Publicité

Le socialisme à visage humain, mort avec le printemps en 1968 à Prague

Par
Répression du Printemps de Prague le 21 août 1968 dans la capitale tchécoslovaque.
Répression du Printemps de Prague le 21 août 1968 dans la capitale tchécoslovaque.
© Getty - Gamma-Keystone

Derrière le programme du socialisme à visage humain, la deuxième tentative de dégel de la doxa soviétique depuis l'avènement de l'URSS. Portée par Dubcek avec le Printemps de Prague au début de l'année 1968, la réforme émancipatrice mourra sous la répression des chars russes.

Le Château de Franz Kafka a pour décor Prague. Et c’est justement dans cette capitale tchécoslovaque que l’une des organisations politiques les plus bureaucratiques tentera de faire sa mue, il y a cinquante ans, en pleine guerre froide. La mue est d’abord programmatique puisque le parti communiste tchécoslovaque esquisse en 1967 les contours d’une libéralisation de la doctrine communiste. Cette libéralisation porte un nom : le programme du “socialisme à visage humain”. 

Le socialisme à visage humain tranche avec le totalitarisme centralisateur et ce qu’on appelle à l’époque “le communisme réel”. Le programme de réforme incarne une nouvelle tentative d’émancipation idéologique dans le giron soviétique, douze ans après l’insurrection de Budapest. En Hongrie, un réformateur, Imre Nagy, avait d’abord tenté de surfer sur la mort de Staline (en 1953) pour proposer une voie d’émancipation. Nagy sera évincé du pouvoir deux ans plus tard, et les manifestations de l’automne 1956 contre la ligne dure de Moscou, écrasées dans le sang. L’insurrection se soldera par plus de deux mille morts à l’automne 1956 mais le nom de Nagy demeurera comme celui du précurseur, défricheur avant l’heure des fondements du socialisme à visage humain.

Publicité

Un pantin plus subversif que prévu

A Prague, il n’est pas question d’insurrection lorsque des écrivains tchécoslovaques commencent à faire circuler des écrits séditieux sous le manteau courant 1967. Nul ne défie ouvertement Moscou dans un premier temps. C’est d’abord dans le cénacle du parti communiste tchécoslovaque que la révolution se profile : celui qui dirigeait le parti unique depuis quinze ans est évincé, et remplacé par un certain Alexander Dubcek.

Dubcek est certes réputé réformateur, mais Moscou ne lui reconnaît pas l'envergure suffisante pour porter davantage qu’un embryon de révolution de palais. Leonid Brejnev, qui dirige l’URSS au moment où Prague entérine son programme de réforme, en avril 1967, n’y voit même rien à redire pour commencer.

Pourtant, Dubcek arrive au pouvoir le 5 janvier 1968 avec une feuille de route résolument libérale, au regard de ce qui a cours à l’Est à l’époque. Comme, plus tard, la Perestroïka de Gorbatchev, le socialisme à visage humain de Dubcek incarne une forme de dégel. Il introduit la liberté de la presse et la liberté d’expression, ne remet pas en cause l’idée d’un parti unique mais promet davantage de débat en son sein, et reconnaît la possibilité de courants. Rien de l’ordre d’une dissidence échevelée, donc, mais tout de même un grand pas en termes d’initiation à la démocratie partisane.

Du point de vue policier, l’ouverture est plus flagrante : le régime s’engage à mettre fin aux écoutes téléphoniques généralisées ou à l’ouverture du courrier sans contrôle, et entend garantir aux ressortissants tchèques une liberté de circulation sans sauf-conduits et autres autorisations bureaucratiques. En matière économique, enfin, l’autogestion est valorisée à l’échelon local, alors que Moscou prône encore une planification d’Etat à tout crin.

Un programme publié dans "Les Temps modernes" 

L’arrivée au pouvoir de Dubcek début 1968 signe le début officiel de ce qu’on retiendra comme “le Printemps de Prague”. La saison printanière fait déjà référence à une entreprise de libération, comme ce sera le cas, cinquante ans plus tard, dans les pays arabes. En France, la revue Les Temps modernes publiera le programme du socialisme à visage humain, alors que les tentatives de déstalinisation qui se font jour dans les pays alliés de Moscou ont pu ébranler la doxa du parti communiste français.

A l’été 1968, pourtant, des figures du PCF se trouvent à Prague. C’est le cas de Roland Leroy, alors membre du bureau politique et du secrétariat du comité central du parti communiste, qui racontera plus tard dans L’Humanité avoir été invité début août 1968 pour “des vacances”. Le 7 août, lui qui par la suite dirigera le quotidien communiste pendant vingt ans, veut encore croire à l’apaisement affiché par Dubcek. Dubcek jurait, se souviendra-t-il, vouloir rester dans le giron soviétique :

Dubcek assurait que les très grandes difficultés rencontrées seraient surmontées paisiblement, comme il venait de le montrer en renonçant, contrairement à la Pologne récemment, à recourir à l'usage de la force contre des manifestations étudiantes. Il affirmait avec une grande insistance que, contrairement à la Yougoslavie et à la Roumanie, son pays voulait demeurer "dans le camp socialiste". En un mot, il affirmait une orientation de différenciation mais de maintien de la solidarité avec l'URSS.

