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Le télétravail : un mode de travail toujours en gestation

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60,6% des télétravailleurs sont des cadres, selon la DARES. Le télétravail restant peu encouragé par les employeurs et les partenaires sociaux y sont également réticents car ils y voient une manière d’affaiblir les collectifs de travail.
60,6% des télétravailleurs sont des cadres, selon la DARES. Le télétravail restant peu encouragé par les employeurs et les partenaires sociaux y sont également réticents car ils y voient une manière d’affaiblir les collectifs de travail.
© Getty - lechatnoir

Le télétravail semble prendre de plus en plus d’ampleur dans notre société. Gain du temps de transport, salarié plus efficace, possible meilleure articulation avec la vie privée, il regroupe certains avantages. Pourtant, il est également décrié et ne se développe pas aussi vite que prévu.

Nouveau coronavirus oblige, et après de premières mesures gouvernementales drastiques, le télétravail va prendre une ampleur inédite en France. Dans son allocution du 12 mars 2020, le président de la République a souligné l'importance que les entreprises permettent à leurs employés de travailler à distance. D'après la ministre du Travail Muriel Pénicaud, "à peu près un emploi sur trois peut être en télétravail", ce qui peut "soulager pas mal de parents". "Pour tous les autres, je confirme qu'ils pourront être en arrêt maladie s'ils n'ont pas de solution, pas de télétravail, pour s'occuper de leurs enfants", a-t-elle expliqué le 13 mars sur franceinfo, en précisant qu'"il n'y a pas de délai de carence".

Pendant les récentes mobilisations contre le projet de réforme des retraites qui ont paralysé une grande partie des transports, de nombreuses entreprises ont eu recours au télétravail. Le dispositif semble au fil des ans avoir de plus en plus le vent en poupe. Pourtant, les chiffres démontrent le contraire, cette organisation de travail étant toujours peu développée en France. Ses avantages, comme la réduction du temps de transport ou le meilleur équilibre entre vie personnelle et professionnelle, ne font toujours pas le poids face aux inconvénients, notamment le risque de "débordement" du travail dans l'espace privé ou le coût que le télétravail peut engendrer pour les employeurs.

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Une notion relativement floue

Travailler dans le confort de sa maison, sans passer des heures dans les bouchons, les transports ou risquer pour sa santé est un concept pour le moins séduisant. Les avantages du télétravail seraient si nombreux qu’en 2009, le Centre d’analyse stratégique prédisait que près de 50% de la population active serait concernée par le télétravail en 2015. Une évaluation largement au-dessus de la réalité, même pour les chiffres les plus optimistes sur le télétravail. La dernière étude de la DARES (Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques) sur le sujet révèle que seuls 3% des salariés le pratiquaient au moins un jour par semaine en 2017. Cet écart s’explique déjà par la notion même de télétravail, qui varie au gré des études. Pour la DARES, comme pour la loi, le télétravail concerne "une forme d’organisation du travail qui désigne le fait de recourir à des technologies de l’information et de la communication pour effectuer, hors des locaux de l’employeur, de façon régulière, le travail qui aurait pu être réalisé sur le poste de travail habituel" et ce de façon "volontaire". 

Dans l’étude " Le télétravail, un objet sans désir" (publiée en 2016 dans la Revue d’Économie Régionale & Urbaine), les auteurs estiment que "la tentation est parfois forte de mélanger certaines catégories {de télétravail} sous l’effet faussement unificateur des moyens de technologies ou d'inclure des individus dont l’activité a toujours été par nature réalisée majoritairement hors des locaux de leur entreprise". 

