Les archives diplomatiques, une mine d'or à La Courneuve

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Les archives diplomatiques, une mine d’or à la Courneuve

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Le fil culture | Depuis 2009, les archives diplomatiques françaises sont regroupées à la Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Avec un patrimoine qui raconte l’Histoire de France, accessible aux chercheurs et au grand public. Visite alors que le Quai d’Orsay vient de publier dans un livre des documents stupéfiants.

Qui se souvient que l’original du traité de Versailles, signé en juin 1919 entre les Alliés et l’Allemagne, a disparu un quart de siècle plus tard dans les décombres du troisième Reich, à l’issue d’une Seconde Guerre mondiale qu’il a largement contribué à déclencher ? Et qui sait que ce texte a failli être sauvé en 1940 par le ministère des Affaires étrangères, avant qu’un fonctionnaire étourdi ne mette soigneusement à l’abri… une copie ? Des histoires comme celles-ci apparaissent en filigrane dans les milliers de documents entreposés, conservés et restaurés au Centre des archives diplomatiques de la Courneuve. Pour peu que l’on veuille s’en donner la peine.

La vie mouvementée des archives

C’est la mission des experts qui travaillent dans le bâtiment construit à cet effet par l’architecte Henri Gaudin, en lisière de l’autoroute du nord, en Seine-Saint-Denis, dans un style épuré et presque austère. Une architecture inspirée nous dit-on du Bauhaus, même si Walter Gropius (fondateur du mouvement) en aurait sans doute été bien étonné. Difficile d’imaginer qu’il ait pu se reconnaître dans certaines manières du bâtiment, où transparaissent des contraintes budgétaires et surtout une interprétation étrange des codes et exigences esthétiques de l’école allemande. Ici en tout cas, nous sommes à distance des ors de la République, dans un environnement qui ne l’est pas moins. Comme pour rappeler que ce patrimoine qui raconte l’histoire de la France dans ses relations avec tous les pays du monde depuis plus de trois siècles appartient à tous. Sur 20 000 mètres carrés et 150 kilomètres de rayonnages, sont rangées des pages essentielles ou anecdotiques du récit national. Du papier souvent jauni et taché du XVIIe siècle aux dernières photographies argentiques des années quatre-vingt-dix, c’est un fabuleux grenier que les archivistes explorent chaque jour.

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Avant d’atterrir à la Courneuve, les archives sous l’Ancien Régime sont passées du vieux Louvre à Versailles (à proximité du château), puis après la Révolution dans deux hôtels particuliers du 7e arrondissement et enfin au Quai d’Orsay. Au début du XXe siècle et faute de place, une partie des collections a été transférée aux Archives nationales et à la Bibliothèque nationale. Ce patrimoine endommagé pendant la Seconde Guerre mondiale a ensuite été réparti sur différents sites, avant que le bâtiment actuel lui soit dédié. Cette infrastructure récente facilite l’accès du public aux archives diplomatiques, qui sont progressivement numérisées.

Un patrimoine savoureux 

Pour nous mettre en appétit, pourquoi ne pas commencer par un menu de réception officielle ? A chaque fois, les banquets d’Etat en disent beaucoup sur l’époque, ses mœurs gastronomiques et la façon de célébrer les relations diplomatiques. L’un des plus impressionnants est le dîner de gala offert par le président Félix Faure le 6 octobre 1896 dans la salle des fêtes de l’Elysée en l’honneur du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra Fiodorovna. 

