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Le Titanic, de l'hubris capitaliste à l'épave en voie de disparition

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Image extraite du film "Titanic" de James Cameron (1997)
Image extraite du film "Titanic" de James Cameron (1997)
© AFP - Archives du 7e Art

En 1912, le Titanic coule à pic dans l'Atlantique. Aujourd'hui, son épave, rongée par une bactérie, est vouée à disparaître. Depuis la fin de la Belle Époque, les récits des écrivains et cinéastes témoignent de la manière dont le regard porté sur cette tragédie a évolué en un siècle.

Il y a un peu plus d'un siècle, le Titanic s'enfonçait en deux heures trente dans les profondeurs glaciales de l'océan Atlantique ; 1500 de ses 2200 passagers furent également entraînés par le fond. Aujourd'hui, son épave est menacée de disparition par la Halomonas titanicae, une bactérie très résistante qui ronge sa coque et pourrait la faire disparaître en vingt ans. Mais en 106 ans, le paquebot a été immortalisé par les écrivains et cinéastes, fascinés par son destin dramatique. Et il est étonnant de voir combien la lecture de cette tragédie a fluctué (nec mergitur …) au cours du XXe siècle. Symbole de la déconfiture d'une société capitaliste et positiviste à la fin de la Belle Époque, ramené au rang de fait divers tragique mais non moins factuel à l'époque des Trente Glorieuses, ce naufrage aura fait couler beaucoup d'encre. Aujourd'hui encore, alors que les esprits se sont apaisés à son sujet depuis quelques décennies, le Titanic prête le flanc à plusieurs fictions, plus ou moins réussies. 

Nous sommes partis à la découverte de quatre ouvrages dédiés au paquebot transatlantique britannique, écrits par Morgan Robertson (1898), Joseph Conrad (1912), Walter Lord (1955) et Erik Fosnes Hansen (1990) . Grâce à leurs places respectives dans la chronologie, ces livres, par leur perception propre de la tragédie, deviennent de véritables clefs de lecture permettant d'appréhender un siècle en mutation.

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Diorama, Magazine Pilote, 1960
Diorama, Magazine Pilote, 1960

1898. Le récit prémonitoire de l'écrivain Morgan Robertson

Le Naufrage du Titan
Le Naufrage du Titan

Dernières années du XIXe siècle, prémices de la Belle Époque. La Reine  Victoria est bien vieille et, suite à la Révolution industrielle, la  société occidentale a entériné le règne du commerce, de la technique et du rationalisme.

C'est dans ce contexte que Morgan Robertson, ancien marin, auteur américain de ce qu'on qualifie aujourd'hui de "romans de gare ", écrit en 1898 Futility (rebaptisé Le Naufrage du Titan  après la tragédie d'avril 1912). Quatorze ans avant l'engloutissement du Titanic, Robertson imagine l'histoire d'un très grand navire possédant de nombreuses et troublantes similitudes avec le malheureux paquebot de la White Star Line. Les premières lignes du roman sont surprenantes :

C'était le plus grand navire en exploitation et la plus prestigieuse création de l'homme. Toutes les sciences et tous les corps de métiers connus de notre civilisation avaient contribué à sa construction et assuraient sa maintenance. (…) Que ce soit de la passerelle, de la salle des machines ou d'une douzaine d'endroits sur le pont, on pouvait fermer en trente secondes les quatre-vingt-douze portes des dix-neuf compartiments totalement étanches en tournant un simple levier.  (…) Si neuf de ces compartiments s'étaient trouvés inondés le navire aurait pourtant continué à flotter (…) C'était en fait une ville flottante qui renfermait à l'intérieur de ses murs d'acier tout ce qui peut atténuer les dangers et le manque de confort d'un voyage à travers l'Atlantique (…) Insubmersible, indestructible, il ne transportait que le nombre strict de canots de sauvetages requis par la loi.

