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Le toucher face au Covid-19 : nos corps plongés "dans une zone de turbulences" après la crise sanitaire

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Pancarte affichée à l'hôpital universitaire d'Essen, en Allemagne, le 9 mars 2020.
Pancarte affichée à l'hôpital universitaire d'Essen, en Allemagne, le 9 mars 2020.
© AFP - Ina Fassbender

Avec le Covid-19, nos gestes sont modifiés depuis près d'un an et l'instauration des mesures sanitaires : nous nous retenons de toucher l'autre pour éviter toute propagation du virus. Quelles conséquences peut-avoir la privation du toucher sur nos corps après la fin de la crise sanitaire ?

Bannir les poignées de mains et la bise pour se dire bonjour, ne rien toucher dans les transports en commun, éviter de toucher les poignées de porte, oublier les accolades et les tapes dans le dos : depuis près d'un an, nos gestes se sont modifiés avec l'apparition de la pandémie de Covid-19. Nous les retenons, les transformons en tentant de les adapter aux contraintes liées à la crise sanitaire. Les coudes ont par exemple commencé à se toucher pour remplacer la poignée de main ou la bise. Ces nouveaux gestes ou cette absence de gestes vont-ils perdurer une fois la crise sanitaire terminée ? Le toucher, comme les quatre autres sens, est vital : quelles peuvent donc être les conséquences psychologiques et physiques de la privation du toucher sur nos corps ? Éléments de réponses avec des spécialistes du corps et de la communication corporelle.

Toucher, un besoin vital

Le toucher fait partie des besoins vitaux de l'homme et ce dès le plus jeune âge, comme l'a démontré Tiffany Field, une psychologue qui dirige le Touch Research Institute à la faculté de Médecine de Miami, aux États-Unis. "Elle a montré que les enfants privés de toucher souffraient de problèmes psychologiques importants", explique Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'Université de Bretagne-Sud. Dans son livre Les bienfaits du toucher, la psychologue américaine décrit notamment comment "il y a de graves conséquences psychologiques, mentales, physiques et physiologiques" pour des enfants dans un orphelinat de Roumanie "abandonnés, pratiquement livrés à eux-mêmes, dont personne ne s'occupait", retrace Jacques Fischer-Lokou.

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Le toucher permet de diminuer l’anxiété donc il y a énormément de dommages dans le cadre de la privation de toucher.                                                                                      
Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'Université de Bretagne-Sud

Tiffany Field a également montré que "les enfants qui se touchent présentent moins d’agressivité entre eux que les enfants qui ne se touchent pas", souligne Jacques Fischer-Lokou. D'autres travaux mettent en avant l'importance du toucher pour le bien-être de chacun. Le psychiatre anglais John Bowlby souligne lui que "le contact physique et le fait d'être touchés amènent une sécurité affective qui apaise les tensions et les angoisses", précise Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Grenoble-Alpes, spécialiste en anthropologie de la communication corporelle et des émotions. John Bowlby a notamment travaillé sur les bébés qui n'étaient pas correctement portés ou qui n'avaient pas suffisamment de contact physique avec leur mère. "Cette absence de toucher physique engendrait des troubles de l'apprentissage et beaucoup d'angoisse", affirme Fabienne Martin-Juchat, qui publie L'aventure du corps. La communication corporelle, une voie vers l'émancipation.

La connaissance de soi et la connaissance du monde passent par le toucher.                                                                                                  
Fabienne Martin-Juchat, spécialiste en anthropologie du corps et des émotions

Selon Jacques Fischer Lokou, enseignant-chercheur en psychologie sociale, la privation de toucher due à la crise sanitaire aura "vraisemblablement des conséquences" sur nos corps, même si "on ne peut pas les voir à court terme". "Je pense que pendant une bonne période, les mesures actuelles effectivement imprimeront fortement nos comportements. Peut-être pas dans notre sphère privée, qui bénéficiera toujours de comportements plus naturels mais dans l'espace public puisque aujourd'hui déjà l'espace public est relativement défiant", analyse-t-il.

