Télescope intérieur : première œuvre d'art réalisée dans l'espace, à bord de l'ISS en février 2017, conçue par Eduardo Kac et réalisée par l'astronaute Thomas Pesquet.
Télescope intérieur : première œuvre d'art réalisée dans l'espace, à bord de l'ISS en février 2017, conçue par Eduardo Kac et réalisée par l'astronaute Thomas Pesquet.

Pourquoi l'humanité envoie des œuvres d'art dans l'espace

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Les arts se font une petite place dans l’espace

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Le septième art a fait ses débuts dans l’espace en octobre 2021. La Russie est le premier pays à y avoir envoyé une équipe de cinéma pour tourner un film (soutenu par le Kremlin). En dehors de ce projet très contrôlé, d’autres formes d’art se font peu à peu une place dans ce milieu très fermé.

La Russie a réalisé une nouvelle première dans l’espace : le 5 octobre 2021, l’actrice Ioulia Peressild et le réalisateur Klim Chipenko ont décollé de Baïkonour à bord d’une fusée Soyouz pour rejoindre la station spatiale internationale et y tourner un film en orbite. Ils sont revenus sur Terre ce dimanche 17 octobre, après douze jours à bord de la Station spatiale internationale. Leur film, intitulé provisoirement "Le Défi", mettra en scène une chirurgienne se rendant à bord de l'ISS avec pour mission de sauver la vie d'un cosmonaute. Deux cosmonautes russes actuellement stationnés dans l'ISS et un autre revenu avec les artistes y apparaîtront comme figurants. Moscou a ainsi pris de vitesse un projet américain similaire porté par Tom Cruise et l’entreprise SpaceX, dont le lancement est prévu prochainement. Lot de consolation pour les Américains, l'acteur William Shatner, alias capitaine Kirk dans Star Trek, est tout de même allé quelques minutes dans l'espace à bord d'une fusée Blue Origin le 13 octobre. Soixante ans après le premier vol spatial habité de Youri Gagarine, le septième art fait donc ses débuts là-haut, après d’autres formes de création. La présence des arts dans l’espace reste rare mais la place se libère peu à peu.

L’espace et les arts : une vieille fascination

Bien avant de pouvoir y aller, les artistes s’y voyaient déjà. En matière de cinéma, Georges Méliès rêvait d’espace dès 1902 avec son film de science-fiction “Le Voyage dans la Lune”, œuvre elle-même inspirée d’écrivains du XIXe et du début du XXe siècles (Jules Verne, H.G Wells…). Mais le premier à filmer la future conquête spatiale de manière vraisemblable est un Allemand : Fritz Lang en 1929 avec “La Femme sur la Lune”, qui met en scène une fusée ressemblant étrangement aux futures V2 nazies et qui montre pour la première fois un compte à rebours de lancement. 

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“Quelques années plus tard, l’URSS a voulu répliquer par un autre film sur ordre de Staline”, raconte Gérard Azoulay, responsable de l’observatoire de l’espace au CNES (Centre national d'études spatiales). “Le Voyage cosmique” sort en 1936, réalisé par Vassili Zouravlev, et raconte également un voyage vers la Lune : “Les deux films font travailler des conseillers techniques afin de restituer au mieux l’espace, une fusée, l’impesanteur, etc.”, ajoute Gérard Azoulay, “mais ce sont des films qui visent à montrer la suprématie d’un pays, d’un modèle social et politique, à l’image de ce que sera la conquête spatiale par la suite.” L’espace est déjà un lieu de propagande où les arts remplissent cette fonction.

L’espace comme un musée

En 1957, la Russie envoie le premier objet artificiel au-delà de l’atmosphère, Spoutnik, puis le premier homme, Youri Gagarine, en 1961. L’humanité peut enfin aller dans l’espace et ce lieu occupe alors une fonction symbolique du point de vue de l’art : une pièce qui fait un détour par là-haut - où quasiment personne ne peut aller - prend de la valeur du simple fait de ce voyage. C’est le cas notamment de quatre peintures à l’huile réalisées par l’artiste américain Ellery Kurz en 1986 : ces quatre toiles passent une semaine en orbite à bord de la navette Columbia. La démarche se veut expérimentale également. L'artiste veut comprendre comment ses peintures résistent aux difficiles conditions spatiales : impesanteur, accélérations extrêmes et variations de température à l’intérieur de la soute cargo de la navette…

Quelques années plus tôt, l’art s’était invité beaucoup plus loin : sur la Lune. La première œuvre à y avoir été déposée serait une pièce clandestine de la taille d’une carte SD, “The Moon Museum”, en 1969. Elle comporte six dessins d’artistes, dont un dessiné par Andy Warhol représentant un sexe masculin. Le projet n’a pas reçu l’accord de la NASA et il aurait été secrètement posé sur un pied de l’atterrisseur de la mission Apollo 12 par un ingénieur anonyme. L’œuvre serait toujours là-haut…