Morgan Robertson est un curieux personnage, peu connu, et qui se prévaut d'une connexion avec un "partenaire astral ". Il fait vivre à son Titan un naufrage apocalyptique dû à une collision avec un iceberg, en plein milieu de l’Atlantique. Alors que l'histoire s'attarde moins sur le destin du bateau que sur celui de ses trois protagonistes - un marin  ivrogne, une jeune femme mondaine et détestable, et une petite fille - nombreux ont été ceux à se persuader de son caractère prophétique, après le naufrage véritable du Titanic.

Olivier Mendez , préfacier du Naufrage du Titan et longtemps rédacteur en chef de l'Association Française du Titanic, est plus sceptique :

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C'est vrai que Robertson est un homme qui observait et critiquait beaucoup sa société. Beaucoup diront qu'il avait déjà lu dans la presse que la White Star Line allait construire un navire du nom de Titanic près de vingt ans avant le naufrage. Tout le monde parle de cet article du New York Times je crois, mais personne n'est capable d'en sortir un exemplaire, donc je crois qu'il s'agit d'un serpent de mer.

Ce roman, sans la tragédie d'avril 1912, serait tombé dans l'oubli, vu sa médiocre valeur littéraire. En 1898, il ne connait d'ailleurs guère de succès :

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Il n'empêche ! Même si la prose de Robertson est banale, elle témoigne, selon Olivier Mendez, d'une époque capitaliste et positiviste fragilisée par son assurance d'être toute puissante, et de l'effondrement d'une grande société mondaine et inégalitaire. Pour le spécialiste du Titanic, la tragédie de 1912 marque même l'achèvement du XIXe siècle :

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Ce sentiment de fin d'une ère est d'ailleurs déjà bien présent dans l'esprit de certains intellectuels de l'époque. Au lendemain du naufrage, leurs écrits sont particulièrement révélateurs…

Le Naufrage du Titanic
Le Naufrage du Titanic

1912. Joseph Conrad : manifeste contre le positivisme

Immédiatement après le naufrage, les écrivains anglo-saxons sont  nombreux à s'emparer de la plume pour manifester leur indignation, dans un grand flou émotionnel.

Soulignons notamment qu'une véhémente correspondance s'établit entre Conan Doyle et Bernard Shaw, célèbre dramaturge irlandais, via le Daily News and Leader . Shaw vilipende le travail des journalistes qui, avides de pathos, façonnent leur propre tragédie à grand renfort de faux témoignages, et il dénonce leurs accès de lyrisme qu'il trouve inappropriés. Cette charge n'est pas du goût de Conan Doyle qui, en lui répondant publiquement et vertement, engage une polémique par colonnes interposées.

Parmi les figures intellectuelles désireuses de s'exprimer, Joseph Conrad. Cet auteur britannique, d'origine polonaise est l'un des plus importants écrivains du XXe siècle, mais il a également la particularité d'être un ancien capitaine de navire. Dès 1912, dans plusieurs textes aujourd'hui rassemblés en un seul, Le Naufrage du Titanic , le vieux marin dit sa révolte contre ce monde qui porte aux nues l'économie, et lui sacrifie ses hommes de mer.

Olivier Weber , écrivain et grand reporter, a rédigé un essai sur cet auteur : Conrad, le voyageur de l'inquiétude (Flammarion, 2011) :

Olivier Weber, sur Joseph Conrad et les raisons qui l'ont poussé à écrire après le naufrage du Titanic

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Conrad et ses pairs, en brandissant le naufrage comme la manifestation d'une société positiviste en perte de valeurs, l'ont inscrit dans le mythe :

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Dès lors, la tragédie fera figure, non de fait divers, mais bien de véritable symbole, acquérant ainsi une stature quasi légendaire.

Avec les Trente Glorieuses, de nouveaux éléments émergent et, avec eux, un regard différent sur le naufrage.

