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Les Accords d'Evian, et ensuite : après la guerre sans nom, une drôle de paix

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A l'été 1962, quelques mois immédiatement après les Accords d'Evian, des enfants d'Alger.
A l'été 1962, quelques mois immédiatement après les Accords d'Evian, des enfants d'Alger.
© Getty - Dominique Berretty - Gamma Rapho

En 1962, plus de 2 millions d'Algériens enfermés dans des camps ont été libérés, 300 000 réfugiés sont rentrés, et 650 000 Européens ont gagné la France en quelques mois. Une histoire de violence, de bouleversements, et de divisions fratricides qui a le plus souvent été racontée comme un trauma.

A la fin de la guerre d’Algérie, les sols étaient encore grevés de onze millions de mines antipersonnel, dissimulées là par l’armée française, principalement entre 1956 et 1959, et souvent le long des frontières. Lorsqu’aux mois de mai et juin 1962, entre 250 000 et 300 000 réfugiés franchiront la frontière dans le sens du retour depuis le Maroc ou la Tunisie, c’est par ces champs de mines qu’ils transiteront, dans de grands convois improvisés sous l’égide d’ONG comme le Croissant rouge ou la Croix rouge, avec l'aide du Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU. Quand, pas plus tôt qu’en 2007, l’armée française décidera de livrer enfin à l’Algérie (qui les réclamait depuis l’indépendance) les plans de l’implantation de ces mines qui continuent de tuer parfois, on estime qu’il en restait toujours trois millions, enfoncées dans le sol.

Ces champs de mines qui hantent encore le sol de l’ancienne colonie française, comme ces réfugiés à l’histoire toujours un peu fantomatique malgré la liesse, sont aussi une métaphore efficace pour dire ce sur quoi ouvrent les Accords d’Evian, signés un 18 mars, il y a 60 ans. Evidemment, sur la paix, décrétée immédiatement - et ce cessez-le-feu n’est pas rien au vu du nombre de morts en plus de sept ans de guerre (25 000 côté français, dont 15 000 au combat, et un chiffre toujours flou côté algérien, qui navigue entre 250 000 et un million). Mais une paix sur la brèche, sans pour autant qu’elle ne soit que de papier. Une paix qui mettra bien plus de temps à cristalliser, et à s’incarner pour vraiment s’installer au terme d’une année 1962 à la fois violente et libératrice, où l’horizon des possibles des uns commence par être le monde perdu des autres, dans un bouleversement des repères et des places que n’attrapait pas vraiment le texte de l’accord accouché sur les bords du Lac d’Evian par des négociateurs en bras de chemise, fatigués.

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Deux mois après l'indépendance, le 5 septembre 1962, des soldats de l'Armée de libération nationale patrouillant toujours dans le quotidien des rues d'Alger.
Deux mois après l'indépendance, le 5 septembre 1962, des soldats de l'Armée de libération nationale patrouillant toujours dans le quotidien des rues d'Alger.
© Getty - Dominique Berretty - Gamma Rapho

Un accord miraculeux et précaire

Dans la nuit, ce week-end-là, à la frontière franco-suisse, Français et Algériens étaient tombés d'accord. C’était en fait l’issue d’un processus de plus d’un an et demi de discussions plus ou moins secrètes. Si, dès sa déclaration d’entrée en guerre avec la puissance coloniale (consultable ici), le 1er novembre 1954, le Front de Libération Nationale (F.L.N.) avait réclamé des négociations, la classe politique française, en revanche, avait mis du temps à y venir. Dans son camp en particulier, le général de Gaulle, qui, lui, s’était rangé à l’idée de l’indépendance algérienne, comptait à proximité immédiate de nombreux poids lourds fermement décidés à ne rien lâcher - à commencer par le Premier ministre, Michel Debré, qui en fera un motif de démission et manœuvrera tardivement, en coulisses, contre l’accord. C’est dire si cette paix, accouchée avec la Suisse en sage-femme logistique, fut à la fois miraculeuse et précaire. 

Si précaire même, que ce 19 mars, lorsqu’en vertu de l’accord, le cessez-le-feu intervient immédiatement, à midi exactement, l’OAS affirmera n’en avoir pas fini avec la guerre. Sur le sol métropolitain (où l'organisation recrute plutôt parmi les milieux d’extrême-droite) comme sur le sol algérien (où son vivier, chez les Européens, est plus divers et profite d'une longue tradition de milices d'auto-défense), les partisans de l’Algérie française ne se reconnaissaient pas dans cet accord de paix. Quant à l’Algérie, son indépendance ne se lève pas comme un soleil à l’aube du 19 mars 1962. Elle patientera encore trois bons mois, jusqu'au 5 juillet - après seulement ratification d’Evian par référendum en France, puis en Algérie. Née des élections après l’été, la République algérienne, quant à elle, ne verra le jour que le 25 septembre 1962, et pas sans que ces mois de souveraineté tout juste restaurée ne soient encore ceux d’une guerre fratricide, et d’une série de bouleversements sociaux, politiques et psychologiques si intenses qu’on a longtemps parlé d’abord de 1962 comme d'une année fébrile et ambivalente - malgré la victoire.