L'œuvre "Fallen Astronaut" est constituée d'une statuette renversée et d'une plaque gravée avec les noms de 14 astronautes morts dans la conquête spatiale. L'œuvre a été déposée sur la Lune en 1971 par la mission Apollo 15.
L'œuvre "Fallen Astronaut" est constituée d'une statuette renversée et d'une plaque gravée avec les noms de 14 astronautes morts dans la conquête spatiale. L'œuvre a été déposée sur la Lune en 1971 par la mission Apollo 15.
- NASA

En 1971 en revanche, une pièce a bien été déposée sur la Lune lors de la mission Apollo 15 : “‘Fallen Astronaut’ (“l’astronaute tombé”) était une commande de la NASA pour installer une œuvre mémorielle en hommage aux 14 astronautes morts dans la conquête spatiale, russes et américains”, explique Gérard Azoulay. “C’est une petite sculpture anthropomorphe réalisée par l’artiste flamand Paul Van Hoeydonck posée à même le sol lunaire à côté d’une plaque gravée avec les noms des astronautes ; une photo témoigne de son existence.” 

Le 31 décembre 2020 d'ailleurs, une loi a été promulguée par les États-Unis pour protéger le patrimoine humain dans l'espace, et notamment les sites d'atterrissage des missions Apollo, le but étant d'empêcher les futures missions lunaires d'abîmer ou de dégrader ces lieux demeurés intacts depuis les années 70. Comme un musée, l'espace est donc également devenue un lieu de conservation de la culture humaine.

Plus lointaines encore, quelques pièces ne seront plus jamais revues. Il s’agit des messages embarquées à bord des sondes Pioneer et Voyager et qui portent un message de l’humanité à destination de l’univers et d’une éventuelle civilisation extraterrestre capable de les déchiffrer. Lancées en 1972 et 1973 par la NASA, les sondes Pioneer 10 et 11 ont étudié les planètes externes du système solaire et s’éloignent indéfiniment depuis. Elles emportent   une plaque en aluminium doré représentant un homme et une femme nus ainsi que des informations sur l’origine du vaisseau et l’emplacement de la Terre. 

En 1977, la NASA lance deux autres sondes, Voyager 1 et 2, pour continuer l’exploration des confins du système solaire : Jupiter, Saturne mais aussi Uranus et Neptune. Ces deux vaisseaux emportent à leur tour un témoignage de l’humanité : les disques d’or de Voyager (“Voyager golden record”). D’un diamètre de 30cm, ils contiennent des images et des sons de la Terre et de ses habitants : des bruits du vent, du tonnerre, d’animaux, de nourrissons mais aussi de la musique (Bach, Beethoven, Chuck Berry…) et des photos. Sur le couvercle, un mode d’emploi est gravé pour expliquer comment lire le disque. En 2021, ces deux sondes sont les deux seuls objets créés par l’humanité à avoir quitté le système solaire à une vitesse de 15 km par seconde.

L’espace comme un atelier

Mais jusqu’à présent, “la plupart des pièces ont été créées sur Terre puis envoyées dans l’espace, très peu ont été pensées ou créées avec l’espace”, note Gérard Azoulay, qui cite tout de même deux exemples. “Je pense notamment aux œuvres de Pierre Comte, un plasticien qui a conçu des objets mobiles jouant avec l’impesanteur, qui n’ont pas le même comportement sur Terre et dans l’espace”.

Gérard Azoulay cite aussi “Télescope intérieur”, un projet artistique soutenu par l’Agence spatiale européenne (ESA) et l’Observatoire de l’espace du CNES. “L’idée était de ne rien emporter, qu’une idée, un protocole qui a été transmis par l’artiste américano brésilien Eduardo Kac, à l’astronaute Thomas Pesquet qui l’a réalisé en orbite en février 2017”

Télescope intérieur : première œuvre d'art réalisée dans l'espace, à bord de l'ISS en février 2017, conçue par Eduardo Kac et réalisée par l'astronaute Thomas Pesquet.
Télescope intérieur : première œuvre d'art réalisée dans l'espace, à bord de l'ISS en février 2017, conçue par Eduardo Kac et réalisée par l'astronaute Thomas Pesquet.
- Observatoire de l'espace (CNES)

Eduardo Kac était en résidence à l’Observatoire de l’espace où il a pu concevoir cette œuvre, qu’il a fallu intégrer dans les protocoles très contraignants du secteur spatial, un protocole minuté car le temps des astronautes est compté. Comme l’emport de matériel coûte cher, la réalisation de cette œuvre ne reposait que sur une paire de ciseaux et deux feuilles de papier déjà sur place. L’objet final est un cylindre traversant une surface, comme la Station spatiale (ses panneaux solaires et ses modules), tel une voile naviguant selon les courants d’air à travers l'habitacle. Un film a été tourné et fait aussi partie de cette œuvre d’art depuis.

“C’est ce qu’il y a de plus intéressant pour les artistes”, explique Gérard Azoulay, “créer de nouvelles pratiques jouant sur l’absence de haut et de bas, de pesanteur, inventer des œuvres qui n’ont de sens que dans l’espace. Ce lieu que l’on peut qualifier d’hétérotopie pour employer un terme foucaldien : un endroit où une utopie peut trouver une traduction physique, où les règles sont différentes et dont l’art peut s’emparer".