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Le ski à tout prix mais à quel prix ?

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Une réserve de neige en "snowfarming" dans le Tyrol en Autriche (août 2019)
Une réserve de neige en "snowfarming" dans le Tyrol en Autriche (août 2019)
© AFP - Hans Klaus Techt

Avec le réchauffement climatique, les stations de ski doivent faire face au défi du manque de neige. En France, plus d'un tiers des pistes sont équipées de canons à neige et la méthode du "snowfarming" se développe. Mais à quels coûts financier et environnemental ?

Le réchauffement climatique pourrait signer la fin des sports d’hiver. Si la neige est toujours là en montagne, elle tombe moins fréquemment et souvent plus tardivement dans la saison. Avec 55 millions de journées-skieurs chaque année, les stations de ski françaises sont obligées de s'y adapter et comptent notamment sur la neige artificielle ou neige de culture fabriquée par les canons à neige ou conservée grâce au "snowfarming". Des méthodes contestées par les associations de défense de l'environnement. Mais elles permettent aussi à certaines stations de débuter leur saison plus tôt, comme c'est le cas dès ce samedi à Bessans (Savoie).

Du "snowfarming" pour lancer la saison plus tôt

Le 19 octobre dernier, la saison de ski a été lancée dans la célèbre station de Kitzbühel, au cœur des Alpes autrichiennes. Au milieu d’un paysage automnal et alors que le thermomètre frôlait les 15 degrés, une piste de ski a pu ouvrir. Il s'agissait d'un ruban de neige blanche de 700 mètres de long et de 60 mètres de large, situé à 1 800 mètres d’altitude. Une prouesse rendue possible grâce à la technique du "snowfarming", originaire des pays scandinaves, qui consiste à stocker de la neige d’une saison sur l’autre.

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Pour Reinhard Gschöpf, le directeur de la CIPRA en Autriche, une association de défense des Alpes, "la méthode consomme beaucoup d’énergie pour un usage très restreint puisqu’il n’y a qu’une seule piste". Il explique que la neige est produite artificiellement l’année d’avant, une partie est perdue avec le "snowfarming" en raison des températures élevées. Puis, il faut utiliser des machines pour ramener la neige sur la piste. Cette ouverture précoce de la saison est également critiquée par les Verts autrichiens qui souhaitent que le modèle économique des domaines skiables soit repensé et qu’ils deviennent plus résilients. En Autriche, le ski est pourvoyeur de près de 100 000 emplois directs ou indirects. 

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En France également, le "snowfarming" se développe. Si la technique reste "marginale" d’après Laurent Reynaud, délégué général de Domaines skiables de France, des expérimentations sont lancées comme à Bessans, village de Haute-Maurienne où vivent moins de 400 âmes à l’année.

Depuis l’an dernier, la commune est aussi connue pour expérimenter le "snowfarming". Une idée qui fait suite à un double constat, explique le maire Jérémy Tracq. Celui du "manque de neige en début de saison" et la possibilité pour les équipes de biathlon et de ski de fond de s’entraîner plus tôt dans la saison et à domicile, quand jusqu’à présent, elles partaient à l’étranger. Alors que l’utilisation des canons à neige nécessite des températures négatives avoisinant les -4 ou -5 degrés, la neige produite grâce au "snowfarming" peut-être utilisée même lorsque les températures sont positives. "À 1 800 mètres d’altitude, le risque le plus important, c’est la pluie. Car à l'automne, les chaleurs sont très modérées et très courtes", précise Jérémy Tracq. 

Bien compactée, la neige se réchauffe un peu mais elle ne bouge pas.                                           
Jérémy Tracq, maire de Bessans

À Bessans, la neige de la saison précédente est conservée près du stade de biathlon, sous forme de dôme, puis elle est recouverte d’une couche de 30 à 40 cm de sciure de bois. Cela permet à la couche de neige de se compacter et d’être conservée, jusqu’à l’automne. Puis, entre la fin du mois d’octobre et le début du mois de novembre, la neige est étalée pour se transformer en piste. L’an dernier, la piste de ski a ouvert le 20 octobre, cette année, le lancement est prévu ce samedi 9 novembre. "Les premiers visés [par cette ouverture précoce] sont les athlètes mais on prévoit aussi des créneaux pour le grand public, des touristes ou une clientèle de Savoie ou des départements voisins", justifie Jérémy Tracq. L’investissement le plus important pour mettre en place le "snowfarming" provient de la sciure de bois : pour stocker 7 000 à 8 000 mètre cube de neige, il faut compter environ 10 000 euros de sciure. Quant aux conséquences environnementales, le maire assure que les procédés utilisés ne sont pas contraires aux valeurs environnementales.

