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Lénaïg Bredoux, gender editor à Mediapart : "Il faut travailler à améliorer nos pratiques journalistiques"

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© Getty - Ada daSilva

En octobre 2020, inspiré par le New York Times, le site d'informations français Mediapart a nommé sa journaliste Lénaïg Bredoux "responsable éditoriale aux questions de genre" afin d’impulser un traitement moins sexiste de l’actualité. Rencontre sept mois plus tard pour pour un premier bilan.

Qu’est-ce qu’être gender editor, fonction que vous avez traduite à Mediapart par "responsable éditoriale aux questions de genre " ?

Lénaïg Bredoux : "C’est un rôle que nous avons créé en octobre 2020 après des réflexions de plusieurs années pendant lesquelles Mediapart a de plus en plus investi les questions de genre de manière générale : les inégalités salariales, les mobilisations féministes dans le monde ou encore, bien sûr, la question des violences sexistes et sexuelles dont l’actualité est particulièrement forte depuis l’automne 2017 et le mouvement #MeToo. Au fur et à mesure de ce travail, nous avons mesuré comment la presse traite peu, mal, pas suffisamment, ces questions-là.

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Ce n’est pas un constat que Mediapart ferait seul dans son coin : il est appuyé par de très nombreuses études, par des institutions publiques, reconnues, indépendantes comme le CSA et l’Ina, par d’innombrables travaux de sociologues, par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes… Je pourrais multiplier les sources comme elles disent toutes la même chose ! Et, au fil des ans, ne montrent pas d’évolution marquante contrairement à ce qu’on pourrait croire".

Le constat est sévère pour la presse…

"Oui, et en ressortent deux problèmes. D’abord l’invisibilité massive des femmes dans la presse tous supports confondus. Elles ne sont pas ou peu dans l’actualité, en tout cas beaucoup moins que les hommes, et pas à la hauteur de ce qu’elles représentent dans la société. Ensuite, quand elles sont présentes dans l’actualité, elles le sont d’une manière stéréotypée – comme les très classiques allusions sexistes dans les portraits de femmes politiques. Ou alors elles sont cantonnées au rôle de témoin, de victime, et très peu sollicitées du fait de leurs responsabilités. 

Ces deux problèmes d’invisibilité et de stéréotype montrent que notre travail de journaliste est biaisé. À partir du moment où l’on reconnaît ces biais, la question se pose de comment, concrètement, mieux faire notre travail de journaliste, mieux documenter la réalité".

Concrètement, quand intervenez-vous ? En amont pendant les conférences de rédaction ? Plus tard au moment de l’écriture ou de la relecture des papiers ?

"C’est un travail difficile à expliquer car, évidemment, il n’y a pas de réunion quotidienne de la rubrique genre – rubrique qui n’existe pas d’ailleurs ! L’idée, c’est d’avoir un rôle transversal en essayant de coordonner une couverture de l’actualité dans tous les services du journal parce que ce n’est pas une problématique isolée. Cette question est au cœur de la réalité, de toutes les réalités, et il faut faire en sorte qu’elle ne disparaisse pas du fait des biais dont je parlais.

On est donc partis de l’idée qu’une personne dédiée à ces questions pouvait contribuer à impulser des couvertures que, sinon, nous laisserions un peu de côté. Pendant la pandémie, on a ainsi des débats télévisés sur le Covid19 avec beaucoup d’hommes en plateau alors que les premières lignes sur le terrain sont majoritairement féminines, avec des métiers très peu considérés, mal payés, comme ceux du soin. Et ces sujets-là, on n’en parle jamais comme ils ne font pas l’actualité.

C’est la même chose sur la question de l’international. On essaye d’impulser davantage de couverture sur les mobilisations féministes partout dans le monde – par exemple le fait que les féministes ont été très importantes en Thaïlande dans les manifestations contestant le roi, ce que la presse a peu mis en avant. On en discute beaucoup avec mes collègues et notamment François Bougon qui coordonne le service international. Il a envoyé le message à tous ses correspondants, à tous ses pigistes, en leur disant qu’on créait un poste, que ces questions faisaient partie des sujets à traiter… Et il y a maintenant beaucoup plus de papiers !"