Pour Marc Dumas, professeur en sciences de gestion à l’université de Bretagne Sud (UBS) et directeur de l’Institut de management de l’UBS, le chiffre de 3% semble très "sous-estimé". "Les études varient de 3 à 20% de télétravailleurs", d'après lui. Car il y a aussi des personnes qui travaillent de manière occasionnelle en télétravail ou une semaine dans l’année. Une enquête de Malakoff-Médéric publiée en février dernier estime que 29% des salariés français télétravaillent de manière régulière ou occasionnelle dans le secteur privé, parmi eux, 92% le font à leur domicile. D’après l’organisme de certification de bonnes pratiques en ressources humaines Top Employers Institute, cité par l'AFP, "environ un quart des entreprises pratiquent le télétravail" en France.

"La loi de 2012 et les dernières ordonnances Macron ont apporté de la flexibilité à la mise en place du télétravail", estime Marc Dumas. Et il n’y a pas que le secteur privé qui y a recours, "le télétravail concerne énormément la fonction publique territoriale, cela se met en place dans la fonction publique d’État".

Par définition, le télétravail exclut les personnes qui travaillent en "débordement", c’est-à-dire chez elles le soir ou le week-end. Ne sont pas non plus comprises dans ces statistiques "les personnes amenées à travailler pendant leur temps de transport ou dans des cybercafés ou espace de coworking". Une pratique "qui se développe de manière visible" et qui s’apparente à du télétravail pointe l’économiste et professeur émérite à l’université de Paris-Saclay Alain Rallet, qui s’intéresse depuis une vingtaine d’années à la question du travail à distance et du télétravail. Lui estime que la question du développement du télétravail revient de manière périodique, "comme un serpent de mer"

Sous la pression du développement des technologies ou d’une conjoncture particulière comme les phénomènes de congestion de la pollution ou comme aujourd’hui avec la grève, on redécouvre les vertus du télétravail. Et on promet que le phénomène va se développer très rapidement. Mais il reste toujours dans les starting-blocks.                                                                                                    
Alain Rallet, économiste et professeur émérite à l’université de Paris-Saclay

1h 28

Dans quelles conditions juridiques

Le télétravail est défini par l’article L.1222-9 du Code du Travail et par les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 qui ont engendré de nombreux accords collectifs. À défaut d'un accord, il peut reposer sur une charte élaborée par l’employeur après avis du comité social et économique, ou en l’absence d’accord collectif ou de charte, par un accord entre le salarié et l’employeur.

Un employeur ne peut obliger à télétravailler qu'en cas de circonstances exceptionnelles, cas de force majeure (intempéries, attentats) ou menace d'épidémie.

Si le salarié peut demander à bénéficier du télétravail, l’employeur conserve la possibilité de s’opposer à sa demande. À condition de motiver sa réponse si le salarié répond aux conditions précisées par l'accord ou la charte existante.

Le télétravailleur a les mêmes droits que le salarié qui exécute son travail dans les locaux de l’entreprise.

Dans le cadre de la pandémie de Covid-19, la ministre du Travail a souligné que "Tout ce qui peut se faire en télétravail doit être fait en télétravail". Mais Muriel Pénicaud a aussi précisé qu'aucun employeur ne pouvait s'opposer à un arrêt de travail : "Si vous avez un enfant de moins de 16 ans qui est à la crèche ou à l'école, et si le télétravail n'est pas possible, vous y avez droit automatiquement." Pour l'heure, "il y a un décret qui prévoit que c'est possible 20 jours". "On verra après", a ajouté la ministre, qui assure que le dispositif sera en place "le temps qu'il faut".

Le marché du télétravail en plein boom 

Les avantages du télétravail sont régulièrement plébiscités. D’après l’enquête de Malakoff-Médéric, 85% des télétravailleurs interrogés estiment que le télétravail permet un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Leur efficacité est aussi mise en avant. D’après cette même étude, une majorité des dirigeants juge que le télétravail permet "un engagement accru et une plus grande productivité des équipes". Autre atout, la limitation des longs déplacements domicile-travail et la réduction des coûts de transports. "Le télétravail est censé diminuer les coûts de congestion et de pollution urbaine en réduisant les déplacements domicile-travail" ajoute Alain Rallet. 

