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Les bleus et roses de Picasso, en trois tableaux

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Pablo Picasso, "Le Meneur de cheval", 1905-1906, New York, The Museum of Modern Art, The William S. Paley Collection
Pablo Picasso, "Le Meneur de cheval", 1905-1906, New York, The Museum of Modern Art, The William S. Paley Collection
- © The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence © Succession Pica

Avant de devenir une star du cubisme, Picasso est passé par deux périodes figuratives : une bleue, mélancolique, débutée au suicide de l'un de ses amis, et une rose, plus tendre et sereine. A la faveur d'une exposition au musée d'Orsay, attardons-nous devant trois toiles bleues et roses du peintre.

Il est connu pour être l'artiste cubiste par excellence, mais Picasso, dans la vingtaine, est passé par une période figurative et mélancolique ; deux périodes, plus précisément, la bleue, quasi monochrome, et la rose, aux tonalités ocres, de 1901 à 1906. Pourquoi le peintre espagnol a-t-il spécifiquement utilisé le bleu et le rose ? Il avait déjà travaillé avec les jaunes, les verts, les rouges... toutes les couleurs primaires, à son arrivée à Paris, comme en témoignait son exposition chez l'influent marchand d'art Ambroise Vollard en 1901. Mais le bleu et le rose reflétaient surtout la couleur de ses états d'âme, la période bleue correspondant à un état de mélancolie et de découverte de la misère sociale, et la période rose, à un attendrissement retrouvé.

Le musée d'Orsay, à Paris, présente les roses et le bleus du peintre à travers 300 œuvres jusqu'au 6 janvier 2019 : nous en avons choisi trois, analysées ici par trois commissaires de l'exposition. Une bleue, une rose, et... une bleu et rose.

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L'autoportrait bleu de Picasso, 1901 : "C'est la toile qui va le plus profondément dans le bleu. Même le visage qui est un peu blafard a des nuances de bleu, et les ombres elles-mêmes sont bleues."

Autoportrait, Picasso, 1901
Autoportrait, Picasso, 1901
- Musée national Picasso-Paris

Cette oeuvre est l'une des premières de la période bleue de Picasso, qui débute après le suicide d’un des amis et confrère du peintre la même année, Carlos Casagemas - qu'il représentera dans un autre tableau de cette période, La Vie, en 1903. C'est Claire Bernardi, conservatrice au musée d'Orsay et l'une des commissaires de l'exposition, qui a choisi de nous parler de cette toile, peinte en hiver : 

Quand Picasso réalise cet autoportrait, il est âgé d'à peine 20 ans, et il se peint d'une façon très ascétique, il vieillit volontairement ses traits, il porte barbe et moustache, ce qui n'était pas du tout le cas à ce moment-là. C'est une sorte de postiche, d'artifice de la représentation qu'il revêt pour ce portrait. On peut se poser la question des raisons de ce vieillissement... Ce manteau aussi, qui est presque un uniforme, avec le col relevé, comme les rapins, les peintres du dimanche de la butte Montmartre. C'est peut être une façon déjà de se référer aux maîtres de la peinture qu'il révère à ce moment-là et qui sont une grande influence pour lui : on pense à Van Gogh aussi ; pas dans la touche, pas dans les couleurs, on est presque à l'opposé, mais dans le regard déterminé, la barbe rousse, le manteau au col relevé.

La période bleue de Picasso se nourrit de thèmes profondément mélancoliques, associée à la découverte de la société qui l'entoure : la misère sociale, la détresse, la maladie, la mort... C'est dans cette période qu'il inscrit, sans concessions, cet autoportrait, se peignant alors qu'il vit lui-même dans des conditions misérables à Paris, comme l'explique Claire Bernardi :

Il a les joues creusées, il semble presque malade. Le bleu est aussi le bleu de la lumière électrique. Il peignait souvent la nuit. On pense que le portrait a été peint la nuit dans son atelier. Il y a la lumière de la lampe à pétrole qui modifiait un peu les couleurs aussi, qui est peut-être l'une des choses qui l'a conduit à peindre en bleu. C'est vrai que c'est le moment où il commence à peindre la misère sociale, le monde de la nuit, des mendiants, des prostitués... Il se peint au même niveau, il est conscient de sa peinture mais n'a pas du tout de représentation d'une supériorité sociale, bien au contraire. La seule touche de rose réside dans ses lèvres, charnues, assez sensuelles, qui contrastent avec le reste de la toile. Il y a comme un appétit de vivre chez ce jeune peintre, qui est encore presque un enfant.

Quelques exemples parmi les autres œuvres de cette période bleue : la Femme aux bras croisés (1902), inspirée d'une visite du peintre à la prison pour femmes de Saint-Lazare, le Repas de l'aveugle (1903), ou encore la très célèbre Célestine, réalisée à Barcelone en 1904, et à laquelle Les Regardeurs avaient consacré une émission en octobre 2014.