L’histoire ne dit pas si l’empereur de Russie, sa femme, le président de la République et les 225 convives ont réussi à ingurgiter les huîtres de Marennes, le consommé aux nids de salanganes (de petits oiseaux) la crème de volaille, les carpes de la Creuse glacées sauce française, la selle de faon aux graines de pins, les suprêmes de poulardes aux truffes du Périgord, les terrines de homard toulonnaise, les barquettes d’ortolans des Landes, les oranges de Nice granitées, les citrons de Provence glacés, les faisans flanqués de perdreaux rôtis sur croustades, les truffes au champagne, le foie gras à la parisienne, la salade francillon, les aubergines farcies fermière, les cœurs d’artichaut à la créole, les abricots et reine-claude Montmorency, les glaces aux avelines et les gaufres Condé. Le tout complété par un "dessert" forcément indispensable pour ne pas mourir de faim, sur la nature duquel le menu n’est pas plus explicite et dont nous ne saurons jamais rien, aucun des participants n’étant plus de ce monde pour nous en informer. L’autre mystère (peut-être toujours enfoui dans les archives diplomatiques ou celles de l’Elysée) étant les vins qui accompagnent ce repas et ne figurent pas sur le menu.

Le menu du dîner de gala offert par le président Félix Faure le 6 octobre 1896 en l’honneur du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra Fiodorovna.
Le menu du dîner de gala offert par le président Félix Faure le 6 octobre 1896 en l’honneur du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra Fiodorovna.
© Radio France - Bertrand Gallicher

Le couple impérial méritait bien cet effort de la gastronomie française, pour avoir consacré à la France son premier déplacement officiel à l’étranger depuis son couronnement au printemps précédent. A la veille de ce repas à l’Elysée, le tsar et son épouse sont accueillis à Cherbourg où ils arrivent avec la flotte russe, symbole de la puissance de l’empire et de sa volonté de conforter ses liens avec la France. D’où l’en-tête du menu représentant des navires de guerre, allusion à l’alliance militaire des deux pays, rappelant les rencontres des flottes françaises et russes à Kronstadt en 1891 et Toulon en 1893. Ajoutons que la visite officielle des souverains ne se limite pas à des agapes. Leur "programme-itinéraire" se poursuit par les visites de Notre-Dame, de la Sainte-Chapelle, du Panthéon, et de Versailles. Dans l’intervalle, le mercredi 7 octobre 1896, sera posée la première pierre du pont Alexandre III, du nom du précédent tsar mort deux ans plus tôt.

À lire : La table de l'Élysée par ses menus

Archives perdues ou rescapées

La diplomatie plus souvent relève des drames du monde. L’histoire des documents originaux du traité de Versailles le prouve, qui montre l’engrenage fatal de certaines politiques. Le document original - détaillant les conditions humiliantes imposées à l’Allemagne et qui fera germer la vengeance du troisième Reich - disparaît pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fait partie des archives évacuées en 1940 vers le château de Rochecotte, en Touraine. Sur place, un commis des archives chargé de confier le traité à un diplomate en partance pour les Etats-Unis afin de le mettre à l’abri s’est trompé de document et lui a remis à la place la seule ratification française. L’original a donc été saisi par les Allemands en août 1940 au château, et aussitôt envoyé à Berlin pour y être exposé comme un trophée à la demande d’Hitler. Il a ensuite disparu, sans doute dans les ruines de la capitale allemande.

Un autre document en revanche va réapparaître miraculeusement. Car la conférence de la paix qui débute en janvier 1919 entend régler (uniquement entre pays vainqueurs) les conséquences de la guerre (territoires et dommages de guerre). En mai 1919, la partie allemande reçoit en langue française les conditions imposées par les Alliés et doit en deux semaines fournir ses observations. En vain, puisque la réponse des vainqueurs sera sans appel. Mais des centaines de pages sont ainsi rédigées et imprimées à la hâte en allemand, français et anglais par la délégation allemande installée à l’hôtel des réservoirs à Versailles, faute d’avoir été autorisée à se loger à Paris. 