C’est aussi une certaine façon pour l’entreprise de montrer que la personne est autonome. C’est une marque de confiance, avec la possibilité que son poste soit un peu soustrait au contrôle du manager et que l’on puisse travailler en fonction d’objectifs et gagner en responsabilité et en autonomie.                                                                                                    
Marc Dumas, professeur en sciences de gestion à l’université de Bretagne Sud 

Le recours au télétravail est aujourd'hui simplifié grâce aux moyens de télécommunication comme la visio-conférence et aux nombreux logiciels ou des bases de données partagées qui permettent le travail à distance. Les entreprises qui proposent ces solutions de collaboration ont le vent en poupe. La société Poly, par exemple, fournit des solutions audio et vidéos aux entreprises pour faciliter le télétravail. "On est déjà sur des marchés en croissance à deux chiffres", explique son chargé des ventes en France Fabrice Berthelot.

Fabrice Berthelot : "Pour l'instant, c'est surtout des grandes entreprises qui ont des besoins pour répondre à des situations de crise"

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Pour Fabrice Berthelot, la dynamique s'inscrit aussi dans la transformation de la vision qu'ont les entreprises du télétravail. Face aux problèmes de transports lors de la grève des cheminots ou au confinement lié à la pandémie de Covid-19, "On se rend compte aujourd'hui que le télétravail n'est pas qu'une solution de confort ou une nouvelle façon de travailler. C'est une nécessité pour l'entreprise quand elle fait face à une situation de crise. La situation du coronavirus montre que l'on a plus du tout le choix, il faut que l'on puisse donner à un maximum de salariés la possibilité de travailler à distance". Une activité en forte croissance qui pourrait permettre de combler un retard dans le déploiement des solutions de télétravail par rapport à d'autres pays. D'après le chargé des ventes, "peut-être que la France était un peu sous-équipée par rapport aux pays anglo-saxons", plus habitués à la pratique et plus équipés pour le travail à distance.

Le télétravail nécessite certaines conditions qui ne sont pas souvent réunies, comme celle d'avoir un espace dédié
Le télétravail nécessite certaines conditions qui ne sont pas souvent réunies, comme celle d'avoir un espace dédié
© Getty - Justin Paget

Parmi les risques, "un sentiment d'isolement social"

"C’est étonnant, qu’en dépit de tous les avantages et du développement des technologies de communication à distance, le télétravail n’a pas vraiment décollé", souligne Alain Barret. "Si l’idée de travailler à domicile est séduisante, dans la pratique, c’est tout à fait différent" explique l’économiste. D’après lui, le télétravail peut entraîner un sentiment d’isolation. "Le travail est un instrument de socialisation essentiel dans notre société, alors les télétravailleurs peuvent avoir l’impression d’être isolés du reste de leurs collègue". S’ajoute à cela la "crainte de placardisation voire de licenciement lorsque l’entreprise ne va pas très bien". "C’est l’adage ‘loin des yeux, loin du coeur’__, constate Alain Barret. Si on est un peu loin du lieu de travail, si on n’est pas à parcourir les couloirs où s’échangent des informations tout à fait essentielles pour pouvoir se positionner", le salarié peut craindre de passer à côté de certaines opportunités.  

Puis il n’est pas si simple de séparer vie professionnelle et vie privée lorsque l’on travaille à la maison. Alain Barret insiste sur la nécessité d’avoir "un bureau, un ordinateur professionnel, différent de son ordinateur privé". "Des conditions matérielles qui ne sont pas souvent réunies et qui font que la vie privée et la vie professionnelle ne sont pas aussi nettement séparables que cela", précise-t-il. Cela peut aussi s’accompagner, pour Marc Dumas, "d’addiction au travail" ou du moins de "débordement", avec des salariés qui feraient plus que leurs horaires habituels. C’est ce que souligne un rapport de l’Insee datant de novembre 2019. Les cadres télétravailleurs intensifs (c'est-à-dire qui télétravaillent plus de deux jours par semaine) déclarent deux fois plus souvent travailler plus de 50 heures par semaine que les non-télétravailleurs. 