Votre rôle est donc de veiller à ce que ces sujets ne disparaissent pas de l’actualité ?

"Oui. Il ne s’agit pas d’en faire l’alpha et l’oméga de toute l’actualité, cela n’aurait pas de sens, ni d’en faire une espèce de gadget qu’on viendrait rajouter sur une actualité, mais de les intégrer pour que cela devienne un sujet d’actualité au quotidien. En ce sens, c’est un rôle très traditionnel, dans les rédactions, de coordination des productions éditoriales. On est dans une réflexion collective sur l’actualité, sur la production des articles, sur ce qui fait la une de Mediapart, sur le choix des photos, des mots… Car il ne faudrait pas résumer cet enjeu à la seule parité des interventions dans les articles ou sur les photos".

Vous occupez ce poste depuis sept mois. Quel est le premier bilan ?

"Il est difficile pour moi toute seule de dire les retombées positives ou négatives dans la rédaction. Ce que je vois par contre, c’est que c’est beaucoup de travail, plus que ce que j’avais imaginé. Un puits sans fond ! Quand vous commencez à vous pencher sur ces questions, vous en voyez de nouvelles surgir … Comme quelque chose qui ne s’arrêterait pas ! Après, on verra à la longue si le dispositif choisi est le bon, si c’est comme cela qu’il faut continuer… Il est beaucoup trop tôt pour le dire".

Diriez-vous que votre rôle est nécessaire ? Engagé ?

"Nécessaire, j’en suis convaincue. Il faut travailler à améliorer nos pratiques journalistiques. Et évidemment que c’est une forme d’engagement. Moi, je ne renie pas un engagement éditorial, un engagement comme journaliste, un engagement à la déontologie et l’éthique de mon métier… Oui, je considère qu’aujourd’hui, nous avons parfois une vision machiste, sexiste, de l’actualité, de la réalité. Et ces stéréotypes que nous reproduisons dans les médias contribuent à les renforcer dans la société et, donc, à renforcer des inégalités".

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Vous intéressez-vous aussi à d’autres inégalités, comme le racisme ou les LGBTphobies ? 

"Bien sûr. Se concentrer sur la question des biais ouvre plein de voies. Parce que quand vous réfléchissez à la question du genre, vous réfléchissez évidement aussi à la question des discriminations raciales ou à la question des discriminations sociales, comme elles sont très croisées".

C’est la première fois qu’un titre de presse français crée un tel poste. Avez-vous eu des retours, des demandes de conseils ou des remarques de confrères et consœurs d’autres médias ?

"J’ai senti un vrai intérêt dans la profession, qui n’a d’ailleurs pas commencé quand on a créé le poste à Mediapart. Depuis quelque temps, une partie de la profession se demande comment l’on pourrait mieux faire notre travail. Par exemple, ces dernières années, deux associations professionnelles ont émergé : Prenons la une, pour une meilleure visibilité des femmes dans les médias comme à l’intérieur des rédactions, et l’association des journalistes LGBT (l’AJL), créée suite au débat sur le mariage pour tous pour une meilleure prise en considération de ces questions dans la presse.

Il y également des tribunes qui sont publiées sur ce sujet – j’ai fait partie des signataires de celle sur les femmes journalistes en politique sortie dans Libération il y a quelques années. À l’image de ce qu’il se passe dans la société, il existe ainsi un bouillonnement dans notre profession, et heureusement ! Sinon, nous serions coupés de la réalité qui nous entoure. Après, la façon de faire, c’est à chaque rédaction de s’organiser en interne".

Retrouvez l'entretien de Lénaïg Bredoux et Aurélien Martinez dans l'émission Soft Power du dimanche 25 avril.

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