Saadi Yacef, Mohamed Khider et Ahmed Ben Bella, dirigeants du FLN, lors d'une conférence de presse donnée le 5 septembre 1962 après l'indépendance.
Saadi Yacef, Mohamed Khider et Ahmed Ben Bella, dirigeants du FLN, lors d'une conférence de presse donnée le 5 septembre 1962 après l'indépendance.
© Getty - Reporters associés - Gamma Rapho

Entre mars et l’automne cette année-là, s’étire avec son lot de violence et de ruptures une période transitoire qui apparaît comme un clair-obscur vis-à-vis des images joyeuses de chars de combattants et combattantes, galvanisés et parfois bravaches, qui pourtant ont bien fêté cela. Pour les appelés français missionnés officiellement pour “pacifier l’Algérie”, les Accords d’Evian signifiaient la quille, et pour leurs proches, l’urgence d’un retour à la vie ordinaire des années 60 de la croissance confiante en elle. Pour les combattants de l’Armée de libération nationale, ce sera aussi la démobilisation, même si tous ne se vivaient pas comme soldats, mais parfois plutôt en militants. Et que, au vu des pertes humaines colossales dans les rangs algériens, les semaines du retour seront d’abord celles où l’on se compte, où l’on annonce aux uns, aux autres, la mort d’un fils ou d’un proche. Sans compter les disparus dont la trace s'évapore aux portes des casernes et des prisons de l'armée française qui avait les pleins pouvoirs depuis 1956. Mais pour beaucoup d’autres, la veille encore pris dans les strates d’une société racialisée et les ornières du Code de l’indigénat qui prévaut jusqu’en 1946, les Accords d’Evian sont le début d’une période où la violence atteint un paroxysme. C’est finalement l’ensemble de ce tableau, où s'encastrent des vies si dissemblables dans un tempo saccadé et des espaces en plein bouleversement, qui donne à l'année 1962 son pouvoir de sidération dont les compromis des Accords d’Evian ne la prémunissaient pas.

À réécouter : Algérie, confronter les récits personnels et officiels

C’est finalement l’ensemble de ce tableau, où s'encastrent des vies si dissemblables dans un tempo saccadé et des espaces en plein bouleversement, qui donne à l'année 1962 son pouvoir de sidération dont les compromis des Accords d’Evian ne la prémunissaient pas.

J - 2 avant les Accords d'Evian : le 16 mars 1958, Redha Malek et Benmostefa Benaouda arrivant avec la délégation algérienne.
J - 2 avant les Accords d'Evian : le 16 mars 1958, Redha Malek et Benmostefa Benaouda arrivant avec la délégation algérienne.
© Getty - Keystone - Gamma Rapho

Le pétrole et le nucléaire : 3 ans de guerre en plus

Car cette paix arrachée à l’issue d’une guerre refoulée reposait aussi sur une série de compromis. Les principales négociations avaient notamment tourné, en particulier, autour du sort des Européens (pour lesquels Paris réclamait un statut spécifique) et du Sahara. Depuis qu’on venait tout juste d’y découvrir du pétrole, en 1956, et alors qu’on y faisait des expérimentations chimiques, bactériologies et nucléaires, ce territoire était un enjeu stratégique pour la France. Paris réclamait d’y rester souverain pour encore 99 ans. On estime aujourd’hui que la guerre a sans doute duré trois ans de plus du fait de la découverte de ces hydrocarbures. Les Accords d’Evian en laisseront tout de même dix à la France, qui continuera d’officier dans le désert. Les Européens, en revanche, auxquels se mêle souvent l’histoire de quelque 120 000 juifs séfarades - naturalisés français en vertu du décret Crémieux de 1870 - n’auront pas de statut particulier. Mais bien la possibilité de choisir de devenir Algériens - comme le fera par exemple Josette Audin, la veuve de Maurice Audin, naturalisée algérienne par décret à l’été 1963. 

