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Le vaste chantier de notre identité numérique

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Le futur outil d'identité numérique doit permettre de s'identifier de manière sécurisée sur internet, comme dans la vie "réelle"
Le futur outil d'identité numérique doit permettre de s'identifier de manière sécurisée sur internet, comme dans la vie "réelle"
© Getty - Photographer is my life

Le numérique s'empare de nos vies, pour nos démarches administratives et une carte nationale d’identité électronique doit être déployée à partir de 2021. Une mission d’information de l’Assemblée nationale vient de rendre un rapport sur l’identité numérique avec une quarantaine de recommandations.

S’identifier en ligne de manière sécurisée, tout comme dans le monde "réel" avec sa carte d’identité. C’est l’objectif de la création par l’État d’une solution d’identité numérique. En juin dernier, le secrétaire d'État au numérique Cédric O a déclaré que "c'est un projet sur lequel il faut maintenant aboutir, il faut que cela devienne une réalité concrète dans la vie des Français". La construction d'un tel projet est sans cesse repoussée, en raison des craintes liées aux systèmes de surveillance des citoyens, rappelle l'AFP. L'an dernier, l'application Alicem (qui doit permettre de faciliter l'accès aux services publics en ligne) avait été temporairement mise à l'arrêt, elle utilisait la reconnaissance faciale... Alicem devrait finalement être opérationnelle à la rentrée prochaine.

À partir de l’été 2021, pour être en règle avec le droit européen, la France devra proposer une carte nationale d’identité électronique, qui remplacera peu à peu la carte d’identité que l’on connaissait jusqu’à présent. En parallèle, une solution d’identité numérique pourrait être mise en place. La mission d’information sur l’identité numérique initiée par l'Assemblée nationale et appuyée par une consultation en ligne vient de lancer 43 recommandations pour cette future identité numérique. Une identité numérique qui ne doit pas échapper à l'État et qui nécessite la sensibilisation et formation des citoyens pour être accessible au plus grand nombre.

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Une identité numérique, pour quoi faire ?

Sur internet, notre identité est partout. Dès que l’on navigue en ligne, nous laissons des éléments de notre identité, plus ou moins importants. Sur les réseaux sociaux par exemple, il n’est pas besoin d’avoir un niveau de sécurité élevé pour notre identité : un pseudonyme peut être utilisé, l’adresse e-mail utilisée pour ouvrir le compte ne requiert pas nos nom et prénom. Mais de plus en plus, les démarches administratives se font en ligne et nécessitent dans ce cas, des niveaux d’identification plus élevés. "C’est un peu l’objet de ce rapport, explique Jean-Michel Mis, député LREM de la Loire et co-rapporteur de la mission d’information sur l’identité numérique. On a besoin d’une identité plus forte, plus régalienne [que celle utilisée sur les réseaux sociaux par exemple, ndlr] pour accéder à des sites étatiques, les sites de différentes administrations ou ceux de banques par exemple car on ne peut pas se contenter pour ceux-là d’un mot de passe et d’un pseudo." Une évolution que le député juge de toute manière "nécessaire" car dès l’an prochain, la France devra se doter de cartes d’identité électroniques, comme le veut une directive européenne. "Un document qui reste physique, avec une puce mais auquel on souhaite implémenter une identité purement numérique qui permette de faire face à nos échanges dans le monde numérique", précise Jean-Michel Mis, coauteur avec Marietta Karamanli (PS) et Christine Hennion (LREM).

Reste à savoir quels éléments contiendraient cette identité numérique. "Les informations classiques de la carte d’identité ne seront pas suffisantes" juge Bénédicte Bévière-Boyer, Maître de conférences en droit privé à l’Université Paris 8, spécialisée notamment dans le numérique, car piratables trop facilement. "La reconnaissance faciale est souvent mise en exergue mais elle comporte des failles importantes." Il sera envisageable éventuellement de choisir stratégiquement plusieurs éléments constitutifs de l'identité numérique(adresses IP ou de messagerie, avatars, mais aussi données biologiques, morphologiques ou encore comportementales…)qui permettent une fiabilité et une réduction de marge d’erreur_._ Sachant qu’un certain nombre de ces données ne peuvent être utilisées ou conservées, comme les profils ADN ou les pseudonymes/avatars qui doivent rester anonymes. 