La réponse allemande au traité de Versailles de 1919 réapparaît miraculeusement en Pologne en 1977.
La réponse allemande au traité de Versailles de 1919 réapparaît miraculeusement en Pologne en 1977.
© Radio France - Bertrand Gallicher

Des documents partiellement emportés en Haute-Silésie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la débâcle allemande se confirme, et qui sont retrouvés en 1977 à la faveur d’un incendie dans un bâtiment en Pologne. Une autre partie des archives de la conférence de la paix - restée au Quai d’Orsay et endommagée lors de la libération de Paris en août 1944 - a pu être sauvée. Une vue d’ensemble des documents est rendue possible grâce aux 3 000 microfilms réalisés par des archivistes allemands de l’Auswärtiges Amt (le ministère allemand des Affaires étrangères) pendant la guerre. Ces bobines emportées par les Américains en 1945 ont été données à la France en 1969.

Une histoire du monde en photos

Dans une pièce réfrigérée à 16 degrés afin de stabiliser autant que possible les clichés argentiques sont stockées 300 000 photos - dont 100 000 numérisées et disponibles en ligne - qui racontent le monde depuis les premiers temps de la photographie. Des événements officiels, mais aussi des tranches de vie saisies par des diplomates en poste, d’autres fonctionnaires et des militaires. 

Dossiers regroupant d'anciennes photos d'Indochine
Dossiers regroupant d'anciennes photos d'Indochine
© Radio France - Bertrand Gallicher

"Ces photos reflètent la présence internationale de la France" résume Jean-Philippe Dumas, conservateur en chef du patrimoine à la direction des archives, au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. A titre d’exemple, il sort d’un dossier une photo datant de Napoléon III, montrant la restauration du dôme de l’église du Saint Sépulcre, à Jérusalem. L’image a été prise par un photographe français à la demande de l’administration, pour documenter les travaux en cours sur l’un des lieux saints que la France s’était donnée pour mission de protéger. Un accord était intervenu entre Français et Russes (le tombeau étant revendiqué à la fois par les catholiques et les orthodoxes) dans le but de mener à bien la reconstruction du dôme qui s’effondrait. "Il y a beaucoup de collections spécialisées dans les musées" explique Jean-Philippe Dumas 

Ici, nous avons des photos sur le monde entier et il y en a très peu en France qui sont de ce niveau-là. Nous avons des photos anciennes, mais aussi des photos contemporaines. Nous n’avons pas les incunables de la photographie que sont les daguerréotypes, mais grosso-modo nous commençons avec des papiers salés dans les années 1860 et nous allons jusqu’à aujourd’hui avec de la photo numérique. Nous faisons un archivage en temps réel des photos prises sur les déplacements du président de la République ou du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Depuis l’an 2000, le ministère fait toutes ses photos sous forme numérique.

Au fil des étagères et des boîtes d’archives se découvrent des moments d’Histoire.
Au fil des étagères et des boîtes d’archives se découvrent des moments d’Histoire.
© Radio France - Bertrand Gallicher

Au fil des étagères et des boîtes d’archives se découvrent des moments d’Histoire, comme ce sommet à Paris en novembre 1990 sur la sécurité et la coopération en Europe, au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la réunification de l’Allemagne, alors que la fin de l’Union soviétique est actée et que l’OTAN (déjà !) s’interroge sur ses missions face à un ordre mondial chamboulé. Sur les planches-contact du photographe officiel du Quai d’Orsay défilent les visages de Helmut Kohl, Margaret Thatcher, Edouard Chevarnadze (alors ministre des Affaires étrangères de Mikhail Gorbatchev, également présent) George Bush père et François Mitterrand. Un moment important pour la diplomatie européenne et française, où l’on tente de reconstruire une architecture de sécurité européenne.

À lire : L'oeil du Quai d'Orsay

L’image au service de la politique

Parmi les photos conservées à la Courneuve, figurent beaucoup de clichés diffusés par les autorités françaises dès l’immédiat après-guerre auprès des journaux américains, via l’ambassade de France à Washington. Une politique systématique, destinée dans un premier temps à changer l’image de la France à l’étranger, largement écornée par la collaboration avec l’Allemagne nazie. Les gouvernements de l’époque voulaient à la fois des photos montrant un pays désormais prêt à entamer sa modernisation, et -pour mieux solliciter l’aide des Etats-Unis à travers le plan Marshall- des reportages suggérant l’ampleur du travail de reconstruction à accomplir. 