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Au chapitre 2 des Accords, on lit toutefois cette phrase qui dit que “nul ne peut être inquiété, recherché, poursuivi, condamné ni faire l’objet de décision pénale, de sanction disciplinaire ou de discrimination quelconque, en raison d’actes commis en relation avec les événements politiques survenus en Algérie avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu” - et autant pour les “paroles et opinions en relation avec les événements politiques survenus en Algérie avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu”. Cette disposition sera plus tard mise sous le nez des tribunaux par des harkis, ou leurs descendants, accusant la France d’avoir trop peu fait pour ces supplétifs qui seront entre 50 et 70 000 à se faire assassiner dans cette drôle de paix.

Accrédité à Evian par la délégation algérienne, le photographe Raymond Depardon a raconté le ballet des hélicoptères, ou la solennité et l’élégance vestimentaire de ces négociateurs, dans leur petite quarantaine, qui tranchaient avec l’image de maquisards hirsutes. De son côté, un émissaire français a écrit dans ses mémoires que le texte des Accords d’Evian avait fait tant d’allers-retours qu’à la fin, on était bien en peine de savoir qui, au juste, avait cédé le plus de terrain. En Suisse, choisie comme un lieu sûr par le FLN parce qu'y transitait, notamment, l’argent des soutiens aux nationalistes et une partie des alliances militantes avec le réseau Jeanson par exemple, on a raconté encore l’arsenal militaire mobilisé, et la nécessité impérative du secret tant les leaders indépendantistes étaient une cible. 

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Des bribes ont ainsi circulé, pour construire le récit des coulisses des Accords d’Evian. Mais pour comprendre ce que fut, en 1962, ce temps du cessez-le-feu qui n’en sera pas complètement un, il faut élargir le regard, et ne pas s’en tenir aux négociateurs ; percevoir la part de trauma, et accéder à ce qu'a pu impliquer qu’une guerre de libération victorieuse soit décrite, soixante ans durant, comme le théâtre d’une expérience traumatique. L’imaginaire et les rumeurs, autant que la violence qui redouble, jouent un rôle considérable dans cette construction d’une mémoire traumatique. L’historienne Malika Rahal a consacré à cette année-charnière - qui marque à la fois la fin d’une colonisation, l’issue d’une guerre, et une transition difficile vers la paix - un livre dense et passionnant, Algérie 1962, paru à la Découverte en janvier 2022, pour lequel elle était l'invitée du Cours de l'histoire, sur France culture, le 4 mars 2022 :

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La chercheuse y montre notamment l’enchâssement des faits et des croyances, remonte le fil des nouvelles vraies et fausses qui circulent, ainsi que les armes, alors que, dans cette période immédiatement après les Accords d’Evian, l’émergence laborieuse d’un “Exécutif provisoire” prévu pour gérer la transition laisse imaginer aux partisans de l’Algérie française que le processus pourrait encore être réversible.

"Le temps de l'OAS"

En Algérie, plusieurs témoins que Malika Rahal a rencontrés et qui racontent les snipers européens planqués sur les toits et les expéditions punitives, ont utilisé la même expression pour parler de cette période : “le temps de l’OAS” (waqt l-uwas). En France, on lit depuis longtemps que la guerre d’Algérie fut autant une guerre de décolonisation qu’une guerre civile parce qu’après les affrontements sanglants entre les partisans du FLN et ceux de Messali Hadj du MNA (estimés à 3000 morts) suivra une crise politique si féroce que, très vite, les négociateurs d’Evian seront par exemple écartés, parfois assassinés. Si c’est vrai aussi, cela ne l'est pas dans les mêmes proportions que ce que représentent les pertes humaines de huit ans d’une guerre pour l’indépendance. 

Longtemps aura été bien moindre en revanche l'écho du déchainement de violence qui est allé crescendo du côté des quartiers européens, à mesure que l’effervescence de la victoire moussait, et que l’autorité de la France battait en retraite. Si bien qu’on n'a souvent aucune idée qu’après les avoir fait suivre par les renseignements généraux pendant des années, et bien connu leur trajectoire militante, les autorités françaises avaient déjà cherché à incorporer sous les drapeaux des milliers de jeunes Français d'Alger ou d'Oran… pour éviter manu militari qu'ils n'aillent grossir les rangs de l'OAS. Ou encore qu’entre janvier et mars 1962, le consul américain en Algérie, William Porter, dont Malika Rahal épluche les rapports édifiants, tentait de tenir une comptabilité glauque. Pour conclure, sans du tout exonérer la violence du côté de l'Armée de libération révolutionnaire, les enlèvements et les tueries, que dans cette logique d'escalade où les représailles sont un carburant puissant, l'OAS lui apparaît encore la plus violente. Mais dans l'ordre colonial, la case "terroriste" était déjà trop saturée pour y faire vraiment entrer les militants de l'OAS qui perpétraient des attentats sanglants : c'est en effet ainsi qu'on désignait ceux qui militaient pour l'indépendance de l'Algérie.