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La nécessaire implication de l’État…

En s’emparant de ce sujet, l’État entend rester garant de l’identité, y compris dans le monde numérique. Alors que les GAFAM proposent déjà aux internautes d’utiliser leurs identifiants pour avoir accès à des services. Bénédicte Bévière-Boyer rappelle que "l’identité numérique porte sur des données extrêmement sensibles des individus" dans laquelle figurent aussi bien les éléments classiques d’identité (nom, prénom, date de naissance, etc.) que des données comme la reconnaissance faciale, la voix, l’ADN…

"Il est dangereux que les données de chacun d’entre nous soient à la merci des grandes puissances numériques que sont les GAFAMI (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM) américains et les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi)", prévient la juriste. L’experte rappelle ainsi diverses affaires concernant les géants d’internet : le scandale Cambridge Analytica utilisant les données d’utilisateurs de Facebook pour influencer les élections aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la mise sous écoute d’utilisateurs de la télévision Samsung ou de l’assistant vocal Alexa d’Amazon, l’utilisation de visages sans autorisation… "Ce sont autant d’exemples d’utilisations abusives, détournées de données personnelles et professionnelles à visées de manipulations politiques, stratégiques, publicitaires et commerciales", ajoute la spécialiste qui précise aussi que l’État ne peut pas non plus faire ce qu’il souhaite au risque de basculer dans une surveillance généralisée des citoyens.

Pour cela, la mission d’information parlementaire sur l’identité numérique recommande notamment un renforcement des moyens de la CNIL, un anonymat qui serait la situation par défaut avec une authentification en ligne "aux seuls services qui nécessitent de connaître l’identité de la personne" ou encore d’associer, entre autres, les citoyens lors de la conception des solutions d’identité numérique.

...et des citoyens

Pour établir ce rapport, la mission d’information sur l’identité numérique a auditionné de nombreux experts mais elle a également fait appel aux citoyens en lançant une grande consultation en ligne. Les rapporteurs ont reçu environ 500 contributions argumentées. "Cela nous paraissait essentiel que les citoyens puissent se manifester de manière indépendante et qu’ils puissent contribuer au débat", argue le député. De cette consultation, il ressort que les Français sont très attachés à la sécurité liée à leurs données personnelles et leur identité numérique. Cela passe par la conservation des données, leur maîtrise, l’assurance qu’elles ne soient pas divulguées sans autorisation.

Nos concitoyens sont extrêmement attentifs aujourd’hui à ce que l’on fait de leurs données d’une manière générale et évidemment de celles qui relèvent de leur identité numérique. Nous avons voulu mettre l’accent sur la notion de confiance dans ce rapport.                            
Jean-Michel Mis, député de la Loire et co-rapporteur de la mission d’information sur l’identité numérique

Le stockage de ces données est aussi une garantie importante à envisager. Bénédicte Bévière-Boyer estime qu’aujourd’hui en France (et même en Europe), il n’existe pas de plateforme de sécurité suffisante. Un projet est en discussion, une plateforme européenne nommée Gaïa X et qui devrait être mise en service en 2021.

"Même si nous sommes très en retard, il est indispensable de privilégier cette option. C’est ce que les Chinois ont fait il y a quelques années, en réaction aux géants du numérique américain. Il faut que l’Europe fasse de même, ceci permettrait de prévoir un stockage plus sécurisé pour les Européens et à l’échelle nationale pour les citoyens français" pour Bénédicte Bévière-Boyer. 

Le problème de l’illectronisme et de la fracture numérique

Outre des limites de sécurité, le déploiement d’une identité numérique comporte une problématique importante : celle de l’accès au numérique. C’est pour cela que le rapport de la mission d’information préconise que le recours à l’identité numérique "reste optionnel". "Nous avons à faire face à une fracture numérique qui est présente, avec 13 millions de Français qui ont des difficultés avec le numérique. Cette solution doit être pratique, sécurisée mais elle ne peut être l’unique solution pour accéder aux services, notamment d’administration", ajoute Jean-Michel Mis. 

Pour permettre au plus grand nombre d’accéder à cette identité numérique, les rapporteurs recommandent de mettre l’accent sur la formation. "Dès le collège, comme c’est le cas actuellement. Il doit y avoir une forme d’éducation au numérique pour expliquer ce qu’on peut faire ou non avec internet, les informations que l’on donne sur soi sans forcément s’en rendre compte", détaille Jean-Michel Mis. Des formations devraient aussi être envisagées pour les plus âgés.

Pour Bénédicte Bévière-Boyer, les formations devraient être envisagées "dès les petites classes" car "les plus jeunes utilisent aussi smartphones et tablettes et peuvent alors être des proies du système numérique. Plus vite les jeunes apprendront à se familiariser aux risques du numérique, plus ils prendront des précautions et feront attention à ce qu’ils font, y compris dans le cadre de l'identité numérique." Elle suggère pour les personnes concernées par l’illettrisme numérique la mise en place de formation par divers moyens : agents médiateurs, bus itinérants, formations gratuites au sein des universités et des structures publiques telles que les mairies, bibliothèques… 

Dans un récent rapport, le Conseil national du numérique a lui aussi établi une liste de 35 recommandations en vue de la mise en oeuvre de l'identité numérique publique. La confiance des citoyens, avec des instances chargées de jouer les garde-fous, est aussi mise en avant, tout comme la mise en place d'un plan de formation générale pour tous les âges.