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Le testament ventriloque de Napoléon : moins une Bible qu'une belle histoire pour vendre un legs (et un livre)

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 Pour la promotion du film "Désirée" de Henry Koster, où Marlon Brando campait Napoléon, l'acteur a calqué ses poses sur des tableaux pour lesquels l'empereur avait posé. Ici, d'après "Napoléon à Fontainebleau", peint en 1814 par Paul Delaroche.
Pour la promotion du film "Désirée" de Henry Koster, où Marlon Brando campait Napoléon, l'acteur a calqué ses poses sur des tableaux pour lesquels l'empereur avait posé. Ici, d'après "Napoléon à Fontainebleau", peint en 1814 par Paul Delaroche.
© Getty - Hulton Archives

Pendant des décennies, bien des historiens spécialistes de Napoléon ont travaillé depuis des propos rapportés, que son fidèle Las Cases avait vendus comme la parole impériale. Problème : deux tiers se sont révélés être des ajouts après la découverte fort tardive du vrai "Mémorial de Sainte-Hélène".

Ça tient d’un premier tour de piste à "Questions pour un champion" et ça donnerait quelque chose comme : “Qui a proclamé : “Quel roman que ma vie” ?” Réponse : Napoléon (deux points maximum, la phrase est un peu célèbre). Attention, ça se corse : “D'où ça vient ?” Ca vaut plus cher : l’histoire est davantage méconnue. La citation est extraite d’un livre qui s’appelle Le Mémorial de Sainte-Hélène. En fait de livre… huit tomes, qui sont signés du comte Emmanuel de Las Cases, et parurent en 1823, c’est-à-dire deux ans après la mort de Napoléon, dont le bicentenaire de la mort tombe cette semaine, le 5 mai. 

Las Cases, qui avait été conseiller d’Etat et chambellan de l’Empereur, avait suivi Napoléon dans son exil à Sainte-Hélène, après la reddition impériale face aux Anglais le 15 juillet 1815. Fidèle parmi les fidèles. Napoléon restera sur ce caillou perdu dans l’Atlantique jusqu’en 1821. Pas Las Cases, qui l’a suivi accompagnés de son fils, mais qui doit quitter l’île dès 1816. Pendant son expulsion, Las Cases se fait confisquer un manuscrit déjà mis au propre. Le fruit de ses échanges avec Napoléon, présenté sous forme de confidences, disséminées au jour le jour à la façon d’un journal intime. Un objet qui se donne à lire comme une chambre d’écho de la parole impériale brute. Rien ne manque, au fond : la quatrième de couverture, les notes de bas de page… et quelques annotations par Napoléon. De quoi déduire que, très tôt, et avant même d’embarquer pour une traversée de deux mois et demi jusqu’à Sainte-Hélène, l’empereur et son fidèle avaient convenu qu’un projet éditorial pourrait voir le jour.

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A vrai dire, Las Cases n’est pas le seul à entreprendre de recueillir les confidences impériales. Médecin personnel de Napoléon ou généraux du premier cercle, d’autres hommes de ses proches sont de l’exil eux aussi, et consignent ce qu’ils présentent comme ses mots. A telle enseigne que les amateurs érudits de Napoléon parlent encore parfois des “quatre évangélistes”. Pour autant, le texte que Las Cases fait paraître en 1823 se distingue rapidement. Notamment par son succès colossal, mais aussi par son histoire à rebondissements, qui vient raconter quelque chose de l’usage politique de Napoléon, qui parfois résonne aujourd’hui encore. Ainsi, on comprend que les racines du fameux débat de savoir si Napoléon serait plutôt de droite ou de gauche plongent à l'époque des contemporains de l'empereur.

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C'est ce texte que vous retrouverez en ligne sur Gallica, par exemple un exemplaire de 1842 du premier tome. Quand il paraît en France, Napoléon est mort depuis deux ans, mais Las Cases a mis du temps à récupérer le recueil que les autorités britanniques lui avaient confisqué à son départ de Sainte-Hélène : il devra attendre la mort de l’Empereur pour cela. Napoléon mort au mois de mai, c'est à l'automne 1821 que Las Cases récupère son dû, pour s'atteler au travail depuis Passy, à Paris, où il a fini par revenir en France, après avoir patienté pour obtenir le feu vert du roi de France. Las Cases vivra de cette publication, qu’il édite à compte d’auteur, dont il se charge personnellement de la distribution… et qui s’écoule comme des petits pains. Aujourd’hui, on peut entendre dire encore que Le Mémorial de Sainte-Hélène fut le deuxième livre le plus vendu de tout le XIXe siècle après la Bible. C’est faux : a priori, les Fables de La Fontaine le devancent largement. Mais dans les années 1820 et 30, son succès est colossal, au point qu’une indication d’un fils de Las Cases indiquerait que 44 000 exemplaires ont déjà été écoulés, au milieu des années 1840. Ceci en fait bien une des meilleures ventes et un phénomène record... mais pas sur tout le siècle.

Ce succès n’est pas exempt d’un certain sens du marketing, qui n’échappe pas aux contemporains de Las Cases : lui va vanter la parole in extenso de son grand homme comme un joyau dont il serait le dépositaire, là où, dans la presse, on s’interroge déjà, à chaud, sur l’authenticité de certains guillemets. Mais l’objet a du succès, et Las Cases surfe cette vague lucrative et propre à nourrir le culte de celui au service duquel il avait choisi de rester. En guise de balles neuves, le voilà qui finit par publier huit volumes au total, lestés de nombreuses descriptions. En fait, des ajouts qui ne figuraient pas dans le manuscrit d’origine, celui qu’il faisait retranscrire au propre à son fils, chaque soir, et qu’il s’était fait confisquer.

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Blasphème et pot aux roses

Un peu étrangement, il a fallu attendre près de deux siècles pour que la chose soit mise au jour : une copie du manuscrit confisqué (puis restitué) à Las Cases avait été conservée outre-Manche. Et dormait tranquillement dans le château familial des descendants de celui qui avait été ministre de la Guerre du temps de la défaite de Napoléon. Tardivement, ce sont ses héritiers qui se sont décidés dans les années 1970 à déposer aux archives les papiers de leur aïeul... dont cette copie du Mémorial de Las Cases d’origine, qui replongera aussitôt dans le sommeil, quelque part dans les réserves de la British Library. Un sommeil de plusieurs années, jusqu’à ce qu’un historien, Peter Hicks, s’en aperçoive. Branle-bas de combat dans le monde des spécialistes de Napoléon : on allait savoir si Las Cases avait brodé. Et même, si la chose ne tenait pas pour de bon du ventriloquisme. Tant pis pour le suspense : la réponse est oui.

La chose est si flagrante qu’au lieu des huit volumes finalement parus en France, le manuscrit enseveli en comptait seulement quatre. L’historien Thierry Lentz, qui dirige l'Institut Napoléon, et fit partie des quatre historiens partis en Angleterre éplucher les quatre volumes pour pister les différences, estime que Las Cases aurait si bien délayé que deux tiers du manuscrit tel qu’il sera publié en 1823 n’étaient pas d’origine. Sacrilège ? Lorsque ces quatre historiens, Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek et Chantal Prévot, feront paraître le manuscrit tel qu’ils le dénichent en Grande-Bretagne, rehaussé de leur travail scientifique (chez Perrin), ils recevront une petite flopée de messages qui crient au scandale, après que Le Figaro a eu décidé d’en faire deux pages. Thierry Lentz le racontera dans un entretien vidéo accessible sur le site Hérodote : certains les accuseront d’une lecture outrageusement iconoclaste.

Car ce qui est passionnant, derrière l’histoire à tiroirs de ce _Mémorial (_du nom d’un genre qui fait flores en ce début de XIXe siècle), c’est que les confidences prêtées à Napoléon, telles que Las Cases les gravera dans le marbre, ont un sort politique. Et une durée de vie tout à fait considérable. En effet, ces propos attribués à l’empereur feront par exemple office de bréviaire pour Louis-Bonaparte, dans sa conquête du pouvoir. On dit même que Napoléon III le connaissait par cœur pour l’avoir épluché par le menu, et aspiré comme la sainte-parole. En l’intervalle de trois décennies, Le Mémorial de Sainte-Hélène était devenu la Bible du camp bonapartiste, c’est-à-dire à la fois son vade-mecum, un signe de ralliement, une grammaire partagée, et une marque de légitimité. 

Napoléon, fils de la Révolution

Mais l’usage politique du Mémorial est aussi affaire d’image, et de mise en récit. Or dans ce que publie Las Cases (comme d’ailleurs dans le manuscrit d’origine que Thierry Lentz et ses collègues raconteront avoir ausculté), c’est non seulement une version très flatteuse du legs de Napoléon qui s’imprime noir sur blanc. Mais, surtout, une image très libérale de la séquence impériale, qu’on découvre au fil des nombreux volumes qui font l’effet de ce qu’on appellerait aujourd’hui un vaste disclaimer, à mi-chemin entre le démenti et le manifeste a posteriori. Une sorte de témoignage pro domo en somme, qui a vocation à irradier pour ciseler la postérité. L’égalité et la liberté chevillées au pouvoir, Napoléon y apparaît ouvertement libéral, progressiste : ce qu’on y lit relève déjà de la version, qui lui survivra, de Napoléon, fils de la Révolution. C'est un contre-récit qui se présente en contraste avec la Restauration.

Parce qu’on y lit par exemple que l’Empire portait en son sein la paix, et que Napoléon n’a voulu aucune des guerres qui l’ont bien occupé, on voit aussi que le Mémorial trame au fond une narration a posteriori, un récit façonné, et sans doute commode. Etonnamment, c'est plus souvent à ce Mémorial qu'on se réfère qu'aux Mémoires, que Napoléon a pourtant publiées en parallèle, et dictées de son vivant.

Justement parce que la légende y est généreusement servie, et au fond un brin flatteuse ? Ou plutôt parce que la dimension dialoguée, et l'idée qu'il se soit trouvé un grand témoin pour jouer les passeurs réhausse l'objet d'une portée documentaire ? Il est certain que le camp bonapartiste mobilisera cette lecture de ce que fut l’Empire, en quête de réhabilitation après les accusations d’autoritarisme, le fiasco des Cent jours (antisèche, on est sympa : de mars à juillet 1815), ou la défaite de Waterloo (encore un post-it : c'était le 18 juin 1815). Mais ce qui frappe peut-être encore davantage aujourd’hui, c’est que l’historiographie elle-même s’est laissée irriguée par cette présentation d’une vision mise dans la bouche de Napoléon. Ca tient au statut du Mémorial : bien que publié comme une offensive éditoriale par l'un de ses plus fidèles, le livre a finalement rapidement été considéré par les historiens comme ce qu’on appelle, dans le jargon du champ académique, “une source primaire”. C’est-à-dire un document de première main. Or il l’est assurément, et d’une manière considérable… mais plutôt pour comprendre ce qu'Emmanuel Las Cases a bien pu vouloir restituer de la parole napoléonienne. Pas comme un verbatim sans filtre ni intermédiaire habile. Compte tenu de la dimension spectaculaire des ajouts et du décalage entre le manuscrit d’origine (retrouvé en Grande-Bretagne) et celui qui fut longtemps présenté comme la parole vénérable, la nuance est de taille : on est loin du missel.

Or ce que les quatre historiens qui ont passé au peigne fin les quatre volumes outre Manche ont pu souligner, en 2017, c’est que parmi les ajouts et autres circonvolutions de Las Cases qui tend à tirer à la ligne, les passages politiques sont précisément particulièrement nombreux. C’est donc en partie à partir une légende cousue main que les historiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont souvent travaillé. Pour autant, Las Cases n’a certes pas inventé le Napoléon libéral : dès la première version, contemporaine de l’exil à Saint-Hélène, on voit que Napoléon a en quelque sorte validé le fait de relater ses années au pouvoir dans cette gamme-là. Il a ainsi co-construit cette histoire libérale de lui-même. Dans cette mesure au moins, et aussi pour cette histoire à rebondissements, Le Mémorial de Sainte-Hélène reste ainsi une trace historique intéressante, qui documente comme rarement les années d’exil, et les rapports entre l’empereur défait et le Royaume d’Angleterre.

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