Les chansons dans les films Disney, un "marketing de la nostalgie"

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Les chansons dans les films Disney, un "marketing de la nostalgie"

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Lors du concert de "L'étrange Noël de monsieur Jack", de Tim Burton, le 29 octobre 2021 à Los Angeles (États-Unis).
Lors du concert de "L'étrange Noël de monsieur Jack", de Tim Burton, le 29 octobre 2021 à Los Angeles (États-Unis).
© AFP - TIMOTHY NORRIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Depuis sa création en 1923, Disney mise sur la musique dans ses films. Un enjeu culturel et économique, un "marketing de la nostalgie" qui fonctionne aussi grâce à des concerts. Une tournée a lieu cet hiver en France. Un concert exceptionnel est déjà prévu pour le centenaire de la firme, en 2023.

De Un jour, mon prince viendra à Libérée, délivrée, les musiques des films Disney sont indissociables des histoires. Des dizaines de chansons sont devenues cultes, fredonnées par les spectateurs de génération en génération. Créatives, universelles et entêtantes, elles sont présentes dès les débuts du studio, qui fêtera en 2023 son centième anniversaire. Des concerts exceptionnels viennent d'être annoncés en France, notamment les 11 et 12 novembre prochains, à Paris La Défense Arena. Si Walt Disney était un mélomane, le producteur y a aussi vu un moyen de "conditionner les foules" et Disney a développé un "marketing de la nostalgie", avec l'ambition d'être "les premiers du souvenir, la mémoire, de la nostalgie et de l'enfance", grâce à des chansons savamment construites qui, parfois, prennent même le dessus sur les scénarios, nous expliquent deux spécialistes.

De Blanche-Neige à Aladdin, des chansons lucratives

2 min

Walt Disney, un mélomane

Walt Disney (à gauche), producteur et créateur de Disney World, avec le chanteur et acteur Eddy Nelson, en 1946.
Walt Disney (à gauche), producteur et créateur de Disney World, avec le chanteur et acteur Eddy Nelson, en 1946.
© Getty - Bettmann / Contributeur

Pour comprendre l'intérêt porté par Disney à la musique, il faut remonter aux origines. "Walt Disney était tout simplement un mélomane", résume Pierre Lambert, spécialiste du cinéma d'animation, auteur de plusieurs ouvrages sur Disney, dont Peter Pan, paru chez Huginn & Muninn. En 1923, après la faillite de son premier studio Laugh-O-Gram, Walt Disney, âgé alors de 21 ans, quitte Kansas City et rejoint son frère Roy à Los Angeles. Ensemble, ils ouvrent un nouveau studio d'animation, Disney Brothers Studios, rebaptisé ensuite Walt Disney Productions, puis The Walt Disney Company.

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"Il adorait la musique. Tout au long de sa vie, elle a pris une part très importante dans sa création, poursuit Pierre Lambert. Le premier contact avec la musique qu'il a pu avoir, par rapport au cinéma, c'était lorsqu'il habitait à Kansas City. Il allait voir les films au cinéma qui étaient accompagnés par un organiste. Ça le fascinait absolument. C'est là d'ailleurs qu'il a rencontré son premier compositeur, Carl Stalling, qui accompagnait les films de Charlie Chaplin dans cette salle de cinéma. Lorsqu'il a créé son studio en 1923 à Hollywood, il a toujours pensé à Carl Stalling pour le jour où le cinéma deviendrait parlant, ce qui est arrivé en 1928. Là, il l'a fait venir au studio et pendant deux ans Carl Stalling a composé toutes les musiques des premiers courts-métrages de Walt Disney."

"Walt Disney mettait la moitié du budget dans la bande-son"

Très rapidement, les musiques deviennent indissociables des films. "Walt Disney mettait la moitié du budget dans la bande-son : l'enregistrement des voix et la musique. Dès qu'il a pu, il a créé un auditorium dans son studio et il a fait venir des musiciens, pour avoir un travail le plus parfait possible pour accompagner ses dessins animés. Lorsqu'on est animateur, le solfège est très présent parce qu'on décompose le temps en dessin. Sur une seconde de dessin animé, il y a 24 images, douze dessins différents. Beaucoup d'animateurs sont des musiciens, chez Disney", souligne Pierre Lambert. "Il y avait toujours plusieurs pianos dans le studio, dans les salles de réunions, de scénario. Les compositeurs venaient et proposaient des choses, suivant ce que les scénaristes leur demandaient."