Toute la neige qu’on utilise [en "snowfarming"], c’est de la neige qu’on produit en moins après. Tout le travail qui est fait pour mettre en place les pistes, c’est du travail qu’on fait de toute façon en début de saison.                                           
Jérémy Tracq, maire de Bessans

En savoir plus : A qui profite le ski?
3 min

Moins de neige naturelle, plus de neige de culture

Jérémy Tracq l’admet, "la question de l’avenir du ski se pose dans un contexte de réchauffement climatique qui ne peut être nié". "Les stations ont de plus en plus de mal à assurer leurs débuts de saison__, ajoute-t-il. Il faut que les stations se tournent vers d’autres activités que le ski mais dans des stations comme les nôtres, l’activité ski reste la raison principale pour laquelle les gens viennent en vacances aujourd’hui. À l’époque, on avait de la neige sans problème à partir du 10-15 novembre, aujourd’hui c’est moins vrai. Il y a même des fois où les vacances de Noël ont du mal à être assurées." 

Que l’humain s’adapte à la montagne et non l’inverse, c’est le combat de Frédi Meignan, président de Moutain Wilderness, une association nationale de protection de la montagne. Il déplore l’utilisation excessive de la neige artificielle ou neige de culture en France aujourd’hui. "Dans les années 2000, c’était du dépannage__, il y avait une certaine logique. Au printemps, la neige commençait à fondre et il y avait une rupture entre le bas et le haut de la montagne. La neige artificielle, c’était comme un pansement qu’on mettait pour continuer à skier. Cela avait un impact parce que cela prenait de l’énergie, il fallait fabriquer de l’eau, faire des travaux mais c’était minime et cela avait une réelle utilité. Aujourd’hui, cela a complètement dérivé. On parle de garantie neige !" Frédi Meignan, qui pendant dix ans a tenu refuge à 3 100 mètres d’altitude, s’interroge sur les conséquences écologiques de l’usage de la neige de culture qui contribue à "dérégler la vie naturelle et à l’artificialisation de la nature" et sur les rapports humains à la nature.

Essaie-t-on de plier la nature plutôt que de rechercher une harmonie, de s’adapter au climat, à la météo ? Pourquoi quand il n’y a pas de neige, les hommes voudraient de la neige absolument ? On dit à la planète comment elle doit vivre, cela me pose un énorme problème écologique mais aussi de posture de l’être humain sur cette Terre.                                          
Frédi Meignan, président de l’association Moutain Wilderness

Frédi Meignan n’est pas contre l’utilisation des canons à neige. Mais il appelle à une utilisation plus raisonnée, en cas de dépannage uniquement. S’il juge l’utilisation du "snowfarming" moins dommageable pour la nature, il dit être gêné par la démarche en elle-même.

Un tiers des pistes françaises équipées de canons à neige

La France reste pourtant l’un des pays les moins consommateurs de neige de culture par rapport à ses voisins européens. En moyenne, 35% des pistes françaises sont équipées pour l’utilisation de ces neiges artificielles, contre 60% en Espagne, 70% en Autriche et jusqu’à 87% en Italie.

"Mais ce n’est pas parce qu’une piste sur trois est équipée que la neige est utilisée" tient à préciser Laurent Reynaud, délégué général de Domaines skiables de France. D’après lui, 10% de la neige sur piste est produite, 90% de la neige sur les pistes de ski reste donc naturelle.

Dans tous les cas, une grande partie de la neige de culture est produite en amont de la saison. Laurent Reynaud précise qu’en France, aucun adjuvant n’est utilisé pour la neige de culture. Et que l’eau prélevée pour être transformée en neige via les canons à neige n’est pas perdue, elle fond au printemps. "Il n’y a pas de perte ni de gaspillage", assure le délégué général de Domaines skiables de France. Quant à l’eau utilisée pour produire de la neige, "pourquoi s’empêcher de la prélever si elle est présente en abondance et que toutes les études montrent que tout le monde peut l’utiliser sans risque de pénurie ?" interroge Laurent Reynaud. Pour l’organisme qui représente les professionnels des remontées mécaniques et domaines skiables français, il faut aussi garantir un certain équilibre entre l’activité sociale et économique des stations et la préservation des ressources naturelles. Domaines skiables de France a soigné sa communication à ce sujet, en publiant l’an dernier un guide pratique sur la neige de culture, à destination du grand public. 

