la main de Monseigneur Roques, à Paris, France en 1946.
Le philosophe Jacques Maritain serrant la main de Monseigneur Roques, à Paris, France en 1946.
© Getty - Gamma-Keystone

Le philosophe et théologien catholique Jacques Maritain est l’un des acteurs de ces joutes épistolaires entre démon et Christ. Une relation amicale forte existe déjà entre Green et Maritain depuis 1926, laquelle s’élargira après guerre, donnant lieu à l’une des correspondances les plus intéressantes du siècle, qui persistera jusqu’en 1972 : elle a été publiée sous le titre Une Grande amitié (Plon). Celle-ci a été beaucoup commentée dans de nombreux ouvrages et articles (je pense par exemple au beau livre d’Yves Floucat, Julien Green et Jacques Maritain, L’amour du vrai et la fidélité du cœur). La plupart des catholiques et des critiques ont cru sincèrement à la droiture de Green dans son dialogue avec Maritain entre 1926 et 1939 et ils vont découvrir dans ce livre, avec étonnement et tristesse, se sentant peut-être floués, le pot aux roses. 

Dès ce premier tome du Journal intégral (les tomes à paraître semblent plus explicites encore sur le sujet, nous dit-on), Julien Green a deviné l’attirance singulière de Maritain pour les écrivains homosexuels de son époque. On y suit Maritain entreprendre méthodiquement Julien Green, Jean Cocteau, mais aussi les amants de Cocteau, comme Jean Desbordes, un jeune homme magnifique, qui fut l’assistant de Cocteau, et qui mourra torturé par la Gestapo en 1944 (p. 257). Maritain s’éprend également du jeune écrivain Raymond Radiguet, un autre amant de Cocteau, ou de Pierre Herbart, l’un des amants de Gide, comme si le philosophe essayait de détourner vers lui, et pour son propre compte, les amants de ses amis écrivains, sous prétexte de les protéger de l’homosexualité. Pourquoi Maritain s’attache-t-il aussi éperdument à ces jeunes hommes, et aux plus beaux en particulier ? N’est-il pas, pourtant en public, un homophobe vicieux et intolérant ? Pourquoi alors tolérer en privé tant d’homosexuels autour de lui, alors qu’il a choisi, en même temps, de rester chaste avec sa femme ? Conjurer la menace homosexuelle qui pèse sur tous ces jeunes gens est-il une raison suffisante à tant de jaillissement d’affection ? Maritain devient presque entièrement suspect devant tant d’incohérences. (Dans sa correspondance avec Green, Maritain évoque souvent son amant Robert de Saint-Jean, sans s’émouvoir de leur liaison). 

Le contexte de ces effusions affectives est, bien sûr, celui de la conversion, et d’imposer à ces jeunes homosexuels la chasteté. Méthodiquement, maladivement même, Maritain tente désespérément de remettre sur le droit chemin de nombreux écrivains homosexuels de son époque : il prie Gide de renoncer à la publication de son Corydon ; supplie Cocteau de ne pas rendre public son Livre Blanc ; et il veut imposer la chasteté à Radiguet, Desbordes, comme plus tard à Maurice Sachs. Dans tous les cas, ces tentatives échoueront dans des feux d’artifice de vices qui peineront beaucoup Maritain. A moins que… 

Ce débat est essentiel tant il a animé la plupart des catholiques français des années 1920 et 1930. Encore dans les années 1950, il sera repris et commenté à l’infini par les militants homophiles de la première véritable association gay française, Arcadie. Les positions de Gide, Cocteau et Maritain seront étudiées dans les moindres détails et elle continue, un siècle après, à fasciner bien des lecteurs. 

C’est un fait, et ici un point capital : le réseau Maritain, au fur et à mesure du Journal intégral, s’homosexualise dangereusement ! Cela cache quelque chose que les biographes et les spécialistes de Maritain commencent à appeler par leur nom : l’homophilie (le biographe de référence de Maritain, Jean-Luc Barré, l’évoque désormais explicitement, tout comme le grand spécialiste des études maritainiennes, et fondateur du premier centre Jacques Maritain, Yves Floucat parle de l’ "indéniable tendance homophile" de Maritain). 

Du coup, Gide, Green et Cocteau qui, à force de fréquenter les Maritain ont tout compris du "tremblement de détresse" du philosophe (Jacques a épousé sa femme Raïssa mais pour passer avec elle un étrange pacte de chasteté resté longtemps secret), se moquent gentiment de son couple modèle. Les trois hommes ironisent sur les petites manies efféminées de Maritain et lorsqu’un jeune homme se présente à Green, en voulant écrire un livre sur l’homosexualité, il se propose de l’envoyer à Maritain : "Que ne l’envoie-t-on pas à Maritain !" (p. 539). A une autre occasion, au début de leur amitié, Green écrit aussi à propos de Maritain : "Bon et pieux, mais pas du tout une âme selon mon cœur. Pas assez de férocité" (p. 69).

Green est plus sévère encore avec Raïssa à propos de laquelle il écrit : "Vu les Maritain, Raïssa est une fanatique. Jacques est un chrétien ; grosso modo, c’est cela. Tout ce qui est dogmatique me paraît un dessèchement de la foi" (p. 1164).

Ces propos peu amènes sont très révélateurs : Green, comme plus tard Cocteau ou Maurice Sachs, aiment Jacques Maritain parce qu’il leur ressemble mais beaucoup moins sa femme, juive convertie au catholicisme, qui est perçue par beaucoup à cause de son néo-mysticisme extravagant comme une sorte d’illuminée. 

Gide et Green vont plus loin : pour mettre Maritain dans l’embarras, ils "outent" publiquement son meilleur ami de jeunesse, Ernest Psichari, jeune homme avec lequel Maritain a entretenu une relation amoureuse durable indiscutable. Le secret de l’homosexualité active de Psichiari est encore bien gardé à cette époque, car les biographes et les lettres d’amour ne l’ont confirmé que plus tard. Maritain s’inquiète de cette possible révélation ; Gide en parle publiquement ; et Green la dévoile sans hésiter dans son journal : "Psichari, pédéraste lui aussi", écrit-il (p. 239). En creux, il nous fait comprendre que Maritain était l’ami de Psichari. 

La relation entre Green et Maritain changera de nature par la suite, comme les trois tomes du Journal intégral de l’après-guerre le montreront certainement, mais dans les années 1920 et 1930, le mysticisme de Maritain apparaît comme l’un des moteurs du vice de Julien Green. Ses éloges de la chasteté que Maritain s’est appliquée à lui-même, peut-être pour ne pas céder à sa pente homosexuelle, poussent Green de l’autre côté. Ainsi, en 1929, de retour en train de Meudon, où vit Maritain, il retombe dans son "enfer" (p. 113) ; ses rendez-vous avec Maritain sont presque toujours suivis de masturbation (p. 112, p. 125). Aux appels à la chasteté de Maritain, Green répond par la branlette ! 

D’autres fois, Gide et Green font des allusions aux équivoques de Maritain, et plus explicitement à sa pente homophile. A propos des écrivains catholiques comme Maritain, Gide lance à Green cette phrase, que ce dernier rapporte dans son journal : "Tous les moyens leur sont bons pour vous attirer à eux. On se trouve avec eux dans la situation d’une dame en présence d’un monsieur qui aurait des intentions !" (p. 117).

Green moque également la pente "apocalyptique" de Maritain : "Il me parle de l’abîme qu’il y a dans mes livres, de leur inspiration, et cela avec douceur, un air penché de jeune fille. Comme toujours, il me tend l’hameçon, habitude professionnelle" (p. 402). 

Plus subtil encore, Green écrit : "Maritain [est] quelqu’un de rare et d’exquis, c’est une âme vraiment chrétienne dans une armure catholique, et cette armure gêne ses mouvements" (p. 125). Il insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur la "gaieté" de Maritain et l’on sait que ce mot codé, notamment chez Rimbaud, a pu être utilisé pour décrire une homo-sensualité cachée (le mot américain "gay" des années 1970, est notamment repris du mot français "gai", synonyme d’ "homosexuel", au sens de "licencieux", "libertin" ou "volage" depuis le Moyen Âge : voir Le Roman de Troie, mais aussi Le Quart Livre de Rabelais). "Maritain parlant de tout avec des passages subits de la tristesse à la gaieté et de la gaieté à un ton presque douloureux" (p. 125). (Green est plus explicite encore sur ce code de la "gaieté" p. 178).  

Un vocabulaire d’époque

L’un des intérêts majeurs de ce livre réside d’ailleurs dans le langage. Durant les années 1920, Julien Green emploie régulièrement le terme de "pédéraste" (comme synonyme d’homosexuel, sans aucune connotation pédophile) [par exemple encore en 1929, voir p. 149, ou en 1930, p. 160, p. 162, p. 196 et p. 267] ; parfois il utilise le terme "tante" (p. 311), "inverti" ou "onaniste" (p. 317). Plus souvent encore, il emploie le mot "amitié" (dont il décrypte la connotation gay, p. 184) ou simplement la formule : "aimer les garçons". Plus rarement, et de manière critique, il utilise le terme "tapette" (p. 136, p. 139, p. 179, p. 205, p. 372, p. 397). Les femmes, qui sont les grands absentes de ce journal, n’ont guère de mots à elles, si ce n’est, rarement le terme "gousse" (p. 313, p. 767). Green est d’une misogynie abyssale ; il vit essentiellement dans un monde sans femmes. 

Quant au terme "homosexuel", dont l’emploi est réservé aux hommes chez Green, il est frappant qu’il ne commence à apparaître véritablement dans le Journal intégral qu’à partir de l’année 1938 (p. 1228 par exemple). C’est une évolution significative et qui confirme l’emploi récent de ce mot dont l’invention ne date que de la fin du XIXème siècle.  

De nombreux écrivains exposés malgré eux

Bien d’autres figures célèbres apparaissent, à leur corps défendant, dans ce Journal désormais "intégral" : Roger Martin du Gard, dont l’homosexualité est révélée dans les détails : "Robert [de Saint-Jean] a vu hier Roger Martin du Gard, au bain, suçant un monsieur assez âgé, spectacle dantesque. Ce même Martin du Gard a poursuivi Robert, qu’il ne connaît pas [pour le draguer]. Il est nouvellement initié aux joies de la pédérastie et son zèle ne semble connaître aucune limite" (p. 543-544). Sont également "outés" l’académicien Jacques de Lacretelle (ce dernier, qui fut son amant, procure même à Green des prostitués en 1928) ainsi que le directeur de la NRF, Jacques Rivière : Green se moque du fait qu’il ait épousé une femme par arrivisme alors qu’il était, écrit-il, "pédéraste" (p. 318, p. 505). La liste des victimes collatérales de ce journal sans pudeur sont nombreuses : Gabriel Marcel, autre écrivain catholique outé (il a avoué son homosexualité depuis) ; le maréchal Lyautey (pp. 189 et 190) ; l’écrivain Paul Bourget (p. 238) ; Christian Dior (qui a "l’air assez tapette quoiqu’il soit marié", p. 213). 

Green évoque le bisexuel René Crevel qui a dit à Gide : "Si je n’avais pas connu Aragon et Breton, j’aurais écrit comme Green" – une phrase assez juste que Green, naturellement, note dans son journal pour critiquer Crevel. (Par la suite, Green sera plus affectueux avec le jeune Crevel dont il regrettera l’étrange suicide). 

Green décrit à plusieurs reprises, telles des poupées russes, les relations entre le chorégraphe légendaire Serge de Diaghilev et le danseur Nijinski (p. 405), puis entre Diaghilev et Serge Lifar (p. 200) et, finalement, entre Diaghilev et Igor Markevitch. Il nous dit, en des phrases particulièrement vulgaires, s’être beaucoup masturbé en pensant à "ce petit sauvage si coquet" de Lifar (p. 396, p. 502). Plus tard, il cite une confession de Lifar à Cocteau qui lui aurait avoué ne pas avoir d’amant et préférer se masturber – ce qui désole Green : "Quel gaspillage ! Je pense aux années pendant lesquelles j’ai si ardemment, si cruellement désiré Lifar" (p. 880).

Enfin, les historiens de la littérature seront peut-être intéressés d’apprendre que Green rapporte des propos de Gide qui rapporte des propos de Marcel Proust selon lequel Baudelaire "aimait les garçons" et qu’il en avait la preuve. Proust soutient que Baudelaire aurait raconté l’une de ses nuits passées avec un danseur (p. 136, il y revient p. 330). C’est intéressant mais le Journal intégral atteint ici sa limite. A force de citer des citations de citations, on n’a plus aucune preuve que ce qui est avancé dans le livre a jamais été dit. (Et bien sûr, il est impossible que Proust ait jamais entendu la phrase de la bouche de Baudelaire, puisque celui-là n'était pas né quand celui-ci était déjà mort !).

L’amant allemand des années 1930 : Adolf

Avec la montée du nazisme en Allemagne, le journal de Julien Green devient particulièrement irréel. L’écrivain esthète qui n’a jamais eu de sens politique, dérape à de multiples reprises. Sur la question juive, d’abord, son texte est plusieurs fois problématique. Certes, l’antisémitisme des années 1930 n’est pas forcément comparable à celui de l’après-1945 : mais cela reste de l’antisémitisme. Bien après l’affaire Dreyfus, Green n’hésite pas à attaquer un écrivain qui a inspiré l’un des personnages fameux de Proust : "Francis de Croisset, tapette juive qui guigne l’Académie" (p. 192). 

Son rapport vis-à-vis de l’Allemagne nazie n’est pas très clair, non plus. Déjà, en visitant l’Allemagne en 1931, il n’a guère d’intérêt pour la chose politique et beaucoup d’appétit pour la chose sexuelle. Bientôt, il rencontre Adolf, un jeune garçon allemand, et il nous raconte par le menu ses parties carrées avec lui (p. 285). Durant les années 1930, Green se plaira régulièrement à décrire ses ébats avec son jeune allemand Adolf sans que ce nom et le contexte politique ne lui inspire la moindre prudence. Bientôt, il sort avec un second Adolf et ses doubles "lovers" (Adolf Pinamonti et Adolf Bülkner) l’occuperont toute la fin des années 1930 – ce que le lecteur trouvera particulièrement gênant. Au moins a-t-il la circonstance atténuante, parfois avancée par certains homosexuels collabos, d’avoir préféré les Allemands couchés plutôt que debout… 

Au même moment, en 1932-1934, il fréquente l’écrivain allemand Klaus Mann avec lequel il parle moins de politique que des lieux de dragues à Berlin. Les difficultés de trouver des garçons est une préoccupation essentielle de Green, dans l’Allemagne nazie de 1934. Au même moment, Julien Green se réjouit que le régime fasciste italien n’ait pas freiné la "pédérastie" à Capri, où elle est "florissante" (p. 544). La même année, alors qu’Hitler est arrivé au pouvoir, l’écrivain se désole : "Paris est une ville à femmes. Un pédéraste ne peut y vivre heureux, voilà la vérité. Si je le pouvais, j’irais avec Robert en Allemagne. Je retrouverais une sorte d’équilibre" (p. 548). Une attitude générale de Green qui, en mars 1933, résume sa conception politico-sexuelle : "Mon amour pour l’Allemagne est sexuel, et d’autant plus tenace et profond" (p. 572-573). En 1934, il ose encore écrire, ingénu, à propos de son jeune allemand Adolf : "Hier, journée ennuyeuse, je me branle par lassitude. J’avais sous les yeux une photo du cul d’Adolf qui me transportait de plaisir". 

Tout est à l’avenant, ad nauseam. En juin 1934, Green nous raconte qu’il drague "un SA qui a horreur des Juifs et des communistes". Par la suite, il fait l’éloge de la beauté d’un jeune nazi "dans son petit vêtement bleu pâle" (août 1938, p. 1204).

Cette pente détestable de Green n’est certes pas unique, à cette époque. Des écrivains homosexuels aussi célèbres que Jean Genet, Jean Cocteau, Henri de Montherlant ont été parfois ambigus, sans parler des collaborateurs notoires que furent l’inverti Maurice Sachs, ou le possiblement bisexuel Robert Brasillach. 

Mais finalement, un retournement a lieu. Tardif certes, mais significatif. On a dit que Gide avait commencé à douter de l’URSS lorsqu’il avait compris que les homosexuels y étaient persécutés ; et Green nous confirme ce point en nous livrant des informations essentielles sur les aventures homosexuelles de Gide et Herbart en URSS (p. 1074, p. 1120). Une évolution similaire a lieu pour Green vis-à-vis de l’Allemagne, notamment lorsqu’il apprend que les "boîtes à garçons" y sont fermées par les nazis (mars 1933, p. 575). En 1935, à l’occasion de la publication d’une pétition pro-fasciste, Green choisit son camp : il critique les écrivains qui basculent à l’extrême droite, dont Drieu La Rochelle et Gabriel Marcel, et se place du côté de Mauriac et Gide. 

En 1936, il se remet également à lire l’hébreu, non pas tant par amour des Juifs, mais pour pouvoir lire la Bible dans la version originale et l’on sait qu’il reviendra aux sacrements en 1939. Les pages qu’il consacre aux Juifs sont désormais plus prudentes mais non pas dénuées de préjugés (il écrit encore en 1937 : "Pauvres juifs, si honteux de ce qu’ils sont, si prêts à renier leur sang, toujours, devant tous !", p. 1095). Et l’année suivante, Green et Gide s’inquiètent, dans une conversation, du trop grand nombre de Juifs qui résident à New York… (p. 1182). 

Dans la seconde partie des années 1930, Julien Green voyage en touriste en Allemagne et en Autriche. La politique ne l’intéresse guère et, une nouvelle fois, seule compte à ses yeux la beauté des garçons qui le damnent. Et si, dans le journal publié, il cite beaucoup la Bible, il décrit essentiellement dans le journal censuré sa sexualité obsessionnelle dans l’Allemagne nazie. 

La guerre d’Espagne marque un nouveau tournant (à la même époque, elle est également décisive pour l’évolution de Maritain vers la démocratie et l’anti-fascisme). Green se met à défendre Léon Blum (même s’il ne parle presque pas du Front populaire). Et celui qui ne voulait pas entendre parler de la France se découvre patriote en mai-juin 1940. 

Dans la dernière année de ce premier tome, 1940, Julien Green dresse un portrait sévère et lucide du maréchal Pétain ("sénile", "homme néfaste à l’ambition sénile") avant de quitter la France avec son amant Robert de Saint-Jean. Il déserte ! Ce départ précipité connaît des péripéties car Robert est français et a besoin de multiples laissez-passer. Au moins Green a-t-il le prétexte d’être de nationalité américaine et de rentrer chez lui. 

Green a 39 ans. Il passera la guerre outre-Atlantique. Son Journal s’interrompt. Il ne reprendra qu’en 1946, après la défaite de l’Axe : Green sera désormais gaulliste et de retour en France. Les trois autres tomes à paraître, à partir de 2021, de ce Journal intégral s’ouvrent. C’est une autre histoire qui commence.  

Études postcoloniales et queer studies

Que penser, en conclusion, de cette version "intégrale" du Journal ? L’exercice de vérité est salutaire, mais il ne peut faire oublier plusieurs décennies de mensonges. 

Un double discours qui a longtemps nui à l’écrivain, dont les bondieuseries d’époque et la poltronnerie ont été raillées à juste titre par les critiques les plus progressistes. Si on compare ce Journal, même intégral, à celui de Gide, on mesure à quel point Julien Green est un écrivain mineur. Aucun de ses livres n’atteint le quart du niveau de Si le grain ne meurt (le chef d’œuvre de Gide, peut-être), Les Nourritures terrestres (le livre préféré du président Emmanuel Macron), ou de La Symphonie pastorale. Et aucun de ses ouvrages ne fait preuve du moindre courage qu’a eu Gide avec Corydon, Retour de l’URSS, Voyage au Congo ou Le Retour du Tchad. Et aujourd’hui qui, à part quelques catholiques chastes qui n’assument pas leur homosexualité, lit encore Julien Green ? Sud est une pièce magnifique mais ô combien datée ; Moïra n’a pas tenu l’épreuve du temps et Jeunes années, ouvrage qui a marqué tant de jeunes catholiques à l’époque, n’aura plus guère d’intérêt maintenant qu’on sait que le livre était insincère et entièrement pipé. (Dans la conclusion de Jeunes années, Green affirme que sa relation avec Robert de Saint-Jean était platonique et chaste.)

Ainsi Julien Green va retrouver la place qui est la sienne : celle d’un écrivain français d’une époque, juste moyen, dont le grand critique Angelo Rinaldi avant bien annoncé la postérité compliquée : "Green n’est pas remarquable par son style ou par ses idées. (Mais son Journal) continuait d’avoir ce charme des débats théologiques d’un autre âge (…) et la grâce toute ecclésiastique et les doux ronflements d’harmonium couvrant le zip des blue-jeans et les craquements du lit." Mais aujourd’hui que ses secrets et ses aveux en demi-teinte ont été balayés par la révolution gay, l’œuvre de Julien Green (mais aussi, et pour les mêmes raisons, celles de Marcel Jouhandeau, Henri de Montherlant et pour une part de François Mauriac) a cessé d’exercer sa magie. C’était la thèse prémonitoire, il y a plusieurs décennies de Rinaldi, ce qui lui avait presque valu une excommunication. Le Journal intégral confirme son jugement : l’œuvre de cet académicien, entré dans la Pléiade de son vivant, ne tient pas la route. Ce n’est ni un classique, ni même "l’une des grandes œuvres de la littérature du XXème siècle", comme l’écrit Tristan Gervais de Lafond dans sa préface. C’est une œuvre de petit calibre. 

Ne soyons pas injustes. Je pense que l’œuvre de Green peut connaître aujourd’hui une nouvelle jeunesse, fort inattendue. Qui pourrait être de deux ordres grâce aux études postcoloniales et aux queer studies. 

Le premier, c’est l’Amérique et le racisme. Sans doute les pages les plus belles de ce Journal, et de plusieurs de ses romans, sont celles que l’écrivain américain consacre au "Sud" des États-Unis. Celui qui restera toute sa vie de nationalité américaine, refusant de devenir français – alors qu’il est pourtant né à Paris de parents américains – dit avoir "l’amour" et même "la religion" du "Sud". Les valeurs des états confédérés de la Virginie à l’Alabama le séduisent, l’esprit de rébellion qu’ils incarnent l’anime, et la figure du général Lee domine de loin celle de Washington. Il aime l’obstination des "sudistes", l’éthique du travail des plantations. Mais ses descriptions sentent trop le guide touristique, et le lecteur s’ennuie vite alors qu’il s’imaginait dans le monde de Margaret Mitchell et de William Faulkner. Parfois, il écrit un peu n’importe quoi : "Si je voulais donner une idée du Sud à un Européen, comment m’y prendrais-je ? Il faudrait imaginer une belle maison anglaise décrite par Dickens et la placer dans un décor de Rimbaud" (p. 709). 