1h 00

L'Acrobate à la boule, 1905 : "Apollinaire a parlé de 'période des saltimbanques', ce qui paraît beaucoup plus juste que 'période rose' puisqu'à regarder les œuvres, on n'a pas uniquement du rose"

L'Acrobate à la boule, Picasso, 1905
L'Acrobate à la boule, Picasso, 1905
- © Image The Pushkin State Museum of Fine Arts, Moscow

Nous sommes en 1905, Picasso sort de la période bleue et opte à l'opposé pour le rose qui témoigne d'une sérénité retrouvée et notamment d'un parcours amoureux un peu plus stable (avec Madeleine, et Fernande). Néanmoins, les tons très pastels, très terreux, sont toujours imprégnés de cette atmosphère mélancolique ayant irrigué le travail du peintre espagnol. Pour la commissaire Emilia Philippot, également conservatrice au musée national Picasso-Paris, ce corpus doit en fait plus son unité au thème du cirque que Picasso fréquentait assidûment - le cirque Medrano était non loin de son atelier du Bateau-Lavoir - qu'à la couleur rose ; et ce même si certaines œuvres roses sont étrangères à l'univers circassien, comme par exemple une série de portraits féminins également présentée dans l'exposition, dont la 'Jeune femme en chemise', un tableau de 1905 qui représenterait Madeleine, compagne de Picasso à l'époque. Mais c'est sur un tableau convoquant le cirque qu'Emilia Philippot préfère s'attarder : l'Acrobate à la boule

49 min

Cette étude de grand format montre deux personnages, une acrobate juchée sur une boule en équilibre, face au regard d'un hercule forain au premier plan assis de dos sur un cube. L'ensemble est saisi dans un paysage désertique qui peut faire penser aussi bien à l'Andalousie natale de Picasso qu'au paysage de dunes de sable de Hollande, où le peintre s'est rendu à l'été 1905. Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette très belle toile est une étude préparatoire pour un très grand tableau : la Famille de Saltimbanques, le chef-d’œuvre de Picasso de l'année 1905, qui appartient aux collections de la National Gallery of Art de Washington. Emilia Philippot : 

On identifie classiquement cette période comme la période rose, mais on voit bien qu'il y a aussi beaucoup de bleu dans cette peinture. C'est la synthèse entre les deux périodes. On est devant une scène pour le moins mélancolique, pas devant un spectacle avec tous les fastes des scènes de cirque qu'on peut voir chez Seurat par exemple, au XIXe siècle. On est dans les coulisses de la représentation du spectacle, devant une espèce de mythologie personnelle avec des tons très pastels et très mélangés. Il joue ici du contraste et des oppositions, entre le féminin et le masculin, la sphère céleste et la sphère terrestre, le mouvement et la stabilité, la légèreté et la lourdeur...

Finalement, Picasso ne va pas retenir cette scène dans sa composition finale, et va représenter une troupe de cirque faisant halte dans un paysage assez similaire. Mais il a poursuivi cette composition dans un ensemble plus large, comme l'explique Emilia Philippot : une esquisse sur pointe sèche où l'on retrouve l'acrobate à la boule, mais observé cette fois ci par Arlequin. Le personnage de la commedia dell'arte, qui s'invite dans cet univers circassien, est aussi un personnage récurrent de l'année 1905.

Même si une plus grande tendresse transparaît dans les œuvres picassiennes de la période rose ("qui serait dramatique") que dans celles de la période bleue, qui sont davantage monumentales et possèdent une dimension existentielle plus tragique, il peut malgré tout exister une continuité entre les sujets, explique encore Emilia Philippot : "Prenons par exemple la Fillette à la corbeille fleurie, de la période rose : un nu féminin en pied de 1905, qui représente une petite fleuriste de Montmartre, Linda la Bouquetière..."

Le Meneur de cheval nu, 1905-1906 : la fin d'une époque

Le Meneur de cheval nu, Picasso, 1905-1906
Le Meneur de cheval nu, Picasso, 1905-1906
- Auteur : © The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence © Succession Pica

Au MoMa de New York, auquel il appartient, le Meneur de cheval nu accueille généralement le visiteur au début du parcours des collections historiques. Peint sur deux ans, en 1905 et 1906, c'est le tableau qui marque la fin de la période rose de Picasso. Or, "à chaque fin de période, Picasso aime bien concentrer, synthétiser les choses" explique Laurent Le Bon, président du musée national Picasso-Paris, et également commissaire de l'exposition : "Il montre une figure qui accueille, c'est un personnage qui ne nous regarde pas mais est dans une position presque de salut, avec ce cheval très étonnant. C'est un pont entre l'Antiquité et la modernité, entre le XIXe siècle finissant et cette extraordinaire abstraction qui va apparaître bientôt et dont Picasso sera, avec 'Les Demoiselles d'Avignon' en 1907, une des petites étincelles révolutionnaires."

Selon Laurent Le Bon, le paysage désertique derrière le meneur de cheval est là aussi influencé par le voyage de l'artiste en Hollande. Pour lui, le personnage du meneur de cheval "un peu hiératique, mystérieux, mélancolique" incarne véritablement la fin de la période rose, et l'ambition de transcender l'art figuratif :

On associe souvent le rose avec la joie, mais Picasso renverse les cartes et nous fait voir une palette chromatique différente, où l'on est comme statufié. Il y a une dimension sculpturale, le personnage nous domine, et nous dit "Suivez-moi, je vais révolutionner le monde". Picasso a écrit lui-même : "Les murailles les plus fortes s'ouvrent sur mon passage", cette fameuse phrase... C'est la fin de son époque, il a 25 ans. Une autre histoire va s'ouvrir avec "Les Demoiselles d'Avignon".