Walt Disney met en valeur la musique, à commencer par le jazz, dans Le Fou de jazz (1929), musique qu'il découvre en France alors qu'il a 18 ans. Blanche-Neige et les Sept nains, nommé à l'Oscar de la meilleure musique de film en 1938, est "l'une des premières éditions d'une bande originale en 78 tours", écrit Gérard Dastugue, maître de conférences à l’Institut catholique de Toulouse dans La chanson chez Disney, une stratégie en chanté. Sans oublier, bien sûr, Fantasia (1940), troisième long-métrage d'animation Disney, un film ovni comportant de nombreux extraits de musique classique, avec l'ambition de vulgariser ce répertoire, déjà abordé par ailleurs dans les courts-métrages Silly Symphonies, sur lesquels Carl Stalling a travaillé. Walt Disney "a très rapidement compris que la musique permettait de conditionner le public et pouvait être un outil de marketing, un outil d'appel", avance le spécialiste de la musique de films.

Alan Menken, le renouveau

Le compositeur Alan Menken, sur scène, le 15 juin 2017 à New York (États-Unis).
Le compositeur Alan Menken, sur scène, le 15 juin 2017 à New York (États-Unis).
© AFP - LARRY BUSACCA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

La mort du producteur Walt Disney en 1966 marque la fin d'une grande époque pour la firme américaine. Malgré quelques succès, les années 70 sont plus aléatoires. Un nouvel âge d'or commence à la fin des années 1980, avec l'arrivée de nouveaux directeurs généraux. "Je pense à Michael Eisner [PDG de la Walt Disney Company de 1984 à 2005] et à Jeffrey Katzenberg [PDG de Walt Disney Pictures de 1984 à 1994], cite Gérard Dastugue, qui eux vont vouloir revenir aux sources mêmes de Disney, à savoir des films musicaux. On va retrouver l'essence même de Disney avec des films qui sont finalement des comédies musicales." Peter Schneider, président de Walt Disney Feature Animation de 1985 à 1999, l'un des studios d'animation de la Walt Disney Company a lui aussi participé à relancer les films. "Il venait de Broadway", précise Pierre Lambert.

Un autre homme va permettre de redorer le blason de Disney : le compositeur Alan Menken, qui collabore pour la première fois avec le géant de l'animation en 1987 pour La Petite Sirène, recevra en 1990 l'Oscar de la meilleure chanson originale pour Sous l'océan. On lui doit également les musiques d'Aladdin, Pocahontas, ou encore La Belle et la Bête. Nommé quinze fois aux Oscars, il a jusqu'à présent reçu huit statuettes, au total.

Pour Pierre Lambert, "il y a une supériorité des compositeurs de Disney. Aussi bien Franck Churchill, George Bruns, ou Alan Menkel aujourd'hui... C'est le talent qui fait la différence. Après, il y a une machine de production et de distribution très puissante, mais il y a d'abord le talent des compositeurs."

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Une commercialisation accrue depuis 1990

Enfant des années 90, Florian Mihu, responsable éditorial du média de fans Disneyphile, a grandi avec les films de la renaissance de Disney. Ces musiques fédératrices "résonnent" en lui. "Elles ont une force évocatrice très forte, elles suscitent l'émotion, elles sont aussi inspirantes. Ce sont des chansons à message, des chansons intentionnelles. Elles sont écrites de manière à s'inscrire dans une époque, mais aussi à être finalement très universelles." Si universelles que ni les textes ni les mélodies n'ont vieilli : plusieurs décennies après, on continue de fredonner les airs Disney.

Mais "aujourd'hui, il y a un petit déséquilibre entre le scénario des films et les chansons, estime Pierre Lambert. Dans les films du vivant de Disney, les chansons étaient davantage intégrées aux films. Elles faisaient partie prenante du scénario". De plus, les chansons nous restent désormais plus facilement en tête que l'histoire, selon lui. "Pour les films anciens de Disney, on garde l'ensemble : à la fois l'histoire et les chansons."

Depuis une trentaine d'années, il constate que la commercialisation s'est accentuée. "Quand Walt Disney faisait ses films, la musique était l'un des éléments. Le premier élément, c'était la sortie au cinéma et que le film ait du succès. En parallèle, il sortait des disques, parfois avec d'autres chanteurs. C'était présent, ça faisait partie de leur merchandising, mais comme les livres et les bandes dessinées, c'était un tout. Aujourd'hui, la musique a pris une part considérable avec tous les concerts, les événements et les parcs d'attraction."

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Les chansons, un "passage obligé", explique Gérard Dastugue

3 min

Le "marketing de la nostalgie"

Blaise Cendrars considérait Walt Disney comme étant un "poète à l'usine". "C'est-à-dire cette vision très américaine, ce mélange de très grande poésie, de très grande créativité, de très grands génies, clairement, avec une gestion marketing, une dimension industrialisée des choses", détaille Gérard Dastugue. Le producteur s'intéressait plus à l'enfance qu'à l'enfant, rappelle-t-il.

La musique et les chansons, facilement mémorisables et aux mélodies intemporelles, vont "prolonger l'expérience filmique, analyse-t-il. On sort de la salle de cinéma, on chante encore les chansons, on a envie d'acheter l'album ou on a envie de retrouver ses chansons en revoyant le film. Il y a tout un maillage, une stratégie à la fois filmique et musicale d'impacter les souvenirs que le public, enfant ou adulte, peut avoir d'un film. C'est un véritable marketing de la nostalgie, qu'elle soit musicale ou qu'elle soit visuelle." Pour lui, les chansons sont devenues "un attendu, un passage obligé, parce que c'est aussi de l'inconscient collectif". Cependant, "mises bout à bout, les chansons, les musiques racontent déjà quelque chose."

Florian Mihu y voit "une formule miracle", avec "une construction presque scientifique" dans les tonalités, le rythme et les refrains accrocheurs. "Ce sont vraiment des marques de fabrique, des leviers qui nous permettent de nous évader et de rentrer dans des mondes où tout est possible." Elles répondent à un schéma attendu au cours du film, dans lequel on trouve notamment un thème consacré au héros qui fait part de ses rêves et de ses ambitions, un autre pour le méchant de l'histoire, et souvent une chanson d'amour, en duo.

De ces chansons qui jouent sur nos émotions naissent des spectacles, des ciné-concerts, des rééditions... Une tournée se déroule d'ailleurs cet hiver en France et de nouvelles dates sont déjà prévues en 2023 pour un grand concert spécial à l'occasion des 100 ans de Disney. Et bien sûr, il y a les comédies musicales : celle inspirée du Roi Lion, créée en 1997 à Minneapolis et qui depuis a été vue par plus de 100 millions de spectateurs à travers le monde, est toujours d'actualité. La version française, jouée pour la première fois en 2007 et 2010 à Paris, est à nouveau visible au théâtre Mogador, depuis 2021.

Un enjeu économique qui découle de ce "marketing de la nostalgie". Lors de ces représentations, il se développe "une connexion beaucoup plus particulière entre ce qui se passe sur scène et les spectateurs", estime Florian Mihu. Une musique qui séduit le public de génération en génération et des artistes de tous horizons, notamment le célèbre pianiste chinois Lang Lang, qui a sorti en septembre 2022 The Disney Book (chez Deutsche Grammophon), un album dans lequel il revisite ces airs populaires.

Un enjeu économique pour l'empire Disney

Les chansons, véritables emblèmes des films, doivent être des hits "parce que l'expérience en salle n'est plus ce qu'elle était", rappelle Gérard Dastugue. "Disney, on le voit avec un certain nombre de productions, hésite de plus en plus à sortir en salles et à basculer directement leur production sur leur plateforme", Disney+.

Pour s'assurer ces hits, de grands noms sont régulièrement choisis pour interpréter les chansons-titres des films. "Dans les années 90, on a eu Phil Collins avec Tarzan, Elton John avec Le Roi Lion", se souvient Gérard Dastugue. Citons, beaucoup plus récemment, le retour médiatisée de Rihanna après six ans de silence dans Black Panther : Wakanda Forever, film Marvel sorti en novembre 2022, propriété de Disney. "On est sur du marketing, sur des produits d'appel, qu'on le veuille ou non. Vous avez le cadeau et le paquet cadeau qui va avec : la chanson ou la musique chez Disney, c'est la beauté, le clinquant, mais aussi l'efficacité de l'emballage." Dans ces cas-là, la promotion du film passe aussi, en grande partie, par la musique.

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We Don't Talk About Bruno, chanson phare d'Encanto (2021), composée par l'artiste multi-primé Lin-Manuel Miranda (à qui l'on doit la comédie musicale Hamilton a détrôné Libérée, délivrée, le tube de la Reine des Neiges (2013) dont l'album s'est vendu à près de quatre millions d'exemplaires entre 2013 et 2014. Début 2022, We Don't Talk About Bruno a même intégré aux États-Unis le top 5 du Billboard Hot 100, le classement hebdomadaire des 100 chansons les plus populaires dans le pays.

Il y a trois enjeux, culturel, économique et humain, selon Gérard Dastugue. "Disney est d'abord une marque et une marque ne vit que dans la culture et dans la manière dont elle nourrit sa propre conscience de marque. Il y a une phrase de Shakespeare dans Jules César qui dit qu'il n'est rien d'être souverain, encore faut-il savoir le rester. C'est toute la puissance, toute la volonté de monopole et toute l'hégémonie 'disneyenne'. Leur politique de rachat de la franchise Star Wars, entre autres, va dans ce sens. Ils veulent être les premiers du souvenir, de la mémoire, de la nostalgie et de l'enfance. Et la chanson, c'est aussi l'air que l'on peut fredonner parce qu'on a peur dans le noir."

Si le succès des hits de Disney peut se mesurer différemment, écrit le spécialiste dans La chanson chez Disney"en termes de vente ou de téléchargements ou bien en point d'ancrage dans l'inconscient collectif auditif", il est indéniable et difficilement dépassable.

Soft Power
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