Deux semaines avant les Accords d'Evian, sur un mur d'Alger, en mars 1962.
Deux semaines avant les Accords d'Evian, sur un mur d'Alger, en mars 1962.
© Getty - Keystone - Gamma Rapho

L’historienne Sylvie Thénault (invitée dans Le Cours de l'histoire) vient de faire paraître, au Seuil et à l’occasion du 60e anniversaire des Accords d’Evian, une vaste enquête sur les réseaux et les façons de faire des partisans jusqu'au-boutistes de l'Algérie française. Elle éclaire notamment leur ancrage dans cette Algérie qui soudain s’émancipait, et la violence inouïe que des Européens allaient mettre en œuvre dans ce temps-pallier. Un intervalle qui est aussi celui d’une escalade vers le pire - avant de passer, pour de bon, à la politique de la terre brûlée. Parce que la chronologie de ce nouveau livre, Les Ratonnades d’Alger, 1956, s’étire pour mieux comprendre, elle montre notamment (et c’est édifiant), en quoi cette “armée secrète” (l'OAS) a fait son miel, en 1962, d’un double sentiment alliant la dépossession à une angoisse profonde. Qui s'était par exemple déjà laissé voir lorsque ces militants avaient fait "la semaine des barricades", en janvier 1960 :

Le 24 janvier 1960, dans la "semaine des barricades", soulèvement à Alger des partisans de l'Algérie française qui s'estiment trahis par le gouvernement.
Le 24 janvier 1960, dans la "semaine des barricades", soulèvement à Alger des partisans de l'Algérie française qui s'estiment trahis par le gouvernement.
© Getty - Reporters Associés - Gamma Rapho

Ainsi l’OAS recrute-t-elle, sur les cendres d’Evian et alors que la messe est dite, des militants de plus en plus jeunes, qui se mobilisent pour la cause coloniale, et ont grandi dans des familles où l’on comprend que l’idée d’être Européen en Algérie impliquait souvent d'être prêt à en découdre - depuis plusieurs générations. Et aussi une façon de faire collectif : l’auto-défense le disputait de longue date à ce qu’on peut regarder comme un vaste sentiment d’impunité. 

Le maire était fiché par les RG

Avec ce retour à 1956 comme pivot des ratonnades, l'historienne propose une généalogie de la violence européenne et de ses logiques racistes. Montrant que si l’OAS voit le jour en janvier 1961 en Espagne, elle s’encastre dans les mailles d’un tissu qui la devançait largement. Une trame faite de relations familiales et de vie dans des quartiers séparés, et où les maires de nombreuses villes avaient un leadership considérable, et sans doute aussi quelque chose des Croisés après la fin de l’épopée. Après s’être longtemps considérés - non sans raison - comme les avant-postes de la puissance coloniale en terre hostile, ces maires se vivront, après les Accords d’Evian signés par un gouvernement dont ils estimaient qu’ils les avaient lâchés, comme “le dernier rempart des libertés françaises en Algérie”. C’est ce qu’indique le PV d’une de leurs réunions d’édiles, et les archives du journal que leur association éditait. Car eux aussi étaient fichés par les RG.

Parmi bien d’autres pistes, l’historienne documente par exemple les trajectoires judiciaires de leaders de l’OAS sur le sol algérien, et explique qu’à une époque où l’on croyait encore l’issue de la guerre incertaine, les avocats des prévenus pro-Algérie française qui reconnaissaient les attentats à l'interrogatoire misaient toute leur stratégie sur le fait d’éviter la peine capitale. Quitte à noyer le poisson et à saturer le prétoire : l’impunité, les soutiens politiques et la mansuétude des verdicts de longue date semble les avoir alors plutôt confortés dans l’idée qu’en cas de retour au statu quo, une amnistie était non seulement jouable mais probable. Car les maires de l’Algérie française étaient insérés politiquement en métropole. Leur chef se fera même élire vice-président de l’Association des maires de France, et jouera un rôle de courroie de transmission auprès de nombreux élus métropolitains. Il leur organisera par exemple des voyages en Algérie afin de consolider la base partisane de l’Algérie française.

