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Les cabinets de curiosités, temples de l'infox scientifique

Par
Cabinet d'art et de curiosités (1636), Frans Francken le Jeune
Cabinet d'art et de curiosités (1636), Frans Francken le Jeune
- Domaine public

Pendant vos vacances, avez-vous prévu de déambuler dans des châteaux de la Renaissance ? Vous y verrez peut être des cabinets de curiosités, où des "langues de dragon" côtoient de la "glace éternelle"… autant d'objets chèrement achetés à des escrocs, par des férus de science encyclopédique.

Des minéraux cristallins, d'étranges animaux empaillés, des plantes séchées, des objets ethnographiques... Les cabinets de curiosités sont de véritables petits musées scientifiques qui avaient pour but de faire découvrir le monde, et notamment le monde lointain, à une époque où les compagnies aériennes low-cost n'existaient pas - pas plus que l'avion tout court, d'ailleurs. 

Les cabinets de curiosité apparaissent à la Renaissance, dans la seconde moitié du XVIe siècle ; une époque où on passe à une autre phase des sciences naturelles, jusque-là fondées sur Aristote et son approche un peu métaphysique : jusqu'à la fin du Moyen âge, on considère qu’il y a un ordre naturel, et qu’il est réglé. Les scientifiques de la Renaissance, eux, tentent de comprendre, classifier, de faire entrer toutes ces données éparses, un peu fantaisistes parfois, dans un cadre plus rationnel, qui associe la technique (découverte de l'astrolabe et de multiple instruments...) à la science.

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A (RÉ)ECOUTER : Aristote, le petit père des sciences, dans "La Méthode scientifique"

Cette période, durant laquelle les mathématiques se développent à grande vitesse, a pour autre caractéristique de faire le pont entre le monde scientifique et le monde artistique : savants, collectionneurs de squelettes d'animaux, peintres... tous travaillent la main dans la main. En 2018, dans "La Conversation scientifique", le traducteur et "amateur de littératures oubliées" Thierry Beauchamp revenait sur cette ébullition particulière :

Les gens de la Renaissance s’aperçoivent que la nature est imparfaite, pleine de choses monstrueuses, bizarres… On va donc chercher à réconcilier cette observation du bizarre, et l’amélioration des techniques. On voit alors des artistes capables de faire des sculptures de dindons dans ses moindres détails par exemple, parce que c’est la forme du dindon qui les préoccupe. La recherche de connaissances et la quête de maîtrise technique sont jointes. Ce sont des choses qui ne sont pas compréhensibles et acceptables pour les hommes de science qui arriveront aux XVIIIe et XIXe siècles.

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Le règne de l'infox scientifique

Dans ces collections éclectiques, la science réelle tutoie la fausse science, puisqu'on pouvait y trouver des prétendus restes d'animaux mythiques : autant de "preuves" confortant les croyances de l'époque et le porte-monnaie des négociants, ainsi que le racontait l'écrivain, poète et éditeur Eric Poindron dans cette même émission. Par exemple :

On affirmait encore au XVIIe siècle que la licorne était un animal qui existait et on pensait que la girafe était un animal improbable, ou cryptozoologique. C’est fascinant cette permutation. Les scientifiques étaient péremptoires, Buffon y compris ! Il n’avait jamais vu de girafe, mais la décrit, la fait dessiner d’après des gravures romaines, avec énormément d'inexactitudes.

De Monocerote (de la licorne), gravure dans Historiae Animalium par Conrad Gessner, 1551.
De Monocerote (de la licorne), gravure dans Historiae Animalium par Conrad Gessner, 1551.
- Domaine public

Pourtant, le naturaliste connu pour sa monumentale Histoire naturelle, intéressé aussi bien par la géologie, que par la biologie et la zoologie, regardait lui-même avec un œil sévère les collectionneurs de "curiosités" trop dilettantes d'un point de vue scientifique. Il écrivait dans cette même Histoire naturelle :

La plupart de ceux qui, sans aucune étude précédente de l’Histoire Naturelle, veulent avoir des cabinets [de curiosités], sont de ces personnes aisées, peu occupées, qui cherchent à s’amuser et regardent comme un mérite d’être mises au rang des curieux ; ces gens-là commencent par acheter, sans choix, tout ce qui frappe les yeux ; ils ont l’air de désirer avec passion les choses qu’on leur dit être rares et extraordinaires ; ils les estiment au prix qu’ils les ont acquises ; (...) D’autres, au contraire, et ce sont les plus savants, après s’être remplis la tête de noms, de phrases, de méthodes particulières, viennent à en adopter quelqu’une (...) et voulant tout ramener à leur point de vue particulier, ils se rétrécissent l’esprit, cessent de voir les objets tels qu’ils sont, et finissent par embarrasser la science, et la charger du poids étranger de toutes leurs idées.

Le moraliste Jean de La Bruyère, dans ses Caractères (1688), consacre lui aussi quelques lignes sévères aux amateurs de curiosités, en qui il voit de ridicules "amateurs de fleurs qui se pâment devant une tulipe" : "Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au-delà des temps."

 Le Cabinet de curiosités par Domenico Remps (1690) - Florence.
Le Cabinet de curiosités par Domenico Remps (1690) - Florence.
- Domaine public

Il faut dire que ces "curieux" candides dénoncés par Buffon et La Bruyère font la joie des négociants peu scrupuleux, capables de vendre à de grandes familles, à prix d'or, des museaux de poissons-scie qu'ils font passer pour des "langues de dragon", ou des quartz qu'ils qualifient de "glace éternelle". Parmi les coquillages et les animaux empaillés (vertébrés ou invertébrés, mammifères, poissons...), on trouve aussi de véritables mystifications taxidermistes servant à faire croire à la réalité de chimères, comme le racontait encore Eric Poindron : "On va créer des animaux qui nous arrangent, ou en tout cas des restes paléontologiques d’animaux qui nous arrangent, ou de géants pré-hommiens…". Comment ne pas évoquer aussi le "rostre de licorne" (en réalité, un rostre de narval) que l'on retrouve aussi bien en France, qu'en Italie (comme en attestent les gravures des premiers "studiolos") ou en Autriche, dans les "Wunderkammer" (les Habsbourg avaient un pouvoir d'achat important, et leurs cabinets de curiosité regorgeaient de pièces incroyables), grâce aux routes maritimes.

Enfin, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les cabinets de curiosité de la Renaissance ont pour héritiers les "game museums", comme le soulignait Thierry Beauchamp, "des musées de dix sous où on entassait les curiosités en y ajoutant de temps en temps une femme à barbe ou une sirène".