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Le sommeil d'antan, c’était vraiment mieux avant ?

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Une femme faisant un somme en 1860.
Une femme faisant un somme en 1860.
© Getty - Historical Picture Archive / Corbis

Les Français dorment de moins en moins, et désormais moins que les sept heures recommandées pour une bonne récupération. En ce vendredi qui marque la journée mondiale du sommeil, retour sur les nuits de nos ancêtres. Leur sommeil était-il réellement plus réparateur ?

Les troubles liés au sommeil sont un "fléau des sociétés modernes" estime l’Inserm. Toutes les études le disent : un bon sommeil est primordial pour une bonne santé. Pourtant, une personne sur trois est concernée par un trouble du sommeil et nous dormons en moyenne 1h30 de moins qu’il y a cinquante ans. Ecrans, bruit dans les villes, surcroît de travail ou stress étant parmi les principaux accusés. Selon une étude de Santé publique France publiée il y a un an, à l'occasion de la journée mondiale du sommeil, les Français dorment en moyenne 6 heures et 42 minutes chaque nuit. Quand les dernières études montrent qu’un manque de sommeil chronique, c’est-à-dire moins de 6 heures de sommeil, peut avoir des conséquences à terme : des troubles cardio-vasculaires, des problèmes de cancer à long terme, de la prostate pour les hommes, du sein chez la femme, ou des problèmes métaboliques, comme le diabète de type 2.

Sans pouvoir remonter à la nuit des temps, notre sommeil était-il meilleur avant, comme certains l'affirment ?

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Très longtemps un sommeil en deux temps

Une surprise d'abord : les historiens du sommeil et les études et publications afférentes restent rares. Dans ce contexte, le travail de Roger Ekirch, enseignant distingué à l'Université de Virginia Tech, en Virginie, est souvent mis en avant. Dans un article du Huffington Post américain (traduit ici en français), l’auteur de l’ouvrage At Day’s Close : Night in Times Past, explique qu’avant la révolution industrielle la nuit de sommeil était en réalité coupée en deux parties, avec une période de veille entre les deux. Il raconte avoir été "frappé par la banalité avec laquelle les références [au sommeil fractionné ou biphasé] revenaient" dans les documents qu’il a consultés pour ses recherches (des dossiers médicaux, archives judiciaires et journaux intimes). D'après le chercheur, à l’époque pré-industrielle, il était courant de se coucher peu de temps après la tombée de la nuit, puis de se réveiller aux environs de minuit pour une heure environ. Un temps occupé en "méditation, introspection, rapports sexuels, prières. (…) Un moment très important, voire sacré, pendant lequel ils réfléchissaient aux événements de la journée, méditaient et priaient" ajoute Roger Ekirch.

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Ce sommeil biphasique remonte au Moyen Âge et même à l’Antiquité et à Homère, précise l'ancien pharmacien biologiste aux Hospices civils de Lyon et chronobiologiste Bruno Claustrat. "On respectait la physiologie en quelque sorte" selon lui.

Endymion endormi. Sculpture romaine, d'après un original grec du IIe siècle av.JC. Sculpture trouvée dans la collection de l'Ermitage, à Saint-Saint-Pétersbourg.
Endymion endormi. Sculpture romaine, d'après un original grec du IIe siècle av.JC. Sculpture trouvée dans la collection de l'Ermitage, à Saint-Saint-Pétersbourg.
© Getty - The Art Collector / Print Collector

Cette période d’éveil nocturne “faisait partie des rythmes de l’existence”, racontait l'historien Roger Ekirch en 2001, dans un article qui s’appuyait sur seize ans de travaux, précise le Huffington Post.

Auteur de la thèse et du livre L’oubli des peines. Une histoire du sommeil (1700-1850), Guillaume Garnier confirme grâce à son analyse d'archives judiciaires de Poitiers, en l'absence de journaux intimes des paysans ou des artisans, cette sorte de "réflexe préhistorique" de se réveiller en pleine nuit pour vérifier que tout va bien :

Ce qui m'a le plus étonné, c'est de retrouver des gens qui n'étaient pas considérés comme des noctambules, des gens des classes populaires qui se réveillaient en plein milieu de la nuit, vers une heure ou deux heures, pour des actes classiques. Vider des pots de nuit par la fenêtre, par exemple, en milieu urbain. Visiter des bêtes quand on est en milieu rural, pour être sûr que tout se passe bien, éviter des vols. Cela pouvait être aussi des rapports sexuels. (On disait que les enfants conçus dans la nuit étaient en meilleure santé que les autres)

Mais Guillaume Garnier nuance à propos de cette "culture d'Ancien régime du sommeil" avant tout dans les classes populaires : "Je ne l'ai pas rencontrée systématiquement". Le sommeil assis, après le Moyen Âge n'étant pas non plus répandu. Et de préciser que cette pratique en deux temps commence à disparaître au XVIIIe siècle en raison de l'apparition de la lumière artificielle.

Les effets de la lumière artificielle et de la révolution industrielle

La possibilité de bénéficier d'une lumière artificielle va bouleverser la donne. Grâce au recours éventuel rapide à une lumière qui rassure à la maison et à l'éclairage qui se généralise dans les rues, les habitants vont se mettre à dormir d'une traite. Une certaine sécurité est née dans la nuit, chez les Européens, et "un sommeil sans doute de meilleure qualité", observe Guillaume Garnier, car l’ouïe n'est plus l'unique sens à disposition. "Il ne faut quand même pas oublier que la nuit est aussi un temps avec un certain nombre de dangers, de fantasmes. Certains réalistes, d'autres non. Et donc il ne faut pas négliger le côté psychologique de ceux qui vont se coucher. Se coucher, c'est affronter quand même un monde qui est un monde de l'obscurité. Un monde associé à Satan dans les populations très chrétiennes." explique-t-il_._ Il insiste aussi sur la valeur culturelle très importante du sommeil, au-delà de la biologie.

Avril 1881 : lumières électriques illuminant les rues de Londres.
Avril 1881 : lumières électriques illuminant les rues de Londres.
© Getty - HultonArchive / Illustrated London News

Avec la lumière artificielle, la révolution industrielle et des paysans venus à la ville, le travail de nuit se développe également. Et au moment où les machines tournent à plein régime 24h sur 24h, se généralise l'idée que l'on n'est plus obligé de dormir la nuit.

Mais nous sommes passés en dette de sommeil à cause de cette lumière artificielle devenue "intrusive par tous les écrans que l'on peut imaginer", se désole Bruno Claustrat. Après des progrès nés avec les acquis sociaux pour pouvoir dormir le samedi et le dimanche, au moment même où, désormais, nous tentons de récupérer notre perte de sommeil de la semaine...

Un sommeil glorifié avant la Seconde Guerre mondiale mais sans statistiques de durée

La durée de sommeil revient aujourd'hui comme un chiffre clé et la référence à un passé idéalisé est vite arrivée. Mais Guillaume Garnier tranche :

On a véritablement commencé à mesurer ce temps à partir de la Seconde Guerre mondiale, avec quelques statistiques. Avant, on n'a rien sur la durée de sommeil réel.

Le professeur d'histoire dessine tout de même un schéma pour la période 1700-1850. A partir des sources normatives que sont les médecins et l'Eglise catholique, on aurait vécu à l'époque sur "un modèle de sommeil court". Trop dormir est alors suspect ou assimilé à de la fainéantise, à de la paresse, un des pêchés capitaux de l'homme. "Pour les hommes en bonne santé, la durée de référence est à l'époque de 7 heures de sommeil, 8 heures au maximum dans les traités. Pour les femmes, plus fragiles selon les traités, on est entre 8 et 9 heures" précise Guillaume Garnier. A Poitiers, on se couchait par exemple à 22h ou 23h pour se lever entre 5h et 6h du matin. Bruno Claustrat évoque plutôt un coucher à 18h ou 19h, un réveil à minuit "l'heure du crime", et une nuit qui reprenait plus tard jusquà 6h.

Et pour la qualité du sommeil des personnes étudiées, "Je n'ai noté qu'assez peu de plaintes. D'autant plus que généralement, dans les écrits normatifs, on a une grande louange du sommeil : réparateur, du bon laboureur". **Les sources manquent pour pouvoir vanter un sommeil meilleur avant, mais "**dans tous les écrits, quels qu'ils soient, on glorifie le sommeil. Celui du pauvre notamment qui répond à un souci d'équité avec le riche. C'est un moment de bonheur, de bienfaits à partager entre les hommes et les femmes".

Le berger endormi. Toile de 1500-1510 attribuée au Titien. Propriété de la fondation Barnes
Le berger endormi. Toile de 1500-1510 attribuée au Titien. Propriété de la fondation Barnes

Difficile toutefois de croire à un si beau tableau, à la lumière des conditions de vie du moment :

Dans l'aristocratie, s'il n'y a pas de maladie, on dort bien. Pour les classes populaires, il est plus compliqué d'avoir ce type de renseignements. Par contre, et j'ai lu des publications récentes là-dessus, beaucoup de problèmes sont liés aux punaises de lit. Elles infectaient beaucoup les intérieurs. Sans oublier le froid, la promiscuité, dormir avec des animaux, des odeurs. Et c'est souvent des paillasses, pas forcément des lits...

Reste des figures historiques, des élites, qui ont construit leur célébrité autour du "Moi, je ne dors pas beaucoup." Quitte parfois à travailler cette image. "C'est gage de responsabilité, de sérieux, d'une grande qualité", "uniquement pour les affaires de l'Etat", relève Guillaume Garnier. A commencer par Napoléon, même si "parfois, des lumières sont restées allumées dans le bureau pour montrer une présence alors qu'il dormait dans une autre pièce". L'empereur aimait à dormir sur son lit de camp, peu mais pas deux à trois heures par nuit comme il a été écrit.

Et la sieste ?

Toujours dans ce cadre très moralisateur des XVIIIe et XIXe siècle à propos du sommeil, la sieste est très réprimée par les médecins et mise à l'index par l'Eglise. "La nuit marque le temps pour dormir et faire une sieste pendant la journée prouve que l'on a fait quelque chose la nuit de répréhensible. Et automatiquement c'est suspect." pointe Guillaume Garnier.

Dans la réalité, assez peu de témoignages dans les classes populaires permettent de mesurer le phénomène, certains disant, souvent pour les dévaloriser, que les paysans dormaient dans les champs l'après-midi. "En revanche, certains aristocrates, notamment des femmes, si la fête s'était prolongée la nuit, pouvaient dormir pendant la journée.", explique le professeur d'histoire, qui rappelle le rôle de meubles à cet effet : des paresseuses.

La méridienne ou La sieste (d'après Millet), huile sur toile de Van Gogh, décembre 1889-janvier 1890.
La méridienne ou La sieste (d'après Millet), huile sur toile de Van Gogh, décembre 1889-janvier 1890.
© Getty - Imagno

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