Publicité

Lecture labiale : le port du masque du bout des lèvres

Par
Impossible, pour les sourds et malentendants, de lire sur les lèvres en raison des masques.
Impossible, pour les sourds et malentendants, de lire sur les lèvres en raison des masques.
© Getty - Esther Moreno Martinez / EyeEm

Le port du masque quotidien a singulièrement compliqué la vie des malentendants, soudainement empêchés de lire sur les lèvres. Ils peinent donc à communiquer. Si la lecture labiale est un processus que nous utilisons tous inconsciemment, elle est aussi une discipline qui s'enseigne et s'apprend.

Pour tout un chacun, le masque qui couvre nos visages depuis plusieurs mois est un sérieux frein aux interactions sociales les plus basiques, dissimulant là un sourire, là encore une mine déconfite. Si les yeux expriment beaucoup, ils ne suffisent pas à dire tout d'une expression, et l'on accorde donc d'autant plus d'importance aux mots prononcés. Pour les sourds et malentendants en revanche, le port du masque a tout d'un long calvaire : le morceau de tissu rend impossible toute lecture labiale, souvent indispensable à la communication.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

La lecture sur les lèvres : une technique ancestrale... 

Longtemps les sourds, incapables de communiquer avec leurs semblables, ont été considérés à tort comme dénués d'intelligence. Les Grecs comme les premiers Chrétiens considéraient qu'il n'était pas possible d'enseigner aux malentendants. Seuls les plus aisés d'entre eux, grâce à des précepteurs privés, ont eu accès à l'éducation. Il faut attendre le XVIIe siècle et l'intervention de l'Abbé de l’Épée, un prêtre janséniste français, pour que les sourds puissent avoir accès à une éducation qui prenne en compte leur handicap. L'Abbé de l’Épée est ainsi le premier à enseigner la langue des signes, mais aussi le premier à s'intéresser de près, en France, à la question de la  lecture labiale :

Publicité

"Le sourd-muet n’est totalement rendu à la société que lorsqu’on lui a appris à s’exprimer de vive voix et à lire la parole dans les mouvements des lèvres. Ce n’est qu’alors seulement qu’on peut dire que son éducation est entièrement achevée", écrit-il ainsi dans son ouvrage L’Art d’enseigner à parler aux sourds-muets de naissance, en 1820 :

J'ai vu des sourds-muets qui, sans leçon préliminaire, n’avaient besoin que de regarder attentivement le mouvement des lèvres, pour articuler un grand nombre de syllabes ; et j’ai sous mes yeux plusieurs de ces enfants qui répètent passablement tous les mots qu’ils voient prononcer ; et ce sont leurs mères qui le leur ont appris, sans autre art, sans autre secours que la patience que donne l’amour maternel.

On retrouve également des références à la lecture labiale dès 1648, dans l'ouvrage de John Bulwer, un médecin et philosophe anglais, qui s'intéresse à l'étude du corps et de la communication humaine. Il est d'ailleurs le premier à proposer d'éduquer les sourds dans un ouvrage intitulé Philocophus, ou les amis sourds et stupides de l'homme (Philocopus, or the deaf and dumbe man's friend), dès 1648.

On le sait désormais, la langue des signes est bien antérieure à son enseignement par l'abbé de l’Épée, et certainement pluri-millénaires. Les moines ayant fait vœu de silence, par exemple, utilisaient souvent leur propre langue des signes rudimentaire pour communiquer entre eux. De la même façon, la lecture labiale est ancienne et les sourds ne se sont certainement pas privés, au fil des siècles, de tenter de communiquer, autant que possible, en lisant sur les lèvres.

...et à la portée de tous

La lecture labiale, d'ailleurs, n'est pas l'apanage des malentendants : il s'avère que tout le monde utilise cette capacité par défaut, et de manière inconsciente. "A notre époque, nous sommes très souvent avec des casques, ou des écouteurs, ce qui nous désynchronise de l'audition", précise Annie Dumont, orthophoniste et autrice de Voir la parole : lecture labiale et perception audiovisuelle de la parole (Elsevier Masson, 2002). "On se rend compte que, maintenant, de plus en plus de gens sont capables de décrypter quelques éléments de sens, quand ils sont dans le bon contexte. Quand vous êtes peut-être dans dans le bus ou dans le métro, vous arrivez à deviner un petit peu ce que se disent deux personnes en face l'une de l'autre, parce qu'elles vont parler sur des expressions assez simples."

Lire sur les lèvres sollicite des entrées visuelles : cela va activer les zones postérieures cérébrales qui correspondent à tout ce qui est activation du visuel, mais aussi toutes les zones de la parole, du langage, donc les zones motrices, les zones de Broca. Tout ça s'allume un peu partout dans le cerveau ! Il n'y a pas un site cérébral qui serait dédié uniquement à la lecture labiale, puisque lire sur les lèvres, lire de la parole, lire du langage, c'est activer à la fois toutes nos compétences et connaissances langagières en plus des entrées visuelles.

