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Le webtoon, bande dessinée numérique sur smartphone, déferle en France

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La version française du site coréen Webtoon revendique deux millions d'utilisateurs mensuels (Capture d'écran).
La version française du site coréen Webtoon revendique deux millions d'utilisateurs mensuels (Capture d'écran).
© Radio France - Laura Dulieu

Depuis les confinements de 2020, les webtoons explosent. Ces bandes dessinées numériques conçues pour être lues sur un smartphone attirent de plus en plus de public mais aussi de plus en plus d'auteurs et autrices.

Nés en Corée du Sud dans les années 2000, les webtoons déferlent en Europe depuis déjà quelques années. Bandes dessinées numériques exclusivement destinées à être lues sur smartphone, elles sont disponibles entre autres sur la plateforme Webtoon, le géant du secteur, filiale de Naver (l'équivalent du Google coréen). Le groupe a l’intention de développer une filiale européenne, et cherche à en ouvrir le siège à Paris.

Pour lire un webtoon, il suffit d’un smartphone et de son pouce, pour "scroller", faire défiler du bas vers le haut la bande dessinée. À l’heure où les mangas papiers sont chers et parfois plus difficilement accessibles, les webtoons séduisent de plus en plus de lecteurs et lectrices. Myriam en fait partie : férue de mangas depuis le collège, elle découvre le webtoon il y a deux ans : "Comme toute bonne accro aux mangas, je lisais les scans traduits en ligne avant qu'ils ne sortent en France, où ils sortaient avec six mois, un an de retard. Mais le webtoon, c'est tout à fait différent. Il y a autant de styles de dessins que d'auteurs. Ce sont des auteurs coréens, américains et d'un peu partout, ça donne accès à des cultures très différentes." Pauline, lectrice de webtoons depuis deux également, souligne "plus de styles différents disponibles dans les webtoons, plus de romans graphiques qui ne sont pas à proprement parler des mangas."

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En France, le pionnier du secteur fut Delitoon, première plateforme de webtoons, née en 2011. En 2019, le géant sud-coréen Webtoon Naver (créé en 2004 en Corée) crée sa version française. C’est à ce moment-là que la scénariste de bande dessinée Rutile se lance : "Je viens de la BD papier, mais j’ai toujours gardé un œil sur ce qui se faisait dans le numérique. Il y a eu diverses tentatives qui ont plus ou moins échoué, notamment à cause des modèles économiques. Quand j’ai vu tout ce qui a été inventé en Corée au début des années 2000, je me suis dit qu’on avait enfin un médium de bande dessinée en adéquation avec un support largement répandu : le smartphone."

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Un modèle basé sur le "freemium"

Trois ans après son arrivée en France, la plateforme Webtoon y revendique 2 millions d’utilisateurs chaque mois, et plus de 82 millions dans le monde. Quant au modèle économique, plusieurs modes de consommation existent : il y a d’un côté les "originals", les auteurs et autrices payés pour publier leurs histoires souvent payantes, et d’un autre côté les "canevas", qui mêlent professionnels et amateurs et proposent plutôt des contenus gratuits. Ces différents modes de consommation des webtoons ouvrent des perspectives selon Rutile : "En Corée, c'est une industrie multimillionnaire qui génère énormément de profits. En France, ça se développe. Mine de rien, on est un grand pays lecteur de bande dessinée ! Le public français a prouvé qu'il était là, qu'il était friand et qu'il était prêt à s'investir dans ce médium."

À l’inverse des plateformes comme Netflix qui fonctionnent par abonnement, Webtoon n’en propose pas. Après les premiers épisodes souvent gratuits, il faut payer pour voir un ou plusieurs chapitres en avance, pour avoir l’histoire en entier, etc. Ce qui permet, selon Myriam, de concrètement et directement soutenir un auteur ou une autrice : "Ce sont des formats souvent hebdomadaires, avec un chapitre par semaine ou de temps en temps. Par exemple, la série que je suis, ça fait plus d'un an que je la suis. Cela crée une sorte de lien avec eux, avec l'œuvre, via ce rythme. Il y a une communauté très positive : en dessous de chaque chapitre, il y a des commentaires de fans, de lecteurs et en général, je vois beaucoup de soutien, d'appréciation pour les auteurs. Je trouve ça assez sympathique. En tout cas, c'est une autre forme de consommer de la culture."

Souvent comparés aux mangas, les webtoons séduisent souvent les lecteurs et lectrices du genre japonais. Pauline, lectrice de webtoons depuis deux ans également, note " des similitudes " avec les mangas, comme "la fidélisation des lecteurs avec des parutions hebdomadaires par exemple, ou dans le style parfois." A l'inverse, grande lectrice de mangas, Asmaa reproche aux webtoons un manque de profondeur dans les récits : "Je trouve ça mièvre. Je préfère les récits plus adultes. Dans les webtoons, il y a souvent la figure de la princesse malaimée, rejetée par sa famille, secourue par un prince qui a des allures très viriles voire machistes et qui se révèle être un grand cœur sensible."

