"Le dernier tango à Paris" : les dessous de la scène du "passe-moi le beurre"

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Le "viol" du "Dernier tango à Paris" : les dessous d'une scène

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Cinéma | C'est une scène culte de l'histoire du cinéma, pour Bernardo Bertolucci mort le 26 novembre et pour ses acteurs : Maria Schneider et Marlon Brando. Le critique de cinéma Antoine Guillot revient sur les dessous de la scène de sodomie du "Dernier tango à Paris" et ses enjeux, plus que jamais actuels.

Bernardo Bertolucci est mort le 26 novembre, à 77 ans. Son film le plus sulfureux, "Le dernier tango à Paris", reste polémique aujourd'hui. Antoine Guillot, critique de cinéma, et producteur de l'émission "Plan large" sur France Culture, dévoile les dessous de cette scène, ses répercutions pour ses protagonistes et les enjeux artistiques qui s'y nouent. 

Antoine Guillot : "Il faut évidemment se pencher sur le cas du “Dernier tango à Paris”, un immense film qui fait immensément scandale quand il sort en 1972. Marlon Brando, Maria Schneider dans un appartement, avec des images qui restent célèbres : Marlon Brando qui crie sous un pont du XVIe arrondissement, et à cause évidemment de cette fameuse séquence appelée “passe-moi le beurre”, séquence de sodomie qui fera énormément parler à l’époque.  

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Elle vaudra même au film d’être interdit en Italie. Non seulement interdit, mais la justice ordonnera en 1978 qu’on brûle toutes les copies existantes de ce film. Les Italiens ne pourront le revoir qu’en 1988. Le film fait scandale à l’époque à cause de cette scène. Ça lui vaut un succès international et le scandale rebondit beaucoup plus longtemps après : l’an dernier. 

En 2017, en pleine période #MeToo, en plein scandale #BalanceTonPorc, on va "balancer" une vidéo que Bertolucci avait enregistrée en 2013 où il raconte à la télévision néerlandaise que dans cette scène Maria Schneider n’était pas prévenue, qu’il s’était mis d’accord sur cette question du beurre avec Marlon Brando au petit déjeuner en beurrant leurs tartines". 

Maria Schneider
Maria Schneider
© Getty

Il va surtout dire “ce que je voulais, ce n’est pas une actrice qui simulait le viol ou la douleur, je voulais les vraies larmes d’une jeune fille”. C’est ce qu’il a obtenu, et c’est ce qui ruinera la carrière de Maria Schneider.

Elle dira qu’après ce film, elle s’était sentie “un peu violée”, parce qu’elle précisera quand même que la scène est simulée.
Mais ce qui va surtout la gêner, c’est qu’à cause du succès du film, on se moquera d’elle dans la rue, elle ne pourra pas aller dans un restaurant sans un ricanement de serveur si elle demande du beurre. La catastrophe pour elle, et c’est une jeune fille très fragile qui ne s’en remettra jamais vraiment. 

Le cinéaste et ses acteurs, sur le tournage du "Dernier tango à Paris"
Le cinéaste et ses acteurs, sur le tournage du "Dernier tango à Paris"
© Getty

Marlon Brando se dit aussi "violé"

Antoine Guillot : "C’est révélateur d’un certain état d’esprit, du metteur en scène démiurge, seul maître à bord, et que tout est permis pour obtenir quelque chose à l’écran. Mais ça existe aussi au théâtre, dans la peinture quand on épuise un modèle jusqu’à obtenir ce qu’on veut.  

Ce sont les limites humaines de l’art qui s’interrogent.  

Ce n’est pas systématique chez Bertolucci. Je ne crois pas que Dominique Sanda ou Stefania Sandrelli ont eu à se plaindre de la façon de travailler de Bertolucci. Elles vont retourner avec lui. Il ne faut pas faire de Bertolucci le monstre qu’il n’était pas. C’est quelqu’un de très compliqué, de très torturé". 

Dominique Sanda dans "1900" de Bertolucci
Dominique Sanda dans "1900" de Bertolucci
© Getty

Et d’ailleurs même Marlon Brando, à la sortie du tournage du “Dernier tango à Paris” - il faut le mettre en perspective avec ce qu’on sait depuis – disait qu’il s’était senti “violé” parce que Bertolucci lui avait demandé de tout déballer, et le film est un documentaire extraordinaire sur le Marlon Brando de l’époque. Il va raconter son enfance, ses parents alcooliques, il va mettre son âme à nue, encore plus que son corps.
Il aura beaucoup de mal, lui-même, à se sortir de ce film.
C’était un film très compliqué pour tout le monde.  

Il va faire un film qui en est le pendant lumineux, beaucoup plus tard, “Les Innocents”, où il va raconter à nouveau dans un appartement des scènes de sexe. Ce n’est pas le sexe de mort tel qu’il le filme dans “Le Dernier tango à Paris”, qui est un film très influencé par Georges Bataille.  

Sur le tournage des "Innocents" de Bertolucci
Sur le tournage des "Innocents" de Bertolucci
© Getty

Ce qui avait beaucoup choqué à l’époque, c’était aussi Marlon Brando insultant le cadavre de sa femme qui venait de se suicider.
C’est un film entièrement sur la pulsion de mort qui essaie de se résoudre par le sexe. Mais à bien regarder le film : qui s’en sort à la fin ?
C’est la jeune fille, jouée par Maria Schneider, qui va finir par abattre l’homme avec qui elle jouait à des jeux sado-masochistes.
Au contraire de l’image qu’on s’en fait, c’est la jeune femme qui a le beau rôle finalement.

Marlon Brando et Maria Schneider
Marlon Brando et Maria Schneider
© Getty - Un dernier tango à Paris

Une culture du cinéaste démiurge

Antoine Guillot : "Il est évident qu’aujourd’hui, ça ne peut plus passer, mais ça s’inscrit dans une vieille histoire du cinéma. On va ressortir récemment la même histoire sur Kechiche, mais on pourrait dire la même chose sur Hitchcock, sur Pialat, quand il gifle Sandrine Bonnaire sans la prévenir dans “À nos amours”, il sait très bien ce qu’il veut obtenir, et dans toute cette histoire du cinéma qui est d’obtenir de vrais sentiments, de vraies réactions et non pas le jeu d’un acteur. C’est une contradiction insoluble de laquelle on ne sortira jamais, mais c’est vrai qu’à l’époque actuelle, ça passe très mal".