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Le virus dans nos têtes. Avec Douglas Kennedy, Xavier Briffaut, Cynthia Fleury…

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Le virus dans nos têtes.
Le virus dans nos têtes.
© Getty - Busà Photography

La Revue de presse des idées. Le virus a infecté nos esprits plus encore que nos corps. Angoisse de la maladie, malaise du confinement ou peur de l’avenir, les répercussions psychologiques du moment que nous vivons sont protéiformes. Mais toutes les prises de paroles sur le sujet ne sont pas alarmistes, loin de là.

Parmi les premiers symptômes psychologiques liés à la crise, il y eut d’abord les difficultés de concentration. Ecrire et lire sur d’autres sujets que celui de la pandémie est en effet devenu difficile pour certains. C’est le cas de l’écrivaine américaine Joyce Carol Oates, qui le disait dans un texte paru il y a quelques jours dans le quotidien Libération :

"D’ordinaire si prévisible, immuable et agréable (enfin, jusqu’à un certain point), ma vie est devenue aussi bringuebalée qu’un wagon de montagnes russes lancé à tombeau ouvert. Incapable de travailler ou, disons, de trouver la concentration nécessaire à la préparation de mon travail, me voici en proie aux mails, textos et autres coups de fil intempestifs m’apportant leur lot de nouvelles « croustillantes », quelques infimes lueurs d’espoir pour un surcroît d’horreur : 76 000 morts du coronavirus aux États-Unis, et le compteur qui n’en finit pas de tourner".

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Un autre écrivain, Douglas Kennedy, décrit les mêmes symptômes d’une certaine agitation mentale, dans une tribune donnée au journal Le Monde :

"En ce moment, à peu près tous les gens que je connais ont des problèmes de sommeil. Des amis avocats. Des amis médecins. Des amis professeurs d’université. Des amis anciens golden boys à Wall Street. La femme qui m’a coupé les cheveux l’autre jour, ici, dans le Maine (où les coiffeurs ont été déclarés « services essentiels » et ont pu rouvrir… avec masques obligatoires pour tout le monde). Tous m’ont parlé de leurs insomnies".

Et il poursuit : "Quant aux gens autour de moi qui sont dans des relations de couple bancales ou dans des familles à problèmes, le confinement s’apparente pour eux à cette vision de l’intimité quotidienne digne d’August Strindberg [le dramaturge suédois, 1849-1912] : un supplice en forme d’impasse sans issue possible… car il n’y a en effet nulle part d’autre où trouver refuge".

Il note pourtant ce paradoxe que les personnes anxieuses ou dépressives ne se trouvent pas forcément plus mal dans la situation. L’anxiété vient souvent, note-t-il, de l’idée qu’une chose grave se produira inévitablement. Or, la "« chose terrible » est en fait en train de se produire en ce moment. Pas étonnant […] que ceux qui ont passé une bonne partie de leur vie à négocier ce sombre labyrinthe qu’on appelle la dépression se disent : maintenant, tous les gens du monde non déprimé ont un aperçu de ce à quoi ressemble mon monde intérieur".

Et il poursuit, citant le poète William Butler Yeats : "L’anxiété est, bien sûr, un des attributs de la condition humaine. De même que la peur ; la crainte que nous avons tous d’un effondrement individuel et collectif, telle que l’exprima magnifiquement le poète irlandais [...] dans un de ces plus célèbres poèmes, The Second Coming [Traduction d’Yves Bonnefoy] :

Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.

L’anarchie se déchaîne sur le monde

Comme une mer noircie de sang : partout

On noie les saints élans de l’innocence".

À lire aussi : Quand le déconfinement fait peur...

Cortex et anxiété

Les étudiants disent également avoir des difficultés à se concentrer durant cette période si inhabituelle. La professeure en psychologie de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Béatrice Pudelko explique pourquoi dans The Conversation. En situation de danger, "l’amygdale s’active rapidement et automatiquement en réponse aux stimuli sociaux chargés en émotions négatives. Les recherches en neurosciences montrent que les gens sont non seulement très sensibles à la charge émotionnelle de leurs perceptions, mais aussi qu’ils sont incapables de l’ignorer".

Plus inquiétante encore est l’hypothèse d’une seconde vague épidémique qui serait de nature dépressive. Non pas à cause du confinement ou de la crise sociale qu’il engendre, mais parce que ceux qui ont été infectés par la maladie pourraient en subir le contrecoup psychologique durant plusieurs mois. Le virus est en effet neurotropique, c’est-à-dire susceptible de s’attaquer au cerveau. Cela laisse à craindre une dégradation de la santé mentale et une hausse des cas de suicide, peut-on lire dans Les Echos sous la plume de Yann Verdo.

