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Le toucher en temps de Covid-19

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Un couple se tient par la main gantée, en pleine pandémie de Covid-19 à Moscou, le 12 mai 2020
Un couple se tient par la main gantée, en pleine pandémie de Covid-19 à Moscou, le 12 mai 2020
© Getty - Valery Sharifulin

Entretiens croisés. Le nouveau coronavirus a imposé de la distance entre les personnes. S'embrasser, s'étreindre, se serrer la main est toujours déconseillé, la pandémie étant loin d'être terminée. Quelles conséquences a ce manque de contacts physiques ? Analyse avec deux spécialistes du sujet.

Garder une certaine distance les uns avec les autres est parmi les principaux gestes barrières qui nous sont imposés. Impossible, si nous les respectons, d'embrasser ses proches ou de les étreindre, même après plusieurs semaines confinées, sauf à être sûr qu'ils ne sont pas malades. Pourtant, dès son plus jeune âge, l'humain a besoin de toucher et d'être touché. Quelles conséquences peut avoir ce manque de contacts physiques qui pourrait encore durer plusieurs mois ? Pourquoi le toucher est-il (si) important dans nos vies ? Entretiens croisés avec deux spécialistes du toucher : Anne Vincent-Buffault, historienne des sensibilités et autrice de l'ouvrage Histoire sensible du toucher (L'Harmattan) et Jacques Fischer-Lokou, professeur des universités en psychologie sociale à l'université Bretagne-Sud.

À réécouter : Les relations humaines
14 min

A-t-on déjà vécu une situation similaire à la pandémie que nous vivons aujourd'hui pendant laquelle une distanciation sociale s'imposait ?

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Anne Vincent-Buffault : Les quarantaines existent depuis longtemps, mais la distanciation sociale n'était pas établie de façon aussi ferme. Confiner les gens est une pratique ancienne. La distanciation sociale me semble plutôt nouvelle. Et c'est assez inédit en plus, vu l'ampleur mondiale du nombre de gens qui sont touchés par ce phénomène.

Jacques Fischer-Lokou : Le terme "distanciation sociale" me gêne. On devrait plutôt parler de distance physique aujourd’hui. Dans le temps, il y avait certainement plus de distanciation sociale, je l’entends au sens où il y avait des différences de statuts qui impliquaient des distances physiques. Aujourd’hui, il faut faire attention car cela peut engendrer une certaine confusion et c’est plutôt de la distance physique qui est demandée. Dans cette période difficile, nous devons au contraire manifester davantage de soutien de proximité sociale envers nos proches, envers ces salariés "en première ligne" ou auprès des gens que nous côtoyons. Les personnes qui se sont révélées importantes pendant cette période de confinement sont souvent celles qui ne disposent pas d’ordinaire de valorisation sociale (exceptés les médecins). Or ces personnes (livreurs, aides-soignants, caissières, agents d’entretien, etc.) se sont révélées plus indispensables que nos hauts fonctionnaires ou financiers du CAC 40. Aussi surprenant que cela soit pendant cette période de pandémie, l’attribution d’une utilité sociale et donc de la valeur sociale, s’est déplacée au profit de ces personnes. On peut faire l'hypothèse que c’est une tendance qui se développera dans les années à venir et l’association entre utilité sociale et valeur financière perdra de son importance.

Quelles sont les conséquences de cette distance physique sur nos rapports amicaux, amoureux ou notre rapport à l'autre tout simplement ?

AVB : Cela change des choses qui, pour nous, sont totalement implicites et donc qu'on ne formule pas. Les études sur la proxémie de l'anthropologue américain Edward T. Hall (théorie développée dans son livre La Dimension cachée, ndlr) montrent que la distance entre des personnes n’est pas la même selon leur relation, si ce sont des amis, des amants ou des gens qui ne se connaissent pas. Cette distance qui se crée, on la vit sans la formuler. Ce que l’on ressent comme étrange aujourd’hui, me semble-t-il, est de voir des amis et de maintenir avec eux une distance d’un ou deux mètres alors que la distance amicale est plutôt à 50 centimètres. On se retrouve un peu dans l’impersonnalité de la prise de parole en public (où la distance est de trois mètres) alors qu’on est dans des relations personnelles. Cela brouille les canaux de communication. Puis il n’y a pas d’embrassade, d’accolade… Tous les rituels d’entrée en contact sont brisés et on ne sait plus très bien comment se dire bonjour. 

