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Le test de Bechdel-Wallace, cinéma label féministe

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Le film "Cours, Lola, cours" passe-t-il le test de Bechdel-Wallace ?
Le film "Cours, Lola, cours" passe-t-il le test de Bechdel-Wallace ?
© Getty - Impress Own/United Archives

Est-ce si difficile, au cinéma, de faire parler deux personnages féminins d'autre chose qu'un homme ? C'est ce que le test de Bechdel-Wallace entend évaluer… Et nombre de films, encore, n'obtiennent pas la moyenne. Histoire d'un indicateur du sexisme en fiction, ses vertus et ses écueils.

Nous sommes dans les rues de New York, deux femmes passent devant un cinéma. Sur les affiches des films, un Rambo tous muscles dehors tente de voler la vedette à Conan le barbare :

« Tu veux aller voir un film et manger du pop-corn ?

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- Hm, je sais pas trop… J’ai une règle, tu vois : je ne regarde que des films qui répondent à trois exigences. Un : qu’il y ait au moins deux femmes. Deux : qu’elles dialoguent l’une avec l’autre. Et trois : qu’elles parlent d’autre chose que d'un homme.

- Plutôt strict, mais c'est une bonne idée.

– Tu parles ! Le dernier que j’ai pu voir comme ça, c’était Alien… »

Les deux femmes repartent ; le pop-corn, ce sera plutôt à la maison. On doit cette scène à la dessinatrice américaine Alison Bechdel, invitée de Par les temps qui courent Elle est tirée de l'une de ses bandes dessinées publiées en 1985 : Dykes to watch out for (Lesbiennes à suivre en français), une œuvre traitant d'homosexualité féminine aux Etats-Unis à travers une grande diversité de personnages... Comment cette boutade cartoonesque sur le sexisme des scénarios de films est-elle devenue une référence de la littérature de cinéma ? Reprise par la critique féministe, le dialogue est désormais un outil de classement des films selon le degré d'attention qu'ils portent aux personnages féminins : le "test de Bechdel-Wallace", du nom de l'autrice et son amie, Liz Wallace, qui lui a inspiré cette planche.

43 min

Passer le cinéma au tamis

Pour soumettre un film au test de Bechdel-Wallace, il suffit de retenir quelques questions : comporte-t-il au moins deux personnages féminins ? Ces deux femmes se parlent-elles et si oui, d’autre chose que d’un homme ? A partir du dialogue imaginé par Alison Bechdel et Liz Wallace, les critères de cette évaluation du sexisme de l'industrie cinématographique se sont progressivement affinés : les femmes qui dialoguent doivent être de véritables protagonistes de l'histoire (avoir un nom !) et leur discussion durer plus de 60 secondes.

La procédure de cette évaluation est donc très simple. Pourtant, les candidats susceptibles de la réussir ne sont pas si nombreux. Un site participatif dédié au test répertorie les sorties de films en les estampillant d'un sigle vert si tous les critères sont validés, rouge s'ils ne le sont pas. Cette année, par exemple, le biopic de Baz Luhrmann consacré à Elvis est disqualifié, tandis que Everything Everywhere All at Once passe la barre. "Ce film réussit le test avec brio, commente un internaute. Il y a trois protagonistes féminins qui sont littéralement multidimensionnels et ont des relations incroyablement complexes les unes avec les autres, lesquelles ont peu à voir avec les hommes et tout à voir avec leurs objectifs individuels dans la vie". Sur les 9329 films que compte actuellement la base de données, près de 57 % satisfont les trois conditions, 10 % réussissent à en valider deux, 22 % une seule, et 11 % d'entre eux échouent complètement au test, ce qui signifie que l’intrigue ne comporte même pas deux personnages féminins - on est alors plus proche du " syndrome de la Schtroumpfette", selon l'expression consacrée par l'essayiste américaine Katha Pollitt qui le définissait ainsi dans un article du New York Times publié en 1991 :

"Les séries télévisées récentes comportent souvent uniquement des personnages masculins, comme Garfield, ou sont organisées selon ce que j'appelle le syndrome de la Schtroumpfette : un groupe de copains, accompagnés d'une seule femme, en général définie de manière stéréotypée. Le message est clair. Les garçons sont la norme, les filles la variation ; les garçons occupent une place centrale alors que les filles sont à la périphérie ; les garçons sont des individus alors que les filles sont des stéréotypes. Les garçons définissent le groupe, son histoire et ses valeurs. Les filles existent seulement dans leurs relations aux garçons."

5 min

Un film à soi

Alison Bechdel n'avait certainement pas imaginé que ses bulles auraient une telle postérité. Lorsque le test a gagné en popularité dans les années 2000, d'abord auprès des étudiantes en cinéma américaines qui voulaient mettre en lumière l'inégalité de traitement des personnages féminins dans l'industrie du cinéma puis, plus généralement, dans les cours d'études des médias, l'autrice a tenu à rappeler que l'idée originale venait de son amie Liz Wallace. Cette dernière s'inspirait elle-même de Virginia Woolf : dans le cinquième chapitre d'Une Chambre à soi (1926), la narratrice peine à trouver des romans qui traitent des femmes à travers leurs relations les unes avec les autres, et non seulement par rapport à leurs affaires domestiques ou à leurs liaisons amoureuses (et hétérosexuelles) :

"Il est étrange de penser que, jusqu’à Jane Austen, toutes les femmes importantes de la fiction furent, non seulement vues par des hommes, mais encore uniquement considérées au travers des rapports qu'elles entretenaient avec ceux-ci. Et pourtant, ces rapports ne constituent qu’une toute petite partie de leur vie ! Et qu’un homme sait peu de choses, même de cette petite partie, quand il l’observe à travers les lunettes noires ou roses que le seul fait d’être homme lui pose sur le nez."

Les films hollywoodiens auraient-ils été la tasse de thé de Virginia Woolf ?...

58 min

L'exercice a ses limites

Le test de Bechdel, selon les genres de films. Données du site "https://bechdeltest.com" en 2013.
Le test de Bechdel, selon les genres de films. Données du site "https://bechdeltest.com" en 2013.

Le test a l'avantage d'être très simple à réaliser, mais sa pertinence a pu être mise en cause. Selon certains critiques, les critères sont en soi intéressants, mais ils ne sont pas suffisants pour déterminer si un film véhicule des clichés sexistes ou en est exempt. Prenons par exemple le film Lola Rennt de Tom Tykwer, au sujet duquel se sont écharpés certains internautes de bechdeltest.com. Le personnage principal féminin est plutôt bien développé et occupe - court - l'écran pendant la majeure partie du film. Mais du fait des choix artistiques du réalisateur, les personnages féminins ne parlent pas entre eux. Mais si le film échoue au test de Bechdel, il n'obtiendrait pas nécessairement une mauvaise note à un "test de Bechdel inversé", avance un contributeur du site : "Si des films misogynes réussissent le test et des films positifs [dans leur représentation des femmes] y échouent, cela n'affecte pas le constat global d'une sous-représentation". Par ailleurs, d'autres critiques comme la dramaturge britannique Samantha Ellis précisent qu'une conversation entre deux femmes à propos d'un homme dans une œuvre de fiction peut, sans contradiction, relayer un propos plus largement féministe.

Le Bechdel-Wallace serait donc plus pertinent lorsqu'on l'applique à un ensemble de films plutôt qu'à un seul, car il permet de révéler la systématicité des représentations stéréotypées des femmes, ou leur invisibilisation. A partir des données du site bechdeltest.com concernant les films répertoriés jusqu'à 2013, un internaute a ainsi choisi de se pencher plutôt sur les films qui passent ou non le test de Bechdel-Wallace en fonction de leur genre (on observe ainsi que les films musicaux sont plus nombreux à remplir les trois critères du test que les films historiques ou de science-fiction). Il s'est aussi demandé si le sexe de l'auteur, du producteur ou réalisateur d'un film influençait le résultat – une variable qui peut être intéressante au regard des études portant sur le "male gaze" au cinéma ("vision masculine" ou "point de vue masculin", en français), un concept théorisé par la réalisatrice et critique de cinéma britannique Laura Mulvey dans son essai Plaisir visuel et cinéma narratif (1975). Elle y décrit, pour le dire brièvement, la façon dont le cinéma, à travers les grands classiques hollywoodiens, a pu être architecturé par "l'inconscient de la société patriarcale" et le point de vue qu'il impliquait : l'homme est généralement un personnage moteur du récit et porteur du regard (celui du héros et partant, celui du spectateur et du réalisateur), tandis que le personnage féminin, plus passif, est objet du regard.

Mesurer les biais de représentation

En 2013, en Suède, quelques diffuseurs ont décidé d'informer les spectateurs de la note obtenue au test de Bechdel-Wallace des films qui sortaient en salle. "Toute la trilogie du Seigneur des Anneaux, The Social Network, Pulp Fiction, tous les Star Wars et tous les Harry Potter, sauf un, échouent à ce test", expliquait Ellen Tejle, directrice de Bio Rio, un cinéma d'art et d'essai du quartier branché de Södermalm, à Stockholm. Le Swedish Film Institute a même soutenu cette démarche. Selon leur palmarès établi en 2013, une dizaine seulement de films distribués en Suède passaient le test. Parmi ceux-ci : The Bling Ring de Sofia Coppola ou encore Blue Jasmine de Woody Allen, qui n'est pas connu pour être une grande figure de la cause féministe.

L'initiative, plutôt bien accueillie au pays d'Ingmar Bergman, est parvenue aux oreilles d'Alison Bechdel, sollicitée par les médias. "Inévitablement, dans ces interviews, je dis des choses simplistes, ou je me retrouve à défendre des accusations absurdes - comme si l'application formelle du test par une salle de cinéma était en quelque sorte de la censure", commente-t-elle dans une note de blog. Nourrie de sentiments ambivalents quant à la fortune de son idée, la dessinatrice se déclarait finalement "contente que la culture dominante rattrape ce qu'était le féminisme lesbien il y a 30 ans", en mettant en lumière un sujet auquel elle a dédié sa carrière : "la représentation des femmes qui sont des sujets et non des objets".

Tout en tenant compte de ses écueils et de ses aberrations, le test a inspiré des variantes pour interroger les biais de représentation dans l'industrie du cinéma. Citons par exemple le test de Mako Mori, personnage du film Pacific Rim qui implique que le film ait : 1) au moins un personnage féminin ; 2) que ce personnage ait son propre arc narratif ; 3) que celui-ci ne consiste pas à être l'adjuvant d'un personnage masculin. Ou encore le test Furiosa, nommé d'après un personnage de Mad Max : Fury Road, qui se résume à une question : "Est-ce que des internautes s'énervent parce que ce film est féministe ?" D'autres déclinaisons se concentrent sur la question de la diversité à l'écran, comme le test DuVernay, qui veille à ce que les personnages noirs ou issus d'autres minorités ne soient pas de simples faire-valoir de personnages blancs. Le scénariste Nikesh Shukla propose par exemple de regarder si un film qui met en scène "deux personnages principaux qui sont des personnes de couleur se parlent sans mentionner leur race".