La Nuit du Titanic
La Nuit du Titanic

1955. Walter Lord : une nouvelle manière de percevoir l'événement

En 1955, Walter Lord devient le premier historien de la tragédie. Il publie La Nuit du Titanic, une enquête au long cours constituée à partir d'une soixantaine de témoignage de rescapés. Dans la préface de l'ouvrage, l'historien, essayiste et romancier Gérard Jaeger, auteur d'Il était une fois le Titanic, écrit :

Au milieu des années 1950, le public s'intéressait de près aux technologies nouvelles. Deux guerres mondiales étaient venues réduire à néant les espérances de l'humanité, mais après une trop longue nuit, celles-ci ne demandaient qu'à renaître de leurs cendres. Pour autant, on ne relevait pas la tête sans tirer les leçons du passé.

Parfois contradictoires, les déclarations recueillies par Walter Lord n'en sont pas moins extrêmement riches. En les regroupant par thèmes, l'auteur américain a pris conscience que certaines personnes avaient mis l'accent sur des événements très personnels, au point, parfois, de réinventer leur vérité. Et pourtant, à partir de cette publication (1958, pour la traduction française), les historiens font de ces témoignages leur source privilégiée. Walter Lord, en remettant en perspective la première lecture très émotionnelle et intuitive du drame, malmène la vision symbolique de la tragédie, qui prédominait depuis 1912. Le naufrage légendaire redevient un fait divers résultant, non pas de l'arrogance industrielle, mais d'une suite d'événements malencontreux et de négligences ayant bouleversé des vies, comme le souligne Gérard Jaeger :

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C'est alors que la fiction peut entrer en scène, à travers la littérature, mais plus encore sur grand écran, "peut être parce que faute d'images, on a absolument voulu les reconstituer" :

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1990, Erik Fosnes Hansen : la fiction s'empare de la tragédie

Diorama, Magazine Pilote, 1960
Diorama, Magazine Pilote, 1960

Plusieurs décennies se sont écoulées depuis avril 1912. La lecture de l'événement a évolué, et les esprits se sont apaisés**.** Toujours mythifié, mais en partie débarrassée du terrifiant symbolisme d'une société en déroute expiant ses excès, la tragédie devient d'autant plus matière à fiction.

A côté des superproductions bien connues de tous, quelques romans et, parmi eux, Cantique pour la fin du voyage .

Deuxième texte de l'auteur norvégien Erik Fosnes Hansen, il se révéla l'un de ses plus gros succès et fut traduit dans plus de vingt langues.

N'ayant pas de lien particulier avec le Titanic, l'écrivain se sert de la tragédie pour imaginer la vie des musiciens du fleuron de la White Star Line et dépeindre une époque.

Louis Chevaillier est éditeur du roman chez Gallimard :

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Mais pour Louis Chevaillier, si un tel livre est capable de toucher son lecteur, c'est aussi parce que malgré le caractère toujours légendaire du naufrage du Titanic, une telle catastrophe serait tout à fait susceptible de survenir aujourd'hui :

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"Ressusciter tout un monde",  le défi semble bien tentant ! Alors pourquoi sont-ils si peu à relever le gant ? Réponse de l'éditeur :

On a besoin d’une documentation extrêmement importante pour écrire sur le Titanic. Peut-être que cela décourage certains écrivains. C’est toujours difficile, aussi, d’écrire des fictions sur des événements qui restent dans la mémoire des hommes. Là, le fait de choisir d’inventer des vies est un parti pris qui fait sens, qui fonctionne, mais ça reste un parti pris important.

Certains, comme Olivier Mendez - notre premier interviewé, fortement attaché à la mémoire des véritables passagers -, déplorent fortement cette subjectivité, regrettant qu'on déploie des trésors d'imagination au lieu de s'en tenir aux nombreux documents dont on dispose. Mais cela montre à quel point, constitutif et représentatif du XXe siècle et de ses ambitions démesurées, ce drame appartient aujourd'hui au patrimoine planétaire... et s'y maintiendra sans aucun doute malgré la disparition de l'épave du titanesque transatlantique !