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"Le singe le plus cool de la jungle" : comparer les Noirs au singe, du XVIIIe siècle jusqu'à H&M

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Depuis le XVIIIe siècle, les théories racistes comparent les Noirs aux singes.
Depuis le XVIIIe siècle, les théories racistes comparent les Noirs aux singes.
© Getty - Lorenzo Luca / EyeEm

H&M a choisi de faire porter un sweat-shirt flanqué de l'inscription "Le singe le plus cool de la jungle" à un petit garçon noir. En utilisant ce motif raciste, la chaîne s'inscrit dans la lignée d'une pensée racialiste nauséabonde, théorisée à partir du XVIIIe siècle.

En faisant porter à un petit garçon noir un sweat-shirt bardé de l'expression "Le singe le plus cool de la jungle", la chaîne suédoise de prêt-à-porter s'est attirée la colère de très nombreux internautes. Certains allant jusqu'à se questionner sur "le marketing de provocation et la stratégie de buzz" de la marque, tandis qu'elle présentait ses excuses.

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Chez les racistes, la référence au singe reste omniprésente quand il s’agit d’insulter les Noirs. Bananes pour la Garde des sceaux Christiane Taubira au plus fort de la Manif pour tous ou cacahuètes et cris de singe à l'intention des joueurs de foot au stade… la comparaison avec les primates n'est pas cantonnée à un domaine et raconte un substrat collectif encore bien vivace en Europe.

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C’est au XVIIIe siècle que l’on commence à comparer explicitement Noirs et primates. En 1775, un Allemand, Johann Friedrich Blumenbach, en cherchant à définir la notion de race, en vient à expliquer que les humains noirs de peau incarnent une dégénérescence raciale. Il l’explique dans son traité De la variété naturelle de l’espèce humaine (en latin dans le texte). C’est à Blumenbach que nous devons, aujourd’hui encore, le terme “caucasien”, toujours vivace dans le lexique policier, comme le rappelle Paul Jorion.

Cuvier, l'infériorité des races et une rue de Paris pour la postérité 

La bascule du XVIIIe au XIXe siècle achèvera d’enraciner la comparaison à travers des travaux à vocation scientifique. C’est en effet dans le champ de la biologie qu’on la croise, bien avant qu’elle n’investisse le politique. Outre-Manche, on trouve plusieurs occurrences dans des traités de médecine mais en France, Georges Cuvier, à qui Paris dédiera une rue sur les flancs du Jardin des plantes dans le Ve arrondissement, sera celui qui comparera explicitement les Noirs et les singes. Objet de la démonstration : l’infériorité raciale des Noirs. 

Cuvier sera salué pour ses travaux, à partir de l’étude des fossiles, sur l’extinction des espèces : tour à tour, la France le fait Grand officier de la Légion d'Honneur (sous Napoléon), baron et pair de France (sous Louis-Philippe), puis président de l'Institut, conseiller d'Etat, secrétaire perpétuel pour les sciences physiques de l'Académie des sciences, et enfin, membre de l'Académie française (1818).

A la même période, au plus fort de sa reconnaissance, Cuvier s’illustre pourtant par des propos sans ambiguïté sur la manière dont il conçoit l’inégalité des races. Il compare Sarah Baartman, une jeune femme bochimane, esclave issue du peuple khoïsan - le plus ancien du sud de l'Afrique - cédée par les Britanniques au Muséum d'histoire naturelle, à “l'orang-outan rouge qui habite les plus grandes îles de l'océan Indien”. 

Alors que la femme est exhibée, nue, dans les Jardins botaniques, Cuvier compare “la prodigieuse taille de ses fesses” aux femmes des singes maimon et mandrill durant leurs menstruations. A sa mort, Cuvier réalisera un moulage de son corps, conservera son squelette, ses organes génitaux et son cerveau dans du formol, pour écrire à l’Académie de médecine en 1817 :

Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité.

C’est l’histoire de Sarah Baartman, née Sawtche aux environs de 1790 que racontera Abdellatif Kechiche dans son film “Venus noire”, en 2009.

Sur l’histoire de cette venus hottentote vous pouvez retrouver le portrait qu’en dressait René Frydman dans “Matière à penser” le 10 octobre 2017. Frydman rappelait à l’occasion de cette émission que c’est Cuvier qui ouvrira la voie à l’anthropométrie avec son classement hiérarchisé des humains, pierre angulaire des pensées racistes puis de la théorie nazie.

En savoir plus : Les réalités du racisme
44 min

L'évolutionnisme au secours des thèses racistes

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, ce sont des idéologues de la République qui, en réaction à l'influence de l'Eglise, théorisent la notion de "races". C'est ce qu'expliquait Carole Reynaud Paligot, auteur de La République raciale, 1860-1930 (Puf, 2006) en novembre 2006, dans l'émission "La Fabrique de l'Histoire". 

La Fabrique de l'histoire, à propos de la mémoire coloniale et du genre_03/11/2006

55 min

Contre toute attente, les nouveaux tenants de cette idée d'une hiérarchisation entre les hommes sont alors des intellectuels de gauche :

Jusqu'à ce moment, ces représentations en terme de races, on allait les chercher plutôt du côté de la droite nationaliste, avec l'antisémitisme. Mais on avait oublié de se pencher sur l'attitude des Républicains face à cette question raciale. En s'intéressant à la société d'anthropologie de Paris, et à l'école d'anthropologie, je me suis rendue compte qu'il avait existé une pensée raciale profondément incrustée dans l'idéologie républicaine.

Ces savants liés aux milieux républicains, qui prennent de l'importance dans les années 1860-1870, jusqu'à la fin du siècle, et entreprennent la création d'une nouvelle science : l'anthropologie, ou... "la science des races" :

Ils ont véhiculé des représentations très dépréciatives, très hiérarchisées, inégalitaires, de la différence[...] Les savants catholiques défendent la thèse de la création divine de l'homme. Et ces républicains vont tenter de démontrer - Darwin publie son ouvrage  à peu près à la même époque - que l'homme est issu  d'une série de transformations des êtres, et non pas d'une intervention divine.

Et c'est à cause de ces savants racistes de gauche que la comparaison homme noir/ singe peut faire de vieux os, en cette fin de XIXe siècle :

Ces savants transformistes, qui  défendent l'idée d'une transformation des êtres vivants vont utiliser les populations dites primitives pour démontrer leur thèse, et notamment à travers la question du chaînon manquant : les populations noires vont être les populations censées être intermédiaires entre le singe et l'homme blanc, civilisé. On va s'emparer de leur anatomie, les mesurer dans tous les sens, pour essayer de démontrer scientifiquement que leurs caractères, par exemple les mâchoires, les différents membres, sont restés à un stade intermédiaire, entre le singe et l'homme blanc.

Caricatures et zoos humains, entre férocité et déni

L’origine des espèces, de Darwin, date de 1859. En quelques décennies à partir de là, l’idée de l’inégalité des races, sous-tendue par une comparaison permanente entre le singe et l’homme noir, irrigue en dehors des cercles scientifiques. La presse de la fin du XIXe siècle s’en saisit, tout comme la littérature où la figure du singe assassin ou violeur, très présent courant XIXe, s’estompe au profit d’une comparaison plus explicite entre Noirs et primates. 

C’est la grande époque des zoos humains, dont Pascal Blanchard rappelait dans “La Grande table” le 2 décembre 2014 que la réalité même a longtemps fait polémique, au-delà de l’expression. A l’époque, l’artiste sud-africain Brett Bailey livrait au Cent-quatre, à Paris, une performance polémique déployant un zoo humain. Et l’historien Pascal Blanchard en disait ceci :

Cette performance montre ce que justement l'humanité n'arrive pas à regarder en face. Il y a dix ans les gens n'arrivaient même pas à imaginer ce que pouvait être un "zoo humain". 

Dans une tribune au Monde, l’historien brésilien Sílvio Marcus de Souza Correa rappelait il y a cinq ans qu’à l’époque de la Première Guerre mondiale, les caricaturistes avaient “sans cesse le singe au bout du crayon” :

A la "une" de la revue satirique Kladderadatsch du 24 septembre 1916, on peut voir un gros singe coiffé d'un heaume français, prêt à se battre "pour la liberté et la civilisation". La même année, une autre caricature sort dans la revue Wiener Caricaturen. Sous la légende "Dernière ressource", elle présente deux officiers français face à deux chimpanzés. Ils songent à dresser les singes pour en faire des "combattants de la civilisation".                            
Au lendemain du premier conflit mondial, les soldats africains stationnés en Alsace sont la cible de plusieurs caricatures dans la presse allemande. Le 5 février 1923, à la "une" de la revue bavaroise Simplicissimus, se dresse un gorille déguisé en soldat français. Cette image du gorille-soldat se retrouve dans une autre édition de la revue, en mai de la même année [...] Quant au boxeur brésilien José Adilson dos Santos, il était connu sous le surnom de Magilla tout au long de sa carrière, qui renvoie au personnage de Magilla Gorilla, du dessin animé télévisé de Hanna-Barbera dans les années 1960.

Cinquante ans plus tard, la ségrégation raciale, incarnation institutionnelle des théories suprématistes, a beau avoir été abolie aux Etats-Unis (en 1967), le suprématisme blanc ne s’était pas porté aussi bien en Occident depuis longtemps. Et avec lui, la métaphore du singe, proche parent du noir, qui n’est jamais filée bien loin. Jusqu’aux sweat-shirts portés par les enfants noirs dans les pubs H & M, visiblement.