En moyenne, 10% de la neige présente sur les pistes est artificielle
En moyenne, 10% de la neige présente sur les pistes est artificielle
© Maxppp - Franck Fernandes

La neige de culture, neige d'avenir

"L’une des problématiques de la neige de culture, selon Hugues François, ingénieur de recherche à l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies), spécialiste des stations de sports d’hiver, c’est qu’il s’agit potentiellement d’un outil d’adaptation au changement climatique dont le fonctionnement dépend lui-même des conditions météorologiques". Ainsi, s’il ne fait pas assez froid à l’avenir, il ne sera pas possible de produire de la neige. C’est pourtant le scénario envisagé aujourd’hui en montagne : une hausse des températures, avec des précipitations plus fréquentes et par conséquent, moins de neige naturelle.

D’après les projections établies par l’ingénieur, qui travaille en coopération avec le Centre d'étude de la neige de Météo-France, jusqu’en 2050, des créneaux de froid permettront la production de neige de culture, avec une variation selon les stations de ski. Logiquement, plus l’altitude est élevée, plus il est facile de produire de la neige.

Ce spécialiste voit aussi un réel enjeu pour l’eau à l’avenir. "Jusqu’à présent, l’augmentation de la pression sur la ressource en eau pour la production de neige s’expliquait essentiellement par la progression des équipements en neige artificielle. Dans nos modèles, ces équipements progressent jusqu’en 2025 et on estime qu’après, le taux ne bougera plus. Mais malgré l’absence d’évolution des équipements, la pression sur la ressource en eau continue d’augmenter. On en conclut donc que c’est le climat qui prend le relais. Et qu’il y a un véritable enjeu sur la ressource en eau". Hugues François ajoute que compte-tenu des volumes concernés, les problèmes seront avant tout locaux mais rien n'indique, dans l'état des connaissances et pratiques actuelles, des effets à une échelle plus large (avec des  problèmes d’adduction en eau potable, de pollution des eaux, etc.). 

Un coût trop important à l'avenir ?

Si le recours à la neige de culture semble inévitable à l’avenir pour permettre aux stations de sports d’hiver de continuer à vivre, cela ne va pas sans poser la question du coût de ces opérations.

Le ski _"c’est un entre-soi des classes supérieures"_disait sur franceinfo le sociologue Jean Viard, en février 2017. Il dépeignait des sports d’hiver qui ne se sont "pas vraiment démocratisés", à part dans leur proximité.

Difficile alors de voir ce phénomène s’enrayer à l’avenir. Dans son guide pratique sur la neige de culture (voir plus haut), Domaines skiables de France indique qu’un mètre cube de neige de culture revient à 2,5 euros. En moyenne, la neige de culture représente 6 à 10% d’un forfait de ski.

Mais qu’en sera-t-il dans les prochaines années, si la neige naturelle devient plus rare et la neige artificielle plus fréquente ? "15% des Français skient et ce n’est pas dans notre intérêt de réduire l’assiette", commente Laurent Reynaud, de Domaines skiables de France. "C’est un sujet que l’on scrute, il existe un risque mais nous y restons vigilants", ajoute-t-il.

Hugues François, de l’Irstea, s’interroge : "La limite au développement du ski est-elle dans la neige ou les pratiques sociales ?" L’ingénieur spécialiste des stations de sports d’hiver estime que les coûts de production vont nécessairement augmenter, compte-tenu du besoin qui va augmenter : aujourd’hui, la neige de culture est un outil ordinaire de fonctionnement et à certaines périodes, elle est indispensable pour garantir l’ouverture de la station. Mais l’image du ski ne sera-t-elle pas socialement dégradée dans le futur ? "L’idée de prendre sa voiture pour atteindre des zones relativement difficile d’accès au prix d’un bilan carbone défavorable pourrait devenir socialement dénigrée", conclut Hugues François. 

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