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Le télétravail à la croisée des chemins. Avec James Galbraith, Danièle Linhart, Boris Cyrulnik…

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Quel avenir pour le télétravail ?
Quel avenir pour le télétravail ?
© Getty - Westend61

La Revue de presse des idées . Sur la question du télétravail, un cap a été franchi à la faveur du confinement. Reste à savoir ce que les entreprises en garderont, et si elles sauront en faire un outil pour le bien-être de leurs salariés.

Que n’y avait-on pensé plus tôt ? Le télétravail, longtemps annoncé, n’avait jamais été mis en place massivement ; maintenant c’est chose faite. L’économiste américain James Kenneth Galbraith, dans un entretien à L’Humanité, constate qu’"en poussant au télétravail des millions de salariés du secteur tertiaire, la crise du Covid-19 montre le caractère conventionnel plus que nécessaire de la localisation en entreprise de millions d’heures de travail dans ce secteur". 

Il faut dire d’abord qu’une majorité de Français semble apprécier de travailler à la maison, du moins durant la période actuelle. Ce bond forcé vers une nouvelle forme d’organisation va bouleverser durablement nos vies. James Galbraith évoque quelques-unes des conséquences de ce changement anthropologique qui s’annonce : "Cela rendra une bonne partie des installations physiques des bureaux (et également des salles de classe) superflues, ainsi que de nombreux déplacements quotidiens, de l’usure des véhicules et des routes et de l’utilisation des ressources énergétiques. Les voyages à longue distance seront fortement affectés, car de nombreuses réunions peuvent être organisées en ligne et les événements à grande audience – conventions et conférences par exemple – ne sont de toute façon pas possibles pour des raisons de santé. Il en résultera un effondrement sinon la fin pour une longue période de la construction de nouveaux bureaux commerciaux, de nouveaux hôtels, de nouveaux magasins de détail et une forte baisse du secteur automobile".

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Culture managériale française

Le sujet du télétravail passionne et de nombreux journaux lui ont consacré une large place ces derniers jours, de Courrier international à Mediapart ou encore aux Echos Week-end.

L’hebdomadaire Le 1 y a également consacré son numéro de la semaine dernière. Plusieurs voix s’y expriment pour mettre en perspective cette idée séduisante. Ainsi de la sociologue Danièle Linhart, qui considère que la culture française du travail n’est pas la plus propice au télétravail. Avant le confinement, en effet, seuls 3 % des salariés français le pratiquaient, ce qui est moins que la plupart de nos voisins. Pour la sociologue, cette frilosité "est caractéristique de la nature du management français, pour des raisons historiques, liées à la confrontation très marquée entre patronat et syndicats pendant les Trente Glorieuses. Ce rapport de force permanent a mené à l’idée que les salariés devaient être sous emprise, contrôlables. Et la meilleure façon de les contrôler est de les avoir à l’œil, en présentiel, grâce à une hiérarchie intermédiaire de proximité. La tradition sociale est différente en Grande-Bretagne ou en Allemagne, avec un rapport de confiance plus important entre employeurs et salariés. Le télétravail pouvait être vu comme un relâchement de ce contrôle, si prisé en France"

Du côté des travailleurs, la demande de télétravail "existait déjà, mais limitée dans le temps, à raison d’un ou deux jours par semaine". Si les salariés ne souhaitent pas forcément travailler toujours loin de leur entreprise, quand bien même cela présente des avantages (fuir son manager, éviter les temps de trajets, vivre loin des grandes villes), ils désirent néanmoins conserver un lien physique avec lui. 

Le télétravail improvisé, qui s’est mis en place depuis quelques semaines, séduit nombre de salariés. Fort de ce constat, des entreprises comme Facebook ou PSA sont tentées de pérenniser cette organisation tout au long de l’année. C’est oublier que nous ne vivons pas une période de télétravail normale : "Ceux qui travaillent à distance se sentent aujourd’hui protégés d’un danger, et le fait de rester chez soi est nécessairement bénéfique puisque le travail à l’extérieur est assimilé à une prise de risques. Évidemment qu’il vaut mieux en ce moment ne pas avoir à prendre la ligne 13 du métro parisien !

A contrario, beaucoup de gens témoignent de difficultés, notamment à concilier vie professionnelle et vie familiale. […] Mais, là aussi, ce n’est pas une situation normale de télétravail dont on devrait tirer des conclusions probantes !

Et enfin […] tout le monde ces derniers mois a été logé à la même enseigne. Au sein des entreprises, lors de réunions en visioconférence via Zoom ou Skype, chacun était chez soi, avec une égalité de situation qui ne correspond pas au format habituel. Aucun risque d’être marginalisé parce que vous êtes chez vous".

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La communication rendue plus difficile

Il ne faudrait donc pas extrapoler la période actuelle pour en faire une règle. D’ailleurs, même dans ces conditions particulières, certains salariés vivent mal le télétravail. Pour Eric Goata, directeur général délégué du cabinet Eleas spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux, et qui témoigne dans Le Monde, "les salariés parlent d’abandon, de solitude, de surcharge cognitive liée au trop grand nombre d’informations à traiter, de surcharge de travail, d’un sentiment d’être surveillé à l’excès par les managers, des difficultés à coopérer avec les collègues et de l’impossibilité de concilier vie privée-vie professionnelle".