"Les partenaires sociaux y sont également réticents car ils y voient une manière d’affaiblir les collectifs de travail", constate Vincent Mandinaud, chargé de mission à l’Anact, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail. 

Les réticences des employeurs

Les entreprises aussi font preuve de réticence dans la mise en place de télétravail. "Le télétravail implique une organisation différente, à la fois pour le salarié mais aussi pour l’employeur", explique Vincent Mandinaud. Et les coûts de réorganisation peuvent être importants. Il faut repenser le lieu de travail du salarié, lui conférer un espace dédié. "Ce sont souvent des lieux peu ergonomiques mais je pense que les entreprises ne souhaitent pas investir dans ce type de mobilier qui serait chez les salariés", estime le professeur en sciences de gestion Marc Dumas. 

Pour Alain Rallet, "il y a également des changements à opérer dans les pratiques de management, à la fois dans les pratiques d’incitation mais aussi de contrôle du travail puisque le manager n’a plus les employés sous son contrôle direct physique". Cela suppose de laisser plus d’autonomie aux salariés et donc de mettre en place une obligation de résultat ou d’installer des procédures de contrôle de travail à distance. "Les entreprises, considérant que le télétravail n’est pas une priorité, ne sont pas forcément prêtes à supporter ces coûts", juge l’économiste. 

"Il faut mettre des limites au télétravail"

Dans ce cas, comment salariés et employeurs peuvent-ils tirer profit du télétravail ? "En ne dépassant pas deux à trois jours par semaine" pour Marc Dumas. Et en limitant les horaires de travail.

Le télétravail ne veut pas dire systématiquement débordement et il faut que le salarié interrompe son travail à une certaine heure et éviter qu’il communique sur les plages horaires hors travail. Il faut mettre des limites au télétravail.                                                                  
Marc Dumas, professeur en sciences de gestion à l’université de Bretagne-Sud

En outre, l’entreprise doit aussi s’assurer que les conditions de travail, de santé et de sécurité sont bien présentes. "Un accident qui interviendrait sur le lieu de travail (et donc à domicile) pendant le temps de travail du salarié serait considéré comme un accident du travail, engageant donc la responsabilité de l’employeur", précise Marc Dumas. 

D’où l’importance aussi des pièces dédiées au télétravail, pour Alain Rallet. Pour l’économiste, "l’entreprise doit recréer à distance un environnement de travail pour le salarié". D’autant plus quand le salarié traite des informations confidentielles.

Une manière de développer le télétravail en évitant les risques pour le professeur de sciences économiques serait aussi de poursuivre un processus déjà engagé, à savoir sa mise en place informelle. "__Le télétravail informel est très facilement accordé. Cela va par exemple être de demander à son chef une demi-journée de télétravail pour des raisons familiales." La pratique peut ainsi se développer petit à petit en incitant les autres salariés à suivre le mouvement. "Lorsqu’un grand nombre de personnes se portent candidates pour le télétravail, il peut y avoir une formalisation de la pratique et donc la passation d’une convention de télétravail entre l’entreprise et les salariés", précise-t-il. Cette technique permet surtout à l’entreprise d’échapper aux coûts du télétravail lorsque le télétravail ne concerne qu’un nombre restreint de salariés. 

L’économiste estime en outre que le télétravail ne se développera jamais réellement sans l’instauration de contraintes de mobilité, notamment au sein des grandes agglomérations urbaines. "Ces contraintes seraient de nature à modifier la balance entre les inconvénients et les avantages, du côté de l’entreprise mais aussi des salariés." Il s’agirait par exemple d’une taxe carbone, de péages urbains, de limitation de la circulation ou de se garer dans les villes. Des mesures pour le moment bien trop impopulaires pour être envisagées par les pouvoirs publics.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou