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Le sociologue Jean-Claude Chamboredon est mort

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Sarcelles, l'année 1960.
Sarcelles, l'année 1960.
© AFP

En 1970, alors que les grands ensembles et la "sarcellite" divisent la sociologie, Jean-Caude Chamboredon et Madeleine Lemaire publient un texte qui est resté un grand classique en sociologie. Grand passeur auprès de générations de chercheurs, Jean-Claude Chamboredon est décédé à l'âge de 81 ans.

Le sociologue Jean-Claude Chamboredon est décédé le 30 mars 2020, à 81 ans. Il était à la fois assez peu connu du grand public, et une figure très importante pour de nombreux sociologues. Normalien natif du Var en 1938, le transfuge des lettres classiques avait intégré la sociologie dans le sillage de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, avec lesquels il signera Le Métier de sociologue en 1968. Il formera de nombreux chercheurs en sciences sociales, à l'instar de Jean-Louis Fabiani, de Stéphane Beaud, ou encore de Pierre-Paul Zalio, dont il sera le directeur de thèse. Il avait aussi travaillé à la création, en 1977, d'une agrégation de sciences sociales.

D'autres chercheuses et d'autres chercheurs, qui en parlent comme d'un passeur exceptionnel, disent que c'est lui qui leur a, par exemple, donné le goût de travailler sur la délinquance juvénile ou encore la culture adolescente, des objets qu'il a consacrés à l'occasion de textes qui sont restés importants. Mais au début des années 80, c'est sur la chasse et les mondes ruraux en général qu'il avait produit, avec d'autres comme Michel Bozon ou Florence Weber, une enquête collective. Et quand soudain on s'interressera à cette partie invisibilisée de la France en 2018 et 2019 à l'occasion des "gilets jaunes", c'est par exemple son analyse de l'autochtonie que les sociologues prolongeront, pour souligner que la relégation rurale ou le sentiment d'appartenance à ce groupe-là ne ressortent pas plus d'un "problème d'actualité" que d'un folklore des ronds-points. En hommage au sociologue, les éditions Rue d'Ulm, qui avaient notamment réédité, en 2015 et 2019, deux recueils rassemblant ses travaux, ont donné accès libre aux quatre ouvrages publiés sous le nom de Jean-Claude Chamboredon chez eux, par ici jusqu'à la fin du mois d'avril.

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Au printemps 2018, alors qu'Emmanuel Macron promettait "une méthode nouvelle" à destination des banlieues, France Culture revenait sur le travail de terrain qui avait précédé un des plus grands apports de Jean-Claude Chamboredon :_"Proximité spatiale et distance sociale"_, qui remonte à 1970, et qui demeure un texte très important pour penser la mixité sociale dans les grands ensembles en dehors des idées reçues, des bons sentiments paresseux ou commodes, et des préjugés. L'article s'intitulait "Cages à lapin contre ville du futur : quand les grands ensembles divisaient la sociologie" et racontait en particulier dans quel contexte disciplinaire Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire avaient travaillé, ensemble, durant deux ans, à cette enquête depuis la ville d'Antony, en région parisienne. Le voici.

Comme largement annoncé à mesure qu'approchait ce 22 mai 2018, Emmanuel Macron a bien souligné qu'il ne présentait pas un énième "Plan banlieue" à destination des quartiers sensibles des grandes agglomérations, mais plutôt une méthode nouvelle. Destinée, dit-il, à "faire que partout, dans tous les lieux de la République, chacune et chacun retrouve sa dignité". Cette méthode, à rebours de cinq décennies de politique urbaine, s'est égrainée dans le discours du président de la République, en un train de quelques mesures, entre lutte contre le trafic de drogue, fichage des radicaux religieux, 30 000 stages de troisième pour les adolescents issus des "quartiers", et un ciblage d'une poignée d'immeubles à rénover en "cœur de quartiers". Et ce sera tout pour le volet urbanistique. La politique des banlieues n'est plus une politique du social par le bâti.