La bise sur la sellette

Comment nos corps vont-ils réagir quand ils pourront à nouveau toucher et être touchés ? Depuis près d'un an, la bise est proscrite, tout comme les poignées de main pour se dire bonjour. Les embrassades sont déconseillées, même avec ses proches. Après tant de mois privés du toucher, nos gestes seront-ils durablement modifiés quand nos corps pourront sortir du carcan des mesures sanitaires ? "Cela va dépendre de combien de temps va durer cette crise puisque la transformation des habitudes corporelles prend quand même un peu de temps", souligne Fabienne Martin-Juchat.

La bise semble faire partie des rituels qui seront les premiers à subir des changements après la fin de la crise sanitaire. "Nos rituels très français sur la bise diminueront et on se rapprochera du modèle anglosaxon", affirme Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'Université de Bretagne-Sud. Selon lui, il y aura ainsi "de plus en plus de distance sur le plan du toucher avec autrui". Cette mise à distance de certains gestes, comme la bise, peut d'ores et déjà arranger certaines personnes qui appréciaient peu cette façon de se dire bonjour. "Le_s hommes embrassaient les femmes systématiquement dans le monde du travail et elles n'étaient pas toujours forcément consentantes_", pointe du doigt Bernard Andrieu. Ce philosophe du corps affirme que "l'on ne va pas revenir à la situation d'avant" la crise sanitaire : 

La bise peut être réinvestie comme étant un geste exceptionnel, alors qu'en fait c'était devenu une sorte de rituel, surtout dans notre culture.

La poignée de mains devrait être le premier geste à revenir après la crise sanitaire. Le 1er octobre 2020, le président du Conseil européen et le chancelier autrichien se saluaient avec les coudes.
La poignée de mains devrait être le premier geste à revenir après la crise sanitaire. Le 1er octobre 2020, le président du Conseil européen et le chancelier autrichien se saluaient avec les coudes.
© AFP - John Thys

Pour David Le Breton, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, la bise "est plus problématique" que la poignée de main "dans la mesure où elle était déjà un problème bien avant la crise sanitaire". "La poignée de mains sera la première à revenir quand la menace sera derrière nous", prédit-il. "De toutes façons, la poignée de mains ne prête pas énormément à conséquences. Si on est un peu soucieux de sa santé ou de celle des autres, et qu'il convient de serrer la main à quelqu'un qu'on ne connaît pas trop, généralement, nul ne nous empêche de nous laver les mains dans les toilettes les plus proches ou en rentrant chez soi", anticipe le sociologue qui a écrit Anthropologie du corps et modernité

La bise va être dans une zone d’incertitude dans les mois qui suivront le retour à la vie ordinaire.                                                                
David Le Breton, professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg

"La bise est davantage compromise au retour à la vie ordinaire. Je crois qu’on s’est rendu compte que les bises étaient un peu encombrantes d’une certaine manière", relève David Le Breton.

Développement de l'haptophobie, la peur de toucher ou d'être touché ?

L'une des conséquences de la privation du toucher pourrait être le développement de l'haptophobie. Pendant des mois, nos gestes ont fait face à une certaine retenue, ce qui pourrait provoquer l'apparition d'une "inhibition tactile" chez certaines personnes, selon Bernard Andrieu. On s'interdit de toucher l'autre non pas par "politesse", mais "appréhension", voire par "peur". "On a très peu de contrôle sur la modalité de la contamination. Maintenant, on est vraiment dans une peur viscérale : on ne peut pas la contrôler, à la différence d'autres phobies, comme la peur de prendre l'avion ou la peur d'être à côté de telle personne", décrit le philosophe du corps. 