Un reproche que nuance la scénariste Rutile : "Tout n’est évidemment pas un chef-d’œuvre. Le webtoon attire un public majoritairement féminin, et est écrit majoritairement par des autrices. C’est un raz de marée, et pour une fois, le public féminin est réellement considéré dans la bande dessinée. Oui, il peut y avoir aussi une partie sexiste. En Corée, c’est une industrie, avec des normes chapeautées par une entreprise qui veille à répondre à un certain ‘cahier des charges’." "Il ne faut pas oublier que c'est coréen rappelle également Pauline*, et que la société coréenne est machiste voire antiféministe. Ce sont des poncifs qui reflètent la société, du moins pour les auteurs et autrices coréens."*

Mais la diffusion massive de ce genre permet à des artistes de tous les pays d'y participer. "On peut jouer avec les codes ! se réjouit Rutile*.* Dans notre webtoon avec la dessinatrice Diane Truc, Colossale, on s’est attachées à faire quelque chose qui ne soit pas sexiste." Colossale raconte en effet l’histoire d’une jeune aristocrate qui cache son goût pour la musculation, pas acceptée par son milieu. "Il y a une réflexion sur le corps, sur les classes sociales, les rapports entre les genre, avec un souci d’inclusion", assure Rutile.

Un retour au roman feuilleton ?

L’exportation des webtoons hors de Corée pourrait donc permettre d’élargir et de faire évoluer les thèmes et les normes des récits, tout en gardant des codes narratifs bien identifiés. Selon Rutile, il s’agirait même d’un retour aux sources de la bande dessinée : "On revient à des bases très anciennes et très françaises : le roman feuilleton." Les épisodes de webtoons étant publiés au fur et à mesure, chaque chapitre doit en effet constituer une unité tout en donnant envie au lecteur de revenir lire les suivants. "Il faut qu’il y ait une certaine cohérence, explique Rutile. Il faut satisfaire suffisamment le lecteur tout en lui donnant envie de revenir la semaine suivante. Il faut donc le laisser sur une note haute : les Coréens ont développé cet art du cliffhanger (le suspense en fin d’épisode)". Pour autant, cela reste de la bande dessinée numérique selon la scénariste : "le principe de l'art séquentiel, c'est-à-dire des cases qui se suivent et qui constituent une unité avec un sens, cela reste de la bande dessinée aussi centenaire soit-elle. Il faut juste en repenser légèrement les codes et respecter quelques règles propres à ce médium."

"Un médium réellement populaire"

Quoi qu’il en soit, le mode de diffusion du webtoon le rend largement accessible. Une manière de contrebalancer le prix de plus en plus élevé des mangas ou des bandes dessinées selon Rutile : "On revient à un médium réellement populaire, à une diffusion réellement massive. Les albums de bande dessinée coûtent de plus en plus cher, donc le public est de plus en plus restreint. Même le manga suit ce chemin, avec des tomes qui atteignent les 15 euros à leur sortie." La fréquentation des sites de webtoons a par ailleurs explosé au moment des confinements de 2020.

"J’ai l’impression de revenir aux bases de la bande dessinée, se réjouit Rutile. Pour moi, la BD est un art pour les pauvres par les pauvres, un art de diffusion massive." Mais c’est là que le bât peut blesser : un chapitre de webtoon se lit en cinq à dix minutes, à raison d’une publication par semaine, la demande de productivité auprès des auteurs et autrices est grande. Sans oublier que beaucoup ne sont pas ou peu rémunérés. C’est d’ailleurs comme ça que sont séduits les lecteurs qui lisent des webtoons pour la première fois : "Ce sont vraiment des auteurs qui proposent leurs contenus gratuitement, explique Myriam, un peu comme sur YouTube. Après, il est possible de soutenir financièrement un artiste qu’on aime beaucoup si on veut lire des chapitres en avance. Mais à la base, c’est du contenu gratuit sur Internet, un passe-temps, un peu comme les blogs, etc. C’est un peu la démocratisation de la bande dessinée, par des professionnels ou non. J’imagine que pour les auteurs, il y a des bons et mauvais côtés."

La scénariste se dit pour autant "optimiste" pour la France : "Je pense qu’on verra naître un syndicat des auteurs de webtoons. Ils se sont très vite rassemblés pour échanger, parler administratif… ll y a une culture des droits sociaux en France, je pense que les auteurs arriveront à s’organiser." Quoi qu’il en soit, un réel succès populaire peut vite devenir rentable. Certains webtoons ont rencontré un tel succès qu’ils ont, paradoxalement, été publiés en version papier.