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Le soft power à l'âge du tout médiatique

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Le soft power : on en entend beaucoup parler ces derniers temps. Mais que signifie vraiment ce concept ? D'où vient-il ? Et, surtout, quel est son intérêt ? Définition et analyse.

Joseph Nye
Joseph Nye

« Les médias représentent la plus grande puissance de notre société contemporaine » David Lodge. Indéniablement, l'âge des médias a fait du soft power un concept décisif pour la pleine compréhension des relations internationales contemporaines. Cependant, si notre époque lui donne une importance toute particulière, cette forme de puissance n'a pourtant strictement rien de nouveau et existe depuis des siècles. De la propagation du culte des pharaons dans les contrées frontalières à l'Egypte sous le Nouvel Empire à la diffusion en Europe de la culture et de la langue françaises au XVIIIe siècle, le soft power a bel et bien eu son importance au fil de l'Histoire. Préférant la manipulation des esprits plutôt que des armes, cette forme de puissance connaît aujourd'hui son apogée avec l'essor de l'industrie des médias et de la communication.

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Néanmoins, si, dans les faits, cette puissance douce est ancienne, sa conceptualisation, elle, est bien récente. En effet, le concept commence à émerger dans les années 1970 avec Joseph Nye, un des chefs de file de l'école américaine de l'institutionnalisme néolibéral, et Robert Keohane, en particulier avec Power and Interdependence en 1977. Mais c'est en 1990, avec l'ouvrage Bound to Lead , que Joseph Nye assoit définitivement son idée. Dans ces temps de fin de guerre froide où la peur du déclin hantait en permanence les penseurs américains, et en particulier Paul Kennedy (qui publia le retentissant *Naissance et déclin des grandes puissances * à la fin des années 80), Joseph Nye décida de promouvoir l'exercice du *soft power * qui, seul, pouvait faire conserver leur hégémonie aux Etats-Unis. Plus que le déploiement de la force militaire et la domination économique, Joseph Nye militait ainsi pour la diffusion de la culture, des valeurs politiques et de l'autorité morale des Etats-Unis dans le monde. Le soft power ne peut se réduire à des données tangibles et des faits établis. C'est une puissance diffuse et non palpable à la différence du hard power , la puissance militaire, ou de l'economic power , la puissance financière et commerciale. Ce qui lui vaut, aujourd'hui encore, certaines critiques. Attraction et persuasion sont les composantes essentielles de cette nouvelle forme de domination. L'objectif principal est d'amener son adversaire, ou son allié, à penser de la même façon que soi, sans même qu'il ne s'en rende compte. Manier habilement le soft power permet alors d'établir une certaine légitimité, soulignant par la même occasion qu'*hard power * et soft power ne s'opposent pas, mais se complètent dans ce que Joseph Nye appellera plus tard le smart power .

al Jazeera
al Jazeera

Si le concept de soft power de Joseph Nye est en premier lieu destiné aux décideurs américains des décennies passées afin qu'ils adaptent leur politique étrangère aux enjeux mondiaux, il s'avère évolutif puisqu'il s'applique aussi aux nouveaux acteurs de la scène internationale. En effet, depuis quelques années, cette forme de puissance n'est plus seulement l'apanage des Etats. De nouveaux acteurs internationaux, comme les firmes multinationales avec la publicité, les organisations non-gouvernementales et leurs tracts ou vidéos postées sur Internet, ou encore les réseaux terroristes et leurs messages télévisés l'emploient aujourd'hui fréquemment. Même les célébrités peuvent en user pour défendre les causes qui leur tiennent à coeur, tel Steven Spielberg demandant à la Chine d'intercéder en faveur de la force des Nations Unies au Darfour auprès du gouvernement soudanais en pleine préparation des Jeux Olympiques de Pékin en 2007. Bien plus, l'emploi du soft power par les gouvernements s'avère finalement bien plus délicat que pour les autres acteurs, car si l'exercice du soft power est perçu par l'opinion publique comme de la propagande, l'Etat perd sa crédibilité et le *soft power * toute efficacité. Cette puissance douce est donc à manier avec la plus grande justesse.

En somme, plus que normatif, le soft power est un concept descriptif, agrégatif et évolutif qui englobe les différentes stratégies d'influence exercées par les acteurs internationaux. Tout relève en totalité ou en partie du soft power ou du manque de soft powe r, aussi bien les réussites que les échecs militaires et économiques. Les séries télévisées ou blockbusters américains furent ainsi bien plus efficaces que les conflits armés en Irak et en Afghanistan pour redorer le blason américain dans le monde. De même, des opposants farouches à la politique américaine, tels Al Qaeda ou les Anonymous, se sont penchés de très près sur le *soft power * pour favoriser le succès de leur cause. Mettre de son côté l'opinion est désormais essentiel pour exercer pleinement sa puissance, comme l'annonçait déjà le power over opinion de Edward Hallett Carr dans les années 1920. Finalement, l'âge de l'information, notre temps, est bien l'époque la plus propice aux jeux d'influence. Personne n'en est exclu, mais tout le monde doit jouer.

** Pierre-William Fregonese**

A consulter également :

"Le lent et difficile essort du soft power chinois", 09/01/2012

Crédit vignette : magandafille / flickr.com

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