Pour Bernard Andrieu, cette phobie du toucher va rester après la fin de la crise sanitaire. "On le voit un matin, quand vous allez chercher le pain, les gens vous évitent dans la rue, alors que vous êtes sur le trottoir avec un masque. Même avec le vaccin, il y aura toujours toujours cette peur finalement d'être atteints par l'autre", affirme le philosophe du corps et professeur à l'Université Paris-Descartes.

Au contraire, cette gestuelle retenue avec la crise sanitaire est "une forme d'ajustement aux circonstances" pour David Le Breton, professeur en sociologie à l'Université de Strasbourg : "Je ne pense que cela pose vraiment de problème pour l’avenir", ajoute-t-il. "Dans la vie courante, on se touche extrêmement peu, hormis la poignée de main ou éventuellement la bise. Les accolades ne sont quand même pas très fréquentes dans la société française, on les rencontre davantage en Amérique latine ou dans les sociétés méditerranéennes__. Mais en France, quand on n’a pas vu quelqu’un depuis des mois, on ne va pas forcément se sauter dans les bras des uns des autres", estime le sociologue. 

David Le Breton affirme que "pendant un moment" après la crise sanitaire, "on restera un petit peu soupçonneux, un peu à distance, on se touchera peu", puis "l'on retrouvera très vite les manières d’interagir physiquement avec les autres". "On restera encore dans une zone de turbulences pendant un petit moment même quand la crise sanitaire sera derrière nous", anticipe-t-il.

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La réinvention du contact physique

Face à cette éventuelle peur du toucher, ou ce malaise face au toucher après des mois de crise sanitaire, certains gestes vont devoir se réinventer. "Il va y avoir une redistribution de ce que j'ai le droit de toucher, ce que je n'ai pas le droit de toucher en fonction des espaces et des lieux", affirme Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Grenoble-Alpes et spécialiste en anthropologie de la communication corporelle et des émotions.

Le toucher dans l'espace public va prendre une place moins importante au sortir de la pandémie. "Il y aura davantage de distance entre les personnes, on fera même attention après la pandémie à ne pas s’approcher trop d’autres personnes", établit Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'Université de Bretagne-Sud. Puisque le toucher sera moins présent dans l'espace public, "des espaces intimes ou des espaces privés ou semi-privés vont se recréer automatiquement, où se réinventeront d'autres possibilités de toucher", détaille Fabienne Martin-Juchat. "On peut se sentir touché et toucher d'une autre manière que par le contact physique__. Par la sublimation, soit via de la projection dans un imaginaire, soit on se projette effectivement dans un film. C'est l'intérêt, évidemment, de tout ce qui est univers onirique soit littérature, soit regarder des films dans toutes ses émotions : en étant touché via des expériences diverses, on se touche soi-même", précise-t-elle. 

Deux femmes se tiennent à distance en Thaïlande en pleine épidémie de Covid-19.
Deux femmes se tiennent à distance en Thaïlande en pleine épidémie de Covid-19.
© Getty - Boy Anupong

Des espaces clos, au sein de communautés, pourraient également se voir renforcés pour y favoriser un toucher sans crainte. Bernard Andrieu évoque la mise en place de communautés "homogènes et fermées", "une sorte de clôture sociale", pour un "toucher certifié". "On va rester entre personnes certifiables et contrôlables, avec des labels, avec du tracing. Les gens montreront leur test (PCR)", imagine le philosophe du corps. Selon lui, il faut "réélaborer le contact, repenser la proximité__, la caresse, le massage, le langage verbal, le langage corporel". "C'est une période extrêmement riche et positive, c'est-à-dire qu'on est en train de s'apercevoir qu'on a un corps qui peut communiquer différemment que par le tactile proche et direct", se projette-t-il. Et si ces communautés du "toucher certifié" dégradaient nos relations sociales ou favorisaient l'exclusion et la discrimination de certaines personnes ? "Il faut apprendre aux individus à aller vers les autres et à pouvoir partager avec les autres, c’est essentiel à notre bien-être", met en garde Jacques Fischer-Lokou.