Les chevaleresses, de la gloire à l'oubli

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Les chevaleresses, de la gloire à l'oubli

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Combattantes, cavalières, cheffes de guerre, nobles du Moyen Âge, elles ont tellement été écartées de l’histoire que même leur nom a été abandonné. Voici comment les chevaleresses sont passées de la gloire à l’oubli.

Jadis, au temps des chevaliers, il n'était pas si exceptionnel de rencontrer une femme en armure. C'est ce que nous explique Sophie Brouquet, historienne médiéviste, autrice de Chevaleresses, une chevalerie au féminin (Perrin, 2013). Mathilde l’Emperesse, par exemple, a attaqué avec ses soldats son propre père le roi d’Angleterre ; Richarde Visconti a levé une armée et a délivré son mari emprisonné tandis que Black Agnès a libéré son château assiégé par les troupes anglaises. Voici l'histoire de ces chevaleresses, guerrières oubliées.

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Chevaleresse : la femme qui combat à cheval

On parle de la chevalière, la femme d’un chevalier, mais la chevaleresse, c’est une femme qui monte à cheval et qui fait la guerre à cheval. Au XVIIIe, les encyclopédistes voient ce mot et ne le comprennent pas, car cette idée de femmes qui combattent avait été cachée, oubliée en tout cas. Mais le mot a une signification précise au Moyen Âge, c’est-à-dire la femme qui combat à cheval et qui appartient à la noblesse, à part quelques exceptions dont une célèbre bien sûr c’est Jeanne d’Arc.                                                      Sophie Brouquet, historienne médiéviste  

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Les chevaleresses ont existé en Europe tout au long du Moyen Âge, mais c’est surtout dans l'empire Plantagenêt que cette fonction était répandue. Grâce aux écrits du moine et historien Orderic Vital, on connaît les exploits de plusieurs d'entre elles, comme Isabel de Conches qui a mené des armées féodales contre les seigneurs voisins et qui est décrite comme "aussi brave que plusieurs Amazones" par le moine. 

C’est quelque chose qui, pour Orderic Vital, est tout à fait normal dans la mesure où dans la société féodale le couple est un partenariat pour défendre les biens, les fiefs, et donc si le mari n’est pas là pour diverses raisons, prisonnier ou sur un autre champ de bataille, la femme doit prendre les armes pour défendre le château, le fief, les biens, etc.              
Sophie Brouquet, historienne médiéviste  

La  reine Laodice représentée en armure
La reine Laodice représentée en armure

Parfois ce sont des raisons politiques qui ont conduit certaines femmes à prendre les armes. Pendant la Guerre de Cent ans, des chevaleresses prennent parti pour l’un ou l’autre des camps. Jeanne la flamme, par exemple, combat pour les Anglais et gagne son surnom grâce à un coup d’éclat. Assiégée par les troupes françaises à Hennebont, elle prend la tête d’une petite troupe de soldats et profite de la nuit pour enflammer les tentes de ses ennemis. Une diversion qui lui permet de rejoindre un autre contingent de chevaliers et de libérer la ville.  

Une autre raison de s’engager : la croisade  

Le droit de la croisade est identique à celui du pèlerinage, donc du moment que les femmes ont le droit d’aller en pèlerinage - personne ne leur a jamais dénié -, elles peuvent aller à la croisade avec leur mari, leur fils, mais aussi seules. Donc, on trouve des femmes du peuple, qu’on ne peut pas appeler des chevaleresses dans la mesure où elles ne combattent pas à cheval, et on trouve aussi des femmes de la noblesse qui combattent ,soit en défendant des forteresses, soit en combattant à cheval avec les armées. Et ça, ça choque énormément les chefs musulmans qui disent que les Croisés occidentaux sont tellement dégénérés qu’ils font combattre les femmes, parce qu’ils sont trop peureux.              
Sophie Brouquet, historienne médiéviste

Les chevaleresses sont même glorifiées, fantasmées, célébrées dans des chansons de geste, comme dans "La chanson d’Antioche" écrite au XIIe siècle, dans laquelle l’auteur a inventé un bataillon entier de femmes en arme.

Penthésilée - miniature d'un manuscrit médiéval
Penthésilée - miniature d'un manuscrit médiéval
- bnf

Elles ont couru à leurs logements pour prendre les bourdons [bâtons],              
Elles ont lié leurs voiles pour aller contre le vent,              
Plusieurs ont ramassé des pierres dans leurs manches, (...)              
Toutes crient à la fois: "Au bon plaisir de Dieu! "              
La chanson d’Antioche, XXII

Certaines de ces chevaleresses recevaient les louanges de l’Église. La stratège et cheffe de guerre Mathilde de Toscane est appelée par le pape lui-même "la soldate du Christ".

Quand la Renaissance change l'image de la femme

À l’apogée de cette glorification de la femme guerrière : les Neuf Preuses. Issues de l'histoire et de la mythologie de l'Antiquité païenne. Ces combattantes en armures deviennent un thème iconographique que l’on retrouve sur les tapisseries des aristocrates. Cette valorisation des femmes combattantes disparaît progressivement à la Renaissance.

Représentation d'une preuse sur teinture
Représentation d'une preuse sur teinture

En France, tout s'arrête avec Louis XIV. Il a vraiment mis fin à ça, sans doute en lien avec les souvenirs de sa jeunesse : la fronde et les frondeuses. Tout ça est passé sous silence, de façon très brutale. Cela concerne également les représentations de femmes chevaleresses. On en trouve beaucoup encore au XVe - XVIe siècles, ça disparaît progressivement et à partir de