Ce n'est pas un hasard si, lorsque nous tentons de suivre une conversation dans un environnement bruyant, nous avons tendance à focaliser bien plus attentivement notre attention sur le langage de notre interlocuteur : "L'idée est que nous combinons des preuves de différents sens pour former un percept. Et plus les informations sensorielles d'une modalité sont dégradées (par exemple, les informations acoustiques), plus nous pondérons les informations sensorielles d'une autre modalité (par exemple, la modalité visuelle de la lecture des lèvres)", précise ainsi la neuroscientifique Helen Blank. En clair : nous avons naturellement tendance à compenser le manque d'informations auditives par des informations visuelles. Et la lecture labiale est ainsi, intuitivement, à la portée de tous. 

Lire sur les lèvres : une question de technique comme de contexte

Les orthophonistes, eux, préfèrent cependant parler de lecture "faciale", assure l'orthophoniste Annie Dumont :

La lecture faciale permet de comprendre la parole, de saisir la parole, de capter la parole. Mais elle est basée, déjà, sur un bon niveau de langage parce qu'il faut sans arrêt représenter ce que sont des mouvements qui ne sont pas donnés uniquement par les lèvres, mais aussi par les mouvements des pommettes, du menton, du cou. C'est extrêmement complexe.

L'éducation à la lecture faciale diffère selon que les récipiendaires sont sourds de naissance, ou bien devenus sourds plus tard dans leur vie, raconte l'orthophoniste : 

Le travail que l'on fait en rééducation est basé sur les compétences de la personne et sur un travail que l'on va faire de captation des éléments de parole, qui va aussi se baser sur la mémoire du langage, donc sur l'entrée dans le vocabulaire, sur un flux verbal qu'on va accélérer, ralentir, etc. Etc. Il faut donc un certain niveau de langage. C'est pour ça que l'on n'apprend pas aux enfants qui sont nés sourds à lire sur les lèvres. Ils construisent en même temps leur langage et leur connaissance des mouvements des lèvres. A l'inverse, quand on devient sourd, on a quand même un "background", un niveau de langage interne qui est important. 

1h 11

L'enseignement de la lecture labiale doit ainsi prendre en compte les nombreux pièges propres à la langue française, à l'image des sosies labiaux. "On apprend aux gens qu'il y a des phonèmes comme les "peu" [p], les "beu" [b], les "meu" [m] qui vont être identiques sur les lèvres", poursuit l'orthophoniste : 

On construit tout le système en leur expliquant par exemple que les "feu" [f] et les "veu" [v] sont identiques sur les lèvres, que les "cheu" [ʃ] et les "jeu" [ʒ] également, et on part des voyelles qui, elles, se différencient par ce qu'on appelle un degré d'aperture, c'est-à-dire d'ouverture de la bouche. La voyelle qui se remarque le mieux, c'est le "a" qui n'est d'ailleurs pas trop déformé en fonction de la consonne qui est devant. Si vous dites "Ma" ou "cha" ou "sa", vous allez bien voir que malgré la difficulté de co-articulation, c'est-à-dire le passage de la consonne dans la voyelle, vous avez quand même cette ouverture quand il y a un "a".

Mais la langue française a aussi ses pièges, prévient Annie Dumont : "Les "que" [k], les "gue" [g] et les "reu" [r] sont invisibles. Le"reu", c'est d'autant plus embêtant parce que c'est un phonème très occurrent dans la langue française".

L'apprentissage de la langue des signes se fait donc en s'intéressant au degré d'aperture des différentes voyelles. "Il y a cinq mouvements pour les consonnes et 3 pour les voyelles", détaille Annie Dumont. Viennent après les autres informations qui permettent d'identifier les mots, puis les phrases : le contexte, évidemment, mais aussi les structures de phrase, puisque les contraintes syntaxiques permettent d'établir qu'après tel type de mot, il y a entre 30 et 40 % de chance de voir arriver un autre mot : "On va avoir un verbe après un pronom, ou un adjectif avec un nom, par exemple. C'est ce que l'on appelle la suppléance mentale". 

Malheureusement, jusqu'ici, nulle technique ne vient suppléer aux masques, qui empêchent toute interprétation du mouvement des lèvres. Et les quelques masques transparents déjà existants, entre leur forme et la buée, ne sont pas d'une grande efficacité, confie Annie Dumont. Il faudra donc attendre que la production de masques transparents pensés pour aider les sourds et malentendants, autorisée par la direction général de l'armement, porte ses fruits et espérer ainsi que les professions les plus essentielles en soient équipés.