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Le succès titanesque d’Avengers laisse les critiques tétanisés

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L'affiche du film Avengers, Endgame (Marvel Studios, 2019)
L'affiche du film Avengers, Endgame (Marvel Studios, 2019)

Le succès hors du commun d’"Avengers : Endgame" se confirme au box office, dépassant ainsi "Titanic" et, probablement, sous peu, "Avatar". Reste que ce succès historique a plongé les critiques de cinéma dans une véritable paralysie intellectuelle.

Le succès hors du commun d’Avengers : Endgame se confirme au box office. Le film est déjà, selon la presse américaine, « le plus successful de tous les temps ». Au niveau global, il a déjà atteint les 2 milliards de dollars de box office mondial, en moins de dix jours, dépassant ainsi Titanic et, probablement, sous peu, Avatar. Loin devant Star Wars ou Harry Potter. Meilleur démarrage de l’histoire ; meilleur premier week-end : le film bat 22 records, toutes catégories. 

En France, 3,5 millions Français (chiffre inouï s’il en est) ont vu le film dès la première semaine de sa sortie. Jamais, depuis des années, les queues dans les cinémas n’avaient été aussi longues à Paris. En Chine même, le film bat tous les records, ce qui confirmera Hollywood dans sa stratégie globale, universelle et, bien sûr, dans sa priorité accordée aux films mainstream de super-héros. 

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Face à cette déferlante annoncée, on peut toutefois apporter une première nuance. Lorsqu’on parle d’un succès au box office américain, ou mondial, on parle presque toujours en recettes (c’est-à-dire en dollars) et non pas en nombre d’entrées.

Comme les prix des tickets de cinéma connaissent une inflation spectaculaire chaque année, bien au-delà de l’économie générale, il est normal qu'Avengers dépasse Star Wars ou Le Seigneur des Anneaux. Si on annulait les effets de l’inflation, le succès serait bien moins grand. Ainsi, en France, où l’on compte en nombre de spectateurs et non à la somme de dollars récoltés, le dernier Avengers est en sixième position seulement, derrière Bienvenue chez les Ch’tis ou Les Bronzés III, par exemple.

Reste que ce succès est historique et qu’il a plongé les critiques de cinéma dans une véritable paralysie intellectuelle. Récemment, je discutais avec l’un d’entre eux, fort connu, qui m’a dit : 

Je suis allé voir le film deux fois, avec mon fils. Il a adoré ce film, vraiment adoré. Il connaissait tous les personnages par cœur, toutes les intrigues. Il a voulu y retourner. Et moi, je n’ai rien compris, ni la première fois, ni la seconde.

Au fond, la plupart des critiques de cinéma sont décontenancés par le succès hors-norme d’un film qu’ils ne comprennent pas. Ils n’ont pas les codes. Alors ils le surestiment grandement, ce qui est une erreur par addition ; ou le sous-estiment gravement, ce qui est une autre erreur, cette fois par soustraction. 

Le blues des critiques

Condescendant et paternaliste, le célèbre critique Anthony Lane dans le New Yorker, propose au public de partir au milieu du film pour aller faire les courses et de revenir après une heure : « vous n’aurez rien raté », écrit-il. Quand on voit des millions de personnes prêtes à attendre plusieurs heures pour assister à une séance d’Avengers, on peut s’étonner d’un tel élitisme mesquin. 

Dans Le Monde, Thomas Sotinel est tout aussi misanthrope. Les scènes de ce film, les images, écrit-il, « on les a toutes vues » – ce qui, bien sûr, est faux. Sa courte critique sur un film que verront probablement 5 millions de Français est reléguée en bas de page, sous un article de six colonnes consacré à un metteur en scène d’opéra auquel quelques centaines de Français bien nés ou fort riches assisteront, peut-être avec des invitations VIP. Bref, Thomas Sotinel n’a rien compris au film, ni à l’univers Marvel, ni au cinéma populaire et « maintream » en général. D’ailleurs, il nous donne la clé de son incompréhension : avant de voir le film, il faudrait, écrit-il, « ingurgiter une somme de connaissances que d’aucuns considèrent comme inutile ». Un aveu : il ne nous parle pas du film, ni de ses spectateurs, mais de lui, qui ne possède pas les codes de cette culture « mainstream ».