Mais ici aussi, comme sur l’homosexualité, ses propos publiés dans le journal original ont été expurgés. Les pages éludées sont les plus racistes. Car Julien Green conserve les préjugés du "Deep South" de son enfance. Il vante "les petites cases des esclaves" et a des formules contre ceux qu’il nomme "les nègres" qui dénotent un racisme d’époque (même si le terme est couramment utilisé, aux États-Unis, jusque tard dans les années 1960). Surtout que Green pense avoir une excuse : c’est qu’il est (parfois) attiré par les Noirs et couche avec eux (par exemple en 1937) – on a toujours son "bon" nègre. 

Mais les pages qu’il consacre au Sud révèlent son racisme ordinaire. "Mon grand-père n’avait d’esclaves que ce qu’il en fallait pour faire la cuisine et tenir la maison en ordre, et [il] les traitait mieux que l’Européen ne traite ses domestiques… Posséder des esclaves représentait une charge dont il est difficile de se faire une idée exacte aujourd’hui. Comme ils n’avaient aucune responsabilité, il fallait veiller sur eux sans cesse, les soigner quand ils étaient malades, élever leurs enfants, et c’était toute une famille noire qu’on avait à sa charge, avec ces exigences, ses criailleries, ses dissensions. Aussi le décret de libération des esclaves fut-il accueilli dans le Sud avec autant de soulagement chez les blancs que chez les noirs, car s’il mettait fin à une institution dont le principe était intolérable, il délivrait les propriétaires d’un cauchemar" (p. 689). Dans les pages censurées du Journal, Green va plus loin et fait l’éloge du drapeau confédéré, symbole de sa véritable "patrie", qu’il apprend à chérir, et à ne pas saluer la bannière étoilée. 

Les études postcoloniales pourront donc se nourrir des livres de Green et de son Journal intégral, dont le racisme rentré n’a pas été rayé, pour mieux saisir les ressorts profonds du racisme et sa mythologie littéraire durable. 

Les "queer studies" et les "gender studies" feront de même avec ce document exceptionnel que constitue le journal grâce à ses descriptions de la sexualité du monde littéraire des années 1920 et 1930. Mieux que Gide, qui a écrit pour être lu de son vivant et faisait donc preuve de prudence ou de métaphore, mieux que Mauriac qui n’est jamais passé aux aveux, mieux que Maritain qui se ment à lui-même, Julien Green nous offre un document d’époque brut d’une exceptionnelle puissance. La sociologie de la sexualité dans les pissotières de Paris, le nom des bains et des hôtels de passe, la prostitution, la peur et la fréquence des maladies sexuellement transmissibles, mais aussi le vocabulaire "inverti" de l’époque, tout cela fascinera les historiens de la question gay. 

Julien Green d’ailleurs le pressent dans son livre : "Les cahiers gris [de ce journal] courent un assez grand danger, mais j’aurais grand tort de les détruire, car ils présentent une expérience de la vie que bien des êtres n’ont pas connue. Ils pourront quelque jour instruire, peut-être servir. Ils contiennent aussi de nombreux renseignements qu’on ne trouvera sans doute pas ailleurs sur la vie littéraire ; sur Gide, par exemple, il y a la matière d’un livre entier" (p. 883). 

Si l’œuvre de Julien Green a quitté définitivement les manuels scolaires et a disparu depuis longtemps des meilleures ventes GFK, elle peut réapparaître aujourd’hui dans les "queer studies" et les "études de genre". Sans l’avoir jamais voulu, et tout en ayant pris soin de différer de plusieurs décennies ce succès et ce retournement spectaculaire, Julien Green est enfin devenu, non pas un écrivain catholique, mais un auteur LGBT. 

Frédéric Martel 

Julien Green, Journal intégral, tome I, 1919-1940, collection Bouquins, septembre 2019 (les tomes II, III et IV devraient paraître en 2021). [Disclaimer : par souci de transparence, je précise ici que Jean-Luc Barré, biographe de référence de Jacques Maritain et de François Mauriac, et éditeur du Journal Intégral de Julien Green est également l'éditeur de mon dernier livre, Sodoma, Enquête au coeur du Vatican_, chez Robert Laffont.]_