JFL : Pour nos rapports amicaux, je crois que cela ne va pas changer beaucoup car ce qui est déterminant, c’est le capital que l’on a. C’est plutôt la qualité de nos rapports amicaux qui est importante. Pour les rapports à l’autre, par rapport à l’étranger, à celui qu’on ne connaît pas, cela peut accroître la perception de méfiance. Les signaux que l’on reçoit d’autrui sont importants car nous sommes des individus grégaires, nous appartenons à un groupe. Et d’un autre côté, nous cherchons beaucoup d’informations des autres, des indicateurs : le sourire, le regard. Et effectivement, le masque et la distance réduisent le potentiel des indicateurs dont on peut disposer. Puis le contexte est important : si l’on rencontre un étranger dans un cadre que l’on connaît ou auquel on est habitué, c’est tout à fait différent que si l’on rencontre un étranger dans la rue… Pour les rapports amoureux, cela ne changera pas pour les gens qui vivent ensemble. En revanche, pour les nouveaux contacts amoureux, les conditions vont apporter de la surprise. Car normalement, le contact répond à des codes qui s’opèrent de façon subtile. Désormais, il va falloir innover ! Je crois que les amoureux potentiels apprécieront ce qui est substitué car on cherchera des indicateurs ailleurs. Il y aura certainement plus de gestes activés, peut-être davantage d’humour… 

La notion de proxémie développée par l'anthropologue américain Edward T. Hall
La notion de proxémie développée par l'anthropologue américain Edward T. Hall
© Visactu - Visactu

À quoi sert le toucher, pourquoi est-il important dans nos relations ?

AVB : Le toucher est un sens qui n’est pas tellement privilégié dans notre civilisation. Mais d’une certaine manière, il y a une nostalgie du toucher. Dans la hiérarchie des sens, il a été traditionnellement plutôt considéré comme inférieur. Si au XVIIIe siècle, il a beaucoup été mis en valeur, notamment par Diderot et l’Encyclopédie, ce n’est plus le cas au XIXe siècle. Il est dégradé vers un sens plutôt animal, primaire. Apparaît également cette obsession de "distanciation sociale" (c’est une mauvaise traduction de l’anglais car "social distancing" n’est pas exactement la même notion). Il y a cette obsession de mettre des distances avec les pauvres qu’on considère sales et qui risquent de colporter des maladies. Avec les progrès de la médecine et de l’hygiène, ce sens de la proximité devient un sens des écarts sociaux, entre les différentes classes, les groupes, etc. Le tabou de l’hygiénisme a été assez fort à cette période. Le toucher est aussi l’un des sens les plus normatifs. Il y a toujours eu des interdits du toucher. Chez un enfant, c’est le premier sens que l'on brime parce qu’il ne faut pas qu’il se fasse mal, qu’il se brûle… Des interdits au départ liés au danger mais aussi au sacré ou aux tabous. Et aujourd’hui, c’est le tabou de l’hygiène qui opère une sorte de retour.

JFL : Nos sociétés sont de plus en plus aseptisées mais le toucher avait son importance car il était subtil, anodin. Il permettait de façon très anodine de renforcer une influence, un lien de cohésion sociale, une requête. Il permet de réduire l’angoisse d’une personne et s’utilise notamment dans le milieu médical mais aussi pour donner davantage confiance… C’était un élément non verbal qui avait beaucoup d’importance car le toucher est comme une langue, on sait la parler et la transmettre sans forcément en connaître la grammaire. Les gens ne connaissent pas l’impact du toucher mais ils l’utilisent ou en bénéficient. On savait en observant deux personnes que si telle personne touche, c’est plutôt le dominant, par exemple. C’était un élément important pour le toucheur, pour le touché et pour celui qui observe les comportements d’autrui.

Dans les années 1990, on parlait beaucoup d’haptophobie, la peur de toucher, en lien à l’époque avec des croyances sur la transmission du Sida… Vingt ans plus tard, c’est la mode des "free hugs" ou câlins gratuits qui a fait son apparition. Où se situe-t-on aujourd’hui ? Y-a-t-il un besoin de contact plus important qu’avant ? 

AVB : Oui. Cela a d’abord beaucoup tourné autour de l’éducation des enfants. Dans la puériculture du XXe siècle, la "règle" était de ne pas trop toucher les enfants, en fixant des tétés à heure fixe, notamment et en ne prenant pas les bébés dans les bras entre chaque. Puis des études ont été faites par des anthropologues pour voir comment dans d’autres civilisations on s’occupait des enfants, avec des interprétations parfois un peu rapides disant que ceux qui n’étaient pas touchés devenaient agressifs alors que ceux qui étaient câlinés étaient particulièrement pacifiques. Des théories remises en cause depuis. Mais je pense que ce retour à la tendresse, aux câlins, est une extension du fait qu’on a commencé à se dire qu’il fallait du contact avec les enfants, comme le peau à peau, que s’il n’y avait pas d’attachement sensoriel de l’enfant dès sa naissance (notamment pour les bébés abandonnés), cela créait un déficit psychique. 