En fait, le film constitue un incroyable univers culturel en lui-même ( comme le reconnaît Jean-Marc Lalanne des Inrocks). Le dernier Avengers ne peut pas être isolé de la vingtaine de films Marvel qui le précèdent et dont il est la formidable apothéose, la fin d’un cycle, un peu comme – osons les comparaisons – Le Temps retrouvé de Proust ou Le Crépuscule des Dieux de Wagner. 

Ces références à Proust (et en l’occurrence aussi à Aristote) ne sont pas de moi mais de la critique du New Yorker Maya Phillips qui est, quant à elle, dythirambique sur l’univers Marvel. 

Elle salue d’ailleurs son plus célèbre créateur, le génial Stan Lee – ce qui prouve une nouvelle fois que derrière les succès hollywoodiens, il n’y a pas que de l’argent, des studios et des acteurs (en dépit d’un des plus beaux castings, l’un des plus oscarisés, de l’histoire du cinéma américain récente) : il y a d’abord des auteurs. 

La complexité du monde de Marvel déjà grande dans chaque film isolé, devient phénoménale dans Avengers, fin de partie, qui les résume tous. Il faut connaître par cœur tous les Spider-Man, les Thor, les Captain America, sans oublier Black Panther, Black Widow, Ant-Man ou Iron Man pour avoir une chance de décrypter ce qui se passe durant ces presque trois heures de film. 

Et comme Disney vient de racheter la 21st Century Fox, on peut penser qu’il faudra y ajouter bientôt de nouveaux super héros, tels Deadpool, les X-Men ou the Fantastic Four, pour pouvoir se repérer dans cet univers tout en poupées russes. 

Ce qui est intéressant dans cet univers, c’est justement cette complexité emboîtée. Tous ceux qui n’y voient qu’un cinéma d’uniformité se trompent totalement. C’est un cinéma d’une incroyable complexité d’intrigues, de personnages et de références, comme le sont aussi Game of Thrones ou les chansons du rappeur Kendrick Lamar, dans un autre genre. 

Au fond, chaque personnage de Marvel évoluait dans son propre monde ; il est indépendant et se comprend dans ses propres codes. Avengers, lui, est la somme de ces mondes et de ces codes. Le génie du film c’est de croiser ces histoires, de combler les trous et de donner de la cohérence à des personnages qui n’ont été pensés que partiellement pour vivre ensemble. Avengers est le monde commun des super-héros jusqu’alors atomisés.

C’est un peu comme avec La Comédie Humaine de Balzac, tout à coup un personnage du Père Goriot réapparait dans Illusions perdues et tout prend sens à travers de nouvelles narrations et stories, en dépit des incohérences d’origine. Chaque pièce du puzzle s’agrège aux autres, formant bientôt un tout. Les super-héros acceptent de partager leur ego pour rejoindre leurs pairs et faire équipe dans Avengers, le grand film « team player » de notre époque. 

Mais il faut avoir tout vu pour suivre : on peut connaître tous les Spider-Man, ce qui est mon cas, et ne pas bien comprendre Captain America. On peut avoir adoré Black Panther, et avoir ignoré Hulk. Voilà comment on se paume ! L’incroyable sophistication du système Marvel échappe donc à la plupart des critiques (et pour une part d’ailleurs à moi aussi) qui sommes tous complètement largués quand des millions de jeunes de 12 à 18 ans sont fascinés par un code qu’ils sont les seuls à décrypter voyageant dans les espaces Marvel et remontant dans le temps. 

Le retour dans le temps plus que le voyage dans l’espace

La clé du succès d’Avengers, c’est bien sûr, non pas le voyage dans l’espace, mais la remontée dans le temps. La critique Maya Phillips compare d’ailleurs le film à Ulysses par la complexité de ses voyages dans le temps.

On savait que Spider-Man, Doctor Strange et Black Panther avaient été tués et on ne pouvait plus espérer les revoir ; sauf si le film nous permettait de remonter dans le temps (cinq ans plus tôt en l’occurrence), et de permettre à ces héros d’avoir une seconde chance, une seconde vie – et de pouvoir réécrire l’histoire pour revivre. Certains super-héros remontent même le temps jusqu’avant leur naissance, au risque de tuer leurs propres parents, et de ne jamais exister ( comme le souligne le célèbre critique Richard Brody). Sans trop « spoiler » Avengers, on peut dire ici que c’est sur cette intrigue géniale que repose tout le film.