Dans les relations hiérarchiques, les malentendus et la méfiance peuvent croître, poursuit-il : "Ça passe par du reporting, qui crée aussi de la défiance et, à l’excès, génère perte d’estime de soi et culpabilité. Ceux qui ne savent pas travailler seuls, privés du soutien de leurs collègues, peuvent prendre du retard. Ils se mettent à douter de leurs capacités avec un sentiment d’abandon. Tandis que du côté du manager, une absence de réponse ou une réponse tardive peut être interprétée comme du désengagement. Mais appeler tous les matins pour savoir ce qui a été fait est nuisible".

La philosophe Fanny Lederlin pointe également dans L’Obs une dégradation généralisée du travail : "L’un des ressorts essentiels du travail, c’est de créer du lien social. Dans un lieu commun, on a un projet collectif. C’est aujourd’hui atomisé de fait.

Dans les visioconférences, les conversations sont assez conventionnelles, assez codées - elles obéissent bien sûr à des règles de politesse, mais l’humour ou la moindre vision subjective sont très difficiles à faire passer. C’est un lien factice, une sorte de courant électrique minimum de relation humaine qui nous empêche de nous questionner plus largement : comment fait-on société ? C’est quoi l’espace public ? Comment a-t-on accepté aussi facilement de renoncer à nos conditions sociales ?".

Présentisme à distance

Des problèmes nouveaux apparaissent donc avec le télétravail, mais ce dernier exacerbe aussi certaines difficultés préexistantes. Le travail à distance est, bien souvent, la reproduction à l’identique des manières d’interagir en présentiel, mais en bien plus chronophage. Ce qui se réglait en quelques interactions demande à présent des boucles de mails ou d’interminables réunions à distance. Or, il faudrait inventer une manière nouvelle de s’organiser, estime, dans L’Express, Laëtitia Vitaud, cofondatrice de Nouveau Départ et experte des mutations au travail :

"À une extrémité, vous avez les salariés qui répliquent à distance la culture du présentéisme et l'absence d'autonomie qu'ils ont connues au bureau. À l'autre extrémité, se trouvent ceux qui utilisent toutes les potentialités d'une nouvelle organisation du travail, avec plus d'autonomie et d'asynchronisme".

Et elle poursuit en faisant une analogie avec d’autres ruptures technologiques dans le domaine des médias : "Aux débuts de la télévision, on s'est contenté de répliquer à l'identique ce qu'on faisait déjà à la radio. Les formats étaient rigides et figés et ne tiraient guère profit des potentialités visuelles du nouveau média. Mais certains innovateurs ont su se libérer des habitudes prises et imposer de nouvelles manières de faire".

Autrement dit, c’est moins le télétravail en soi qui poserait problème, que  la "bureaucratie" habituelle de l’entreprise qui devient tout à coup insupportable : "Si le télétravail forcé de cette période exceptionnelle permet une remise en question des héritages de l'organisation scientifique du travail et de la grande organisation bureaucratique, alors nous n'aurons pas tout perdu".

Mises en garde

Dans La Tribune, Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik met lui aussi en garde les chefs d’entreprises qui voudraient basculer leur entreprise en télétravail sans se soucier des conséquences pour leurs salariés : "le principal effet secondaire attendu est la dilution des liens. Liens (techniques, coopératifs) entre collègues, liens (sentiment d'appartenance voire de fierté) des salariés à l'égard de l'entreprise... et vice-versa. […] Les relations humaines, les liens interpersonnels et sociaux, qu'on peut résumer à la familiarité , ont une vertu cardinale : ils apaisent les angoisses. Leur imperméabilité ou leur dilution vont enflammer les peurs - c'est d'ailleurs parce que l'exercice de leur métier est riche de cette familiarité que les artisans, pourtant exposés en permanence à d'importantes difficultés, souffrent relativement peu de burn out".

Plus difficile à vivre, le télétravail l’est encore plus pour les femmes, selon la philosophe Manon Garcia, dans Le 1 hebdo : "Le télétravail renforce la division genrée du travail : pour les femmes, il entraîne, tel qu’il a eu lieu ces dernières semaines, une augmentation du travail à fournir […] entre les repas à préparer et l’école à la maison, les journées de travail se sont étalées jusqu’à tard dans la nuit".

Toujours dans Le 1, l’économiste d’ATTAC Thomas Coutrot souligne que "L’extension du télétravail pourrait prolonger et aggraver le mouvement déjà bien engagé de standardisation des tâches, de contrôle numérique en temps réel de leur réalisation, d’affaiblissement des collectifs et d’individualisation du rapport au travail"

La troisième voie : le tiers-lieu

Pour pallier les désagréments du travail à domicile et conserver les avantages de travailler (tout) près de chez soi, une solution pourrait faire l’unanimité, explique dans La Croix Nathanël Mathieu, président de LMBG Worklabs, cabinet de conseil en organisation du travail

"Pour les salariés restés enfermés en télétravail à domicile, les espaces de coworking peuvent offrir une alternative plus sociale avec le déconfinement. Les protocoles de désinfection et de respect de mesures sanitaires sont les mêmes que pour les entreprises, et ces lieux ne présentent donc pas plus de risques. Plus proches du domicile que le bureau, ils évitent en revanche de prendre les transports, notamment pour les Franciliens"

La Croix rappelle tout de même que 88 % des français aimeraient continuer à télétravailler après la crise sanitaire. Toute la question est de savoir dans quelles conditions.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l’équipe de la Compagnie des œuvres