En sociologie pourtant, l’étude de la banlieue a d’abord été celle des grands ensembles. Au cœur des années 60, la politique de construction des grands ensembles en banlieue bat son plein :  vingt ans à peine après la fin de la Seconde guerre mondiale, la question du logement reste encore épineuse et sa rareté, d’autant plus problématique que l’époque est au baby boom. 

Sarcelles : + 27403 habitants en 8 ans

La cadence d’expansion des quartiers périphériques accélère et on densifie à tout va : entre 1953 et 1970, on construira ainsi deux millions de logements HLM (habitation à loyer modéré) et environ trois millions de logements aidés seront construits entre 1953 et 1970. En banlieue, des villes sont métamorphosées, à l'instar de Sarcelles qui passe d'un gros village endormi du Val-d’Oise à un symbole de la modernité urbanistique. Les chiffres donnent le vertige : en huit ans seulement, Sarcelles passera d'un seul coup de 8397 habitants en 1954 à... 35 800 personnes en 1962, puis 51 674 en 1968.

A cette époque, la sociologie était encore largement considérée comme un levier d’expertise pour les décideurs publics. Et lorsque les pouvoirs publics passent commande sur la ville, un sujet les intéresse plus particulièrement en matière de sociologie urbaine : le logement et les grands ensembles en banlieue. Ce segment se distingue, et des laboratoires de recherche, avec. Le Centre de sociologie européenne (CSE), fondé par Raymond Aron en 1960 et piloté par Pierre Bourdieu, est loin d’être un fer de lance sur cette thématique. Mais deux jeunes chercheurs du CSE qui n’ont pas trente ans se proposent d’enquêter sur les grands ensembles : Jean-Claude Chamboredon, qui sera l’assistant de Bourdieu durant deux ans, et Madeleine Lemaire, parmi ceux qu’on appelle “les petites mains” dans les laboratoires à cette époque où la discipline s’institutionnalise. 

Ils passeront trois années à enquêter sur les habitants des grands ensembles, à Creil (Oise) d’abord, puis durant deux ans, de 1967 à 1969, à Antony - où vit Pierre Bourdieu et où un salarié de la mairie plaidera la cause de la sociologie auprès du cabinet du maire, qui acceptera leur venue. Leur travail de terrain débouchera sur une vaste enquête sociologique qui fera l’objet d’un premier article, en 1970, dans la Revue française de sociologie : Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement

Cet article s’imposera comme un classique de la sociologie française, à la fabrique duquel le sociologue Paul Pasquali (qui est aujourd'hui responsable de ses archives personnelles) consacrera tout un article dans la revue Genèses en 2012. Cet article, intitulé "Deux sociologues en banlieue", raconte autant l'histoire de la question des banlieues en politique, que celle de l'émergence de la sociologie comme discipline autonome. En 1967, lorsque Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire entament leur enquête de terrain à Antony sur les grands ensembles, l’heure est plutôt à l’enthousiasme. Dans la classe politique, aussi bien à gauche, parti communiste en tête, que chez les gaullistes, nombreux sont ceux qui louent les vertus des grands ensembles. Dans les bureaux d'étude et chez les tenants de la sociologie appliquée, on cherche aussi à flatter la politique de construction qui bat son plein. 

Décideurs politiques, ingénieurs qui travaillent au Plan et sociologues se retrouvent ainsi plutôt alignés, même si  le sociologue marxiste Henri Lefebvre pointait déjà, en 1960, “l’ennui, ennemi public” à surmonter dans ces quartiers, ou que dès 1963, France Soir publiait une série d’articles consacrés à la “sarcellite”, moins de dix ans après l'explosion des barres qui essaiment comme des champignons à Sarcelles.  L'Encyclopédie universalis donne cette définition de la Sarcellite :

Nom donné à la "maladie" des grands ensembles français au courant des années 1950, lorsque les répercussions déprimantes des nouvelles constructions «concentrationnaires» furent incarnées, aux yeux des observateurs, par Sarcelles, a éveillé l’attention des responsables sur ces stigmates de l’inconscience urbanistique

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Cages à lapins ou société débarrassée des conflits de classe