La génération Marvel touche-t-elle à sa fin ? Rien n’est moins sûr. Endgame annonce plus la fin d’un cycle que la fin finale. On annonce déjà un nouveau Spider-Man et des se-quels et des pre-quels de nombreux autres Marvel. Sans oublier les personnages d’autres studios, on l’a dit, qui vont pouvoir rejoindre l’univers Marvel grâce à Disney.

Alors, pourquoi les critiques sont-ils à ce point « à la ramasse » sur la pop culture ? D’abord parce qu’ils n’en comprennent pas la créativité et l’innovation : les studios hollywoodiens étant d’autant plus créatifs qu’ils se nourrissent de dizaines de studios indépendants, et de milliers de « talents », tous au générique final (proprement hallucinant par sa durée et le nombre de ses artisans) d’Avengers

Ensuite parce que cette culture pop les ennuie, et il est vrai que les presque trois heures d’Avengers peuvent paraître longues à ceux qui n’ont pas les codes. Les critiques sont au fond « malheureux » que les spectacteur puissent être « heureux » en voyant pendant ces trois heures d’un tel film – le jour où j’y étais, le public a applaudi à la fin du film. Cela n’arrive presque jamais pour un film français ! 

Par hostilité à l’encontre des studios, les critiques ne comprennent guère non plus les franchises qu’ils prennent pour des répliques et des films d’action tous identiques alors que les scènes d’amitié et d’amour où les personnages se contentent de passer du bon temps sont bien plus importantes dans Avengers que les scènes de guerre (même si la bataille finale est réellement fascinante). 

Les critiques rejettent aussi le divertissement et sa « disney-ification » comme ne faisant pas partie du « Cinéma », oubliant la formule du critique Serge Daney qui nous rappelait que le cinéma s’est construit sur deux jambes, une jambe intellectuelle et une jambe populaire. Il ne tient jamais droit s’il est unijambiste – et Avengers tient debout sur l’art autant que sur le divertissement.

Ils ne voient pas non plus la « diversité » de ce type de cinéma qu’ils jugent « uniformisant » alors qu’il est beaucoup plus « divers » que le cinéma français, si on en juge par les acteurs noirs, les femmes et la visibilité des minorités en général. D’ailleurs, Disney devrait annoncer prochainement un super-héros gay ! (Ce que le critique noir américain Wesley Morris aborde justement dans une longue discussion avec cinq critiques du New York Times à propos d’Avengers.) 

Au fond, les films de super-héros sont les héritiers des westerns sans les chevaux (encore que dans Black Panther il y a des sortes d’animaux équestres !) – bref – , un jour, les critiques reconnaîtront que c’est sans doute dans ce type de films que se cachait la vraie créativité, comme la Nouvelle Vague l’a fait, a posteriori, avec les films de Howard Hawks. 

Enfin, il y a beaucoup d’anti-américanisme et, disons, de gauchisme culturel, pour expliquer la misanthropie des critiques de cinéma. Le gauchisme culturel est bien la faillite des pages culturelles des médias étrangers et français. Le critique ne peut pas supporter que ces jeunes nerds culturels dépensent leur argent pour de tels films, sans se rendre compte qu’ils en ont beaucoup plus pour leur argent avec Avengers, avec un seul ticket, qu’avec tous les films français sortis depuis le début de l’année ! 

Ils accusent ce cinéma d’être « dépolitisé » alors qu’il est politique d’une autre façon, par exemple sur la question noire, sur la question du pouvoir des femmes, ou sur la guerre qui ne s’arrête jamais – celle que mènent justement les Etats-Unis dans la vraie vie. Mais pourquoi les super-héros d’Avengers se battent-ils ? Pour quelle bataille ? Pour quelle cause ? Contre quels ennemis ? Au vrai, on ne sait. Des super-héros se battent contre des super-vilains, c’est tout. Voilà bien la limite du film et peut-être son point de fuite. 

Enfin, je crois qu’il y a quelque chose de plus dans la mélancolie des critiques de cinéma : c’est le sentiment de l’inutilité. Les critiques ont beau se battre pour que personne n’aille voir Avengers et le public s’y presse toujours plus nombreux. Quand on devient à ce point inutile, et minoritaire, on ne peut qu’entrer en résistance et faire d’une faiblesse une fierté. La fierté des perdants, en somme. Mais dans Avengers même les vilains sont des super-vilains. Et ils savent au moins perdre dans la grandeur.

* Avengers, Endgame (Fin de partie) dans tous les multiplexes de France.