Et puis, le 21 août, le communiste français se souvient s’être réveillé dans une pays en pleine répression :

Dès l'aube, un grondement incessant témoignait du survol de la région par de nombreux avions. La Tchécoslovaquie était envahie par les troupes du pacte de Varsovie, en tout premier lieu Prague par les troupes soviétiques. J'ai publié les notes quotidiennes d'un carnet tenu en cette période. Elles témoignent de la gravité des événements, de l'esprit de haute responsabilité des dirigeants tchécoslovaques et du désarroi de la population, jusqu'alors liée par une profonde et historique solidarité avec le peuple russe. J'ai vécu le moment où tout un peuple perdait sa traditionnelle et solide amitié pour un autre, perdait sa "slavophilie".

Dans la nuit, l’URSS et quatre de ses alliés du Pacte de Varsovie (la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie et la RDA), qui avaient aligné aux abords de Prague 400 000 soldats, plus de six mille chars, et pas loin d’un millier d’avions, ont réprimé les velléités d’émancipation du parti communiste tchèque. C’était la fin du Printemps de Prague, et le chant du cygne du socialisme à visage humain, qui disparaîtra avec les cinq mois de répression intense quand la population tchécoslovaque, mobilisée contre l’invasion soviétique, se fera écraser dans le sang.

A Prague, le printemps aura duré sept mois et demi cette année 1968. L’image des chars écrasant les barricades formées par la population, jeunesse en tête, marquera durablement les esprits. Y compris à gauche, où les sympathisants communistes pressent le parti communiste français de prendre ses distances. Il le fera, mais sans apporter son soutien aux manifestants qui défiaient Moscou au péril de leur vie. 

Jan Palach, héros d'un printemps mort

Un nom reste emblématique de : celui de Jan Palach, jeune étudiant pragois qui s’immolera en janvier 1969 sur la place Venceslas pour protester contre l’occupation soviétique, toujours présente. Il existe dans les archives de France Culture un document historique sans équivalent : l’interview de Jan Palach sur son lit d’hôpital, à Prague, après que l’étudiant en histoire s'est transformé en torche vivante. Il mourra quelques jours plus tard :

Jean Palach sur son lit d'hôpital, janvier 1969

1 min

Vous pouvez redécouvrir l’histoire du Printemps de Prague, “ce printemps qui n’a pas passé l’été” à travers cette "Grande Traversée" de Jean-Pierre Thibaudat et Laetitia Cordonnier diffusée en août 2009 sur France Culture :

Le Printemps de Prague, ce printemps qui ne vît pas l'été, Grande Traversée 2009 3/5

52 min

Le soulèvement tchèque arrivé la même année et largement porté par la jeunesse étudiante explique qu’on a longtemps associé Mai 68 en France et le Printemps de Prague. Jacques Rupnik, pourtant, soulignera à plusieurs reprises combien les deux événements peuvent être différents. Dans son article Les Deux printemps de 1968 paru dans la revue Etudes de mai 2008, il citait ainsi Milan Kundera qui écrira dix ans plus tard, en 1978 :

Le Mai parisien fut une explosion de lyrisme révolutionnaire. Le Printemps de Prague, c’était l’explosion du scepticisme postrévolutionnaire. C’est pour cela que l’étudiant parisien regardait vers Prague avec méfiance (ou plutôt avec indifférence) et que le Praguois n’avait qu’un sourire pour les illusions parisiennes qu’il considérait (à tort ou à raison) comme discréditées, comiques ou dangereuses. […] Le Mai parisien était radical. Ce qui, pendant de longues années, avait préparé l’explosion du Printemps de Prague, c’était une révolte populaire des modérés. […] Le radicalisme en tant que tel suscitait l’allergie car il était lié, dans le subconscient de la plupart des Tchèques, à leurs pires souvenirs. [...] Le Mai parisien mettait en cause ce qu’on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c’était une défense passionnée de la tradition culturelle européenne dans le sens le plus large et le plus tolérant du terme (défense autant du christianisme que de l’art moderne, tous deux pareillement niés par le pouvoir). Nous avons tous lutté pour avoir droit à cette tradition menacée par le messianisme anti-occidental du totalitarisme russe.

Le 21 juin 2008, Jacques Rupnik était l’invité d’Alain Finkielkraut dans "Répliques", une émission intitulée “Les autres printemps de mai 68”, que vous pouvez retrouver ici : 

"Les autres printemps de mai 68" - Répliques 21/06/2008

47 min