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Existe-t-il une frustration de ne pas pouvoir s’approcher comme on le ferait en temps normal ?

AVB : Oui, je pense qu’on se rend compte que l’humain est un animal social et qu’actuellement, on ne voit plus grand monde. Nous sommes tout de même un peu restreints, un peu diminués même. En dehors d’être historienne, je fais aussi des formations pour adultes, c’est un métier de contact. Et je n’ai pas voulu faire des formations à distance comme proposé pendant le confinement parce que ne pas voir les gens, ne pas pouvoir sentir ce qui se passait dans la salle, ce n’est plus mon métier. Ce n’est pas uniquement le toucher, c’est aussi la position des postures, sentir l’ambiance. Le toucher, c’est à la fois la kinesthésie, la posture des corps, ce que l’on ressent, les ambiances : chaudes ou froides… C’est plus large que le simple contact physique. Dans d’autres civilisations, le toucher, ce peut être un sens social, c’est ce qu’on appelle le tact. 

JFL : Oui, c’est frustrant. Surtout dans nos sociétés "latines" où on se touche très facilement, même si ce n’est pas autant que dans les sociétés nord-africaines ou africaines. Cela fait partie de nos modes d’interaction sociaux. C’est assez frustrant de ne pas pouvoir manifester ses émotions, son affection envers quelqu’un… Et être touché, cela fait du bien. C’est le cas depuis qu’on est tout petit. C'est aussi l’appartenance à un groupe social. On voit des personnes âgées justement qu’on n’ose pas toucher (avant le confinement), elles sentent qu’elles stimulent plutôt de la répulsion alors qu’au contraire, on a tout de suite envie de toucher un petit bébé. Donc être touché est un indicateur d’appartenance au groupe. Aujourd’hui, nous n’avons plus tout cela. Mais le capital dont on dispose va jouer. En confinement, on se trouvait mieux dans un grand appartement ou une grande maison à la campagne, si l’on a des amis, que l’on vit en famille, sans être trop nombreux dans l’espace partagé… Donc, au-delà du toucher, la situation est surtout plus difficile pour les personnes qui ne peuvent pas bénéficier de ce capital. Ce qui est très important pour les personnes, c’est plutôt d’être en contact le plus souvent avec d’autres personnes, par téléphone ou par visio, de savoir que les autres pensent à vous… Même si cela reste frustrant de ne pas avoir de contact physique.

Les Néerlandais ont un terme, "huidhonger", qui signifie "la faim de contact physique". C’est une réalité selon vous ?

JFL : On a besoin d’être touchés ! La psychologue et professeure américaine Tiffany Field (Les Bienfaits du toucher, Payot) avait déjà montré qu’un bébé qui n’est pas touché va développer différentes pathologies. Donc on a besoin de se sentir accepté par les autres. On se qualifie en fonction de ce que l’on observe de soi et de ce que l’on fait. Pour le toucher, c’est également le cas. Si l’on observe que l’on est touché, que les autres cherchent à nous toucher, cela va renforcer son image de soi, la valeur que l’on s’attribue. Alors que si l’on a l’impression que personne ne cherche à nous joindre ou à s’attacher à nous, à nous toucher, cela peut jouer sur l’image que l’on a de soi. 

Pensez-vous que cette distance qui s’impose entre nous aujourd’hui peut devenir pérenne et changer nos rapports ?

AVB : Je pense que l’on va agir différemment. Beaucoup de personnes vont avoir envie de pouvoir embrasser à nouveau leurs proches mais il est possible que l’haptophobie se réveille. Et donc que notre vie sociale soit impactée. Pas forcément dans nos relations amicales ou amoureuses mais dans nos relations publiques.

JFL : Ce qui joue beaucoup, c’est le sentiment de contrôle des individus. Si les gens pensent qu’ils ne risquent rien, les mesures de distance physique seront moins respectées. Mais si les personnes n’ont pas le sentiment de contrôle, les gens respecteront les mesures. Je voudrais ajouter aussi que le toucher augmente la cohésion sociale. La distance aura plutôt tendance à la diminuer… Il y a plutôt un repli sur soi aujourd'hui, mais comment cela va-t-il évoluer ? Les êtres humains s’adaptent très bien. Il y a des contraintes qui nous sont imposées mais cela peut stimuler beaucoup d’innovation et les gens trouveront peut-être d’autres modes pour accroître et retrouver cette cohésion sociale.

À réécouter : Le Toucher
1h 28