Parallèlement et jusqu’au début des années soixante, s’est développée une  diplomatie de l’image vantant la présence française dans ses colonies. Egalement destinée à la presse écrite américaine -riche et puissante à l’époque- ces photos montrent les réalisations françaises en Afrique et en Asie du sud-est. Des bâtiments, des routes, des gares et des ponts tout neufs, mais aussi des villes et des villages,  en Indochine ou en Algérie, bien dessinés, calqués sur leurs modèles dans l’hexagone. Ces photos-là, à la fois idéalistes et réalistes, promettent alors une forme d’avenir qui a bifurqué avec les indépendances. La comparaison avec les images d’aujourd’hui est brutale.

Un savoir-faire revendiqué

Conserver, restaurer, stocker et rendre accessibles les documents, les missions du site de la Courneuve sont multiples. Avec 1700 m² consacrés à l’accès des lecteurs aux archives (contre 220 m² auparavant au Quai d’Orsay), 3700 m² pour les services et l’accueil du public, un auditorium de 220 places et des bureaux fonctionnels, le bâtiment moderne des archives diplomatiques est conçu pour s’adapter aux demandes toujours plus exigeantes des chercheurs. Il était temps. Le déménagement des archives du Quai d’Orsay, indispensable pour assurer la pérennité des fonds menacés par l’humidité, le manque de place et la dispersion des documents sur onze emplacements différents, a été annoncé à l’automne 2001 par Hubert Védrine. 

Concrétisé huit ans plus tard, ce projet s’inscrit dans une démarche globale. "Le choix de la Courneuve s’est imposé à la fois pour des raisons budgétaires, mais aussi parce que nous nous sommes intégrés dans un projet de réhabilitation urbaine très important autour de la plaine Saint Denis" détaille Hervé Magro, directeur des archives diplomatiques. 

Nous avons été un peu des précurseurs puisque après les archives diplomatiques, les archives nationales à Pierrefitte, des services de l’Institut national du patrimoine à Aubervilliers et aujourd’hui le campus Condorcet (l’un des plus grands campus universitaires européens consacré aux sciences humaines et sociales, inauguré à Aubervilliers en octobre 2019 ndlr) se sont installés dans l’environnement très proche. Et on peut penser qu’à l’avenir va se bâtir ici un pôle très important, y compris pour l’image de la France à l’étranger, en matière de sciences humaines.

Réstauration, conservation, mise en valeur, 150 personnes travaillent aux archives diplomatiques.
Réstauration, conservation, mise en valeur, 150 personnes travaillent aux archives diplomatiques.
© Radio France - Bertrand Gallicher

Aujourd’hui, cent cinquante personnes travaillent sur le site de la Courneuve, ouvert aux chercheurs français et étrangers (ils sont environ 2 000 chaque année) mais aussi au public. Les archives diplomatiques organisent des colloques et des expositions, et tentent d’attirer les plus jeunes. Des élèves du département et du reste de la région parisienne viennent découvrir les collections et les installations. Un concours du "jeune ambassadeur" est organisé à l’intention des élèves d’Ile-de-France et des Pays-de-la-Loire (l’autre site des archives diplomatiques se situant à Nantes, où sont regroupés les documents rapatriés des ambassades, consulats, instituts culturels et archives des protectorats au Maroc et en Tunisie, et du mandat français en Syrie et au Liban). Intitulée cette année "Versailles 2019, gagnez la paix !" cette épreuve permet aux candidats de s’illustrer par l’écriture d’un discours et par une performance orale. De quoi susciter des vocations de diplomate ?

Vidéo réalisée avec la collaboration d'Elise Delève et de Franck Ballanger