Face aux détracteurs qui dénoncent les cages à lapin destinées au prolétariat, des sociologues missionnés par les pouvoirs publics tentent de valoriser les grands ensembles et, avec eux, ces banlieues d’un nouveau genre. La première enquête d’envergure a quinze ans lorsque Chamboredon et Lemaire commencent leur travail. Elle est signée Paul-Henry Chombart de Lauwe, qui dirigeait en 1952 deux volumes sur Paris et l’agglomération parisienne. Ce travail sans précédent en France, qui s’inspirait de l’Ecole de Chicago, n'était pas passé inaperçu : France Soir (décidément) en avait carrément fait sa Une. “Pour Chombart de Lauwe, les grands ensembles représentent une solution politiquement et moralement souhaitable, en ce qu’ils ouvrent la voie à une société débarrassée des conflits de classes grâce à leur rapprochement spatial. D’après lui, les sociologues ont un rôle capital à jouer aux côtés des urbanistes, des architectes et des planificateurs, pour créer les conditions d’une nouvelle société harmonieuse”, contextualise Paul Pasquali.

Pasquali poursuit sa socio-histoire en montrant que Chamboredon et Lemaire ferrailleront d’entrée de jeu contre l’enthousiasme de rigueur, épinglant dès le début de leur article de 1970 “prospective technocratique”, “prophétie urbanistique” ou “utopie populiste”. Ce qu’ils dézinguent, c’est d’abord cette tendance, à l’époque, à vanter les grands ensembles comme une recette miracle pour créer un homme neuf. Un homme neuf dont le destin singulier aurait pour énorme mérite de transcender clivages et classes sociales. Or, pour Chamboredon et Lemaire, ce destin unique n’existe pas et ces grands ensembles ont plutôt pour effet de diviser les milieux populaires. Pasquali résume ainsi leur propos :

Chamboredon et Lemaire s’inscrivent en faux contre cet optimisme : les grands ensembles ont une morphologie sociale bien spécifique, mêlant des populations hétérogènes qui ne sont pas données mais produites par des mécanismes sociaux à objectiver. C’est cette hétérogénéité qui constitue le ressort principal des « problèmes » : non seulement elle aiguise les perceptions des moindres différences sociales, rend moralement et juridiquement condamnables ce qui ailleurs resterait de petits “écarts” sans gravité, mais elle affaiblit l’intégration du groupe ouvrier [...] La coexistence de populations socialement différenciées, loin d’engendrer un rapprochement des classes, accentue les tensions entre les groupes mis en présence. En bons durkheimiens, ils entendent prouver que ce n’est pas le Plan qui construit la société : le social a sa logique propre, qui s’impose du dehors aux consciences des décideurs et des habitants.

Ce que les deux jeunes sociologues du CSE entendent démontrer, c’est que ni l’enthousiasme enjoué des idolâtres du Plan, ni les critiques qui défouraillent contre la “sarcellite” ne prennent en compte les témoignages que eux entendent sur le terrain. Avant même d’entamer le travail à Antony, Madeleine Lemaire avait ainsi relevé à Creil que le rapport au logement, au quartier et aux voisins des habitants en fonction de leurs positions sociales et de leur parcours ne correspondait pas au débat qui avait cours en France en matière d’urbanisme. Elle citera notamment cette habitante de Creil, qui rêvait d’aller s’installer à Sarcelles, et lui tiendra ce propos : 

À Sarcelles, ce serait moins fier qu’ici, c’est un ensemble plus ouvrier. C’est fier [ici], vous voyez pas les gens sortir en blouse, il faut toujours être habillé, être en chapeau pour sortir[…] Il y a beaucoup de gens qui sont propriétaires, alors ils sont orgueilleux et fiers.

Conclusion de Madeleine Lemaire :

Il est tout aussi illusoire de considérer le grand ensemble comme “un enfer pour tout le monde” que comme le lieu d’homogénéisation des classes sociales.

Des divisions qu’induisent la coexistence spatiale, Chamboredon et Lemaire feront leur fil conducteur, une fois investis à Antony. Par ce propos à front renversé de leur discipline à l’époque, ils se distingueront et imposeront finalement leur travail comme un classique.

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