Cocon-confinement

Mais si la crise crée de l’anxiété, cette dernière n’a pas été aussi importante qu’on aurait pu le craindre, indique le chercheur en épistémologie de la santé mentale Xavier Briffault dans L’Humanité : "Le confinement aurait joué un rôle d’anxiolytique. Enfermer les gens chez eux les a protégés de l’exposition au virus - c’était le but - mais aussi, pour certains, du travail, des transports bondés, en particulier dans les zones très urbanisées et habituellement très soumises au stress. Les amortisseurs socio-économiques (chômage partiel…) ont aussi joué leur rôle. Pour ceux qui ont pu en bénéficier, le fait d’être confiné à domicile a donc pu jouer un rôle protecteur. Je pense aux salariés, aux travailleurs du tertiaire ou aux fonctionnaires. Bien sûr, tout cela ne se vérifie pas pour ceux qui ont continué d’être exposés, ne pouvaient pas télétravailler, pour les professions libérales…"

La phase de déconfinement ne semble pas non plus  provoquer massivement des angoisses nouvelles : "On ne voit pas se profiler non plus, en France, la catastrophe psychopathologique qu’on pouvait redouter. L’inquiétude porte plutôt sur ceux qui vont pâtir, demain, des conséquences économiques de la crise".

Le chercheur tente l’hypothèse que c’est peut-être autant la sidération qu’a représenté cet état inédit de confinement que le virus lui-même qui a créé de l’angoisse : "Les réponses sociales ont été aussi folles que les inflammations provoquées par le Covid-19, chez les malades les plus touchés. En majorité, les victimes ont été tuées par une sur-réaction de leur système immunitaire. On peut dire qu’il y a eu aussi une sur-réaction du corps social à ce phénomène sanitaire".

Les malades mentaux nous soignent

Le constat est également relativement rassurant du côté des patients psychiatriques. La philosophe Cynthia Fleury, membre du comité national d’éthique, le dit dans Libération :

"La catastrophe n’a nullement eu lieu. Une hypothèse a même émergé, digne des plus belles espérances : une possible protection des patients face au Covid-19, alors même qu’ils forment une population à risques (surpoids, troubles cardio-vasculaires). A Sainte-Anne (mais c’est vrai dans d’autres services psychiatriques), alors qu’en moyenne 19% du personnel médico-soignant a contracté le Covid-19, seuls 3% des patients hospitalisés ont été dépistés positifs. Certes il y a l’argument de l’isolement social, et le fait que les soignants aient pris beaucoup de précautions pour les protéger. Néanmoins la question se pose : existerait-il des effets antiviraux de la chlorpromazine (antipsychotique habituellement prescrit contre la schizophrénie) ? […] Imaginez, ceux qui sont stigmatisés sans cesse, mis au ban de la société, ceux-là auraient une part déterminante de responsabilité dans le traitement contre le Covid-19, pour protéger, non seulement les patients psychiatriques, mais aussi chacun d’entre nous".

Elle aussi a constaté que ces patients n’allaient pas plus mal durant cette période, parfois même au contraire : "Il est très difficile d’expliquer pourquoi des patients schizophrènes, bipolaires, atteints de mélancolie sévère, voire d’idées suicidaires, dans ces périodes d’effraction du réel dans la vie collective semblent à distance, rassérénés"

Il faut bien sûr ne pas oublier que, pour certains malades vulnérables, d’autres difficultés se sont additionnées. Cynthia Fleury note par exemple que certains troubles de la cognition peuvent empêcher le respect des gestes barrière et le confinement favoriser les comportements addictifs, comme les jeux en ligne.

Décompensation

La psychologue Magali Croset-Calisto, insiste, elle, dans une tribune publiée dans Libération, sur le syndrome de la cabane que pourraient ressentir nos concitoyens : "Les personnes qui ont vécu le confinement comme un refuge protecteur peuvent ressentir le déconfinement avec circonspection, voire angoisse. C’est durant cette période que le retour du refoulé advient. Aussi, les acteurs de santé savent à quel point il est essentiel de pouvoir prévenir et diagnostiquer rapidement les personnes à risque afin d’éviter non pas une seconde vague de coronavirus, mais des flux et reflux d’insoutenable gravité de l’être, jusqu’à la possibilité même de l’effondrement"

Attention, donc, à la décompensation. Et Magali Croset-Calisto de faire une analogie entre la psychologie individuelle et l’état d’esprit collectif, notamment celui qui régit l’économie : "Aussi, à la décompensation individuelle, le spectre d’une décompensation collective est à prendre en considération. A moins que le monde d’après développe une économie qui tienne compte des conséquences de la crise, comme on tient compte des solutions de résolution d’un problème psychique… A ce titre, centrifuges ou centripètes, les effets sur l’économie psychique mais aussi sur l’économie industrielle et marchande donc, mériteraient d’être étudiés de près par nos dirigeants qui, par-delà les métaphores guerrières, pourraient s’inspirer actuellement des sciences de la psyché pour calmer les angoisses du marché et réduire les inégalités". Reste à savoir comment.

Marc Aurèle au secours !

Le philosophe Charles Pépin considère enfin, dans La Croix, qu’il faut réapprendre la leçon des stoïciens : "La seule façon de dissiper l’angoisse est d’apprendre, comme le faisaient les stoïciens, non seulement à apprivoiser l’incertitude mais aussi à l’aimer".

Il semble avoir été précédé par les lecteurs du monde entier qui se ruent sur les philosophes, comme le dit Stéphanie Chayet dans Le Monde des Livres : "Selon l’éditeur Penguin Random House, cité par le quotidien britannique The Guardian_, les ventes de ce classique de la philosophie antique ont augmenté de 28 % au premier trimestre 2020 par rapport à l’année dernière"_.

Ainsi peut-on voir le monde entier se ruer en librairie. Mais stoïquement.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l'équipe de la Compagnie des Œuvres