Terre brûlée et politique du pire

A mesure que la période transitoire avancera pour installer l’Algérie dans l’indépendance, le 5 juillet 1962, c’est cet horizon-là qui s’effritera. Et une radicalité jusqu’au-boutiste qui prendra le relais. Alors qu’un quart de la population colonisée, jusque-là déplacée et parquée dans des camps d’internement par l’administration coloniale, sera soudain libre de ses mouvements et traversée par l'indépendance à son tour, en mars 1962 ce sont ainsi différents mondes qui connaissent des bouleversements antagonistes. Et ne soignent pas même les leurs dans les mêmes hôpitaux. Lorsque des victimes algériennes d’attentats sont transportées à l’hôpital, Malika Rahal montre qu’elles sont très vite exfiltrées pour être soignées dans de petites cliniques de fortune qui voient le jour dans les quartiers arabes. Il se savait que les tueurs de l’OAS venaient achever leurs victimes, blessées, sur leur lit d’hôpital. Dans les quartiers européens, ce circuit parallèle inquiétait follement : il se disait qu'on manquait tant de plasma sanguin, dans les quartiers arabes, qu'on venait se fournir au corps défendant des blessés européens. L’exemple, à lui seul, en dit long sur la texture de cette paix dont on ne peut pas dire qu’elle fut synchrone avec les Accords d’Evian. Et toute la substance, l’ambivalence, et la complexité folle de cette année 1962 nichent dans l’intervalle qui s’étire entre la définition d’un cessez-le-feu et ce que signifie “la paix”. 

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Le départ précipité de 650 000 Européens qui, contrairement à ce qui était pressenti, quittent l’Algérie en quelques mois après les Accords d’Evian, s’inscrit là. C’est-à-dire dans un temps qui mêle le bouillonnement et la violence, l’attendu et l’impensable, et autant de couches de passé qui se superposent, et parfois se télescopent dans des mouvements de panique. Alors que dans bien des familles algériennes, la confiscation des terres, l’expropriation et la perte de quantité de moyens de production sont toujours vécues au présent lancinant du temps long de la colonisation, 1962 ouvre la possibilité non seulement de retrouver la citoyenneté, mais aussi une autonomie qui tient de la révolution. Avec les logements devenus soudain vacants, avec les terres enfin recouvrables, avec ces commerces qui baissent le rideau du jour au lendemain, ce sont aussi des postes, un quotidien, et tout un ensemble de positions sociales petites ou grandes qui se profilent dans le sillage des Accords d’Evian. 

Deux jours après la proclamation de l'indépendance par référendum, les murs d'Alger et les promesses du camp des vainqueurs.
Deux jours après la proclamation de l'indépendance par référendum, les murs d'Alger et les promesses du camp des vainqueurs.
© Getty - Keystone - Gamma Rapho

Rien ne sera immédiat, ni l'histoire dépourvue de son lot de tragédies, et souvent, d'une forme de sidération durable. Pourtant, cette dynamique révolutionnaire de 1962, au sens d’une année zéro qui serait celle de tous ces nouveaux possibles, avait très peu été racontée, étayée, mise en évidence, jusqu’au livre de Malika Rahal paru cette année. Lire l’historienne suggère un lot d’explications à cela : on a d’abord raconté cette histoire du point de vue des vaincus et de leur trauma ; on a, aussi, pris en Algérie le pli de raconter 1962 comme l’histoire d’une “déploration” : celle d’une indépendance partie penchée, qui ne se serait finalement jamais remise de la trahison d’une partie des cadres du FLN.

La preuve ? Il y avait encore quelque chose de si embarrassant à se congratuler pour le 50e anniversaire des Accords d’Evian, il y a dix ans, qu’à cette époque c’est plutôt autour du début de la guerre de Libération (en 1954) que les célébrations du cinquantenaire de 1962 avaient tourné, en Algérie. Comme si l’anniversaire d’Evian était si funeste, et son souvenir toujours un peu effrayant, qu’il valait mieux jouer à saute-moutons avec le calendrier - et endormir au passage le souvenir de 1962, année de la crise impossible. 

Or ce que montre notamment Malika Rahal, c’est qu’en se plaçant là, on occulte non seulement toute la part d’inventivité, d’effervescence citoyenne qui se faisait jour dans un sentiment national post-colonial qui avait aussi sa part de joie, de dignité et de fierté. Mais aussi, et peut-être surtout, qu’en se plaçant du côté du refrain de la sidération, du trauma ou de la déploration, on passe à côté de l’histoire vécue par la majeure partie du peuple algérien : advenir comme peuple, et trouver à se réinventer dans des espaces qui soudain se libéraient - tout simplement parce que c'était possible, même si c'était aussi brutal. Renoncer à raconter cette histoire-là comme on prendrait soin d'éviter de réveiller quantité de fantômes, d'authentiques mauvais souvenirs et quelques esprits mauvais, c'est sans doute faire son affaire d'une autre strate de mines, qui, cette fois, jonchent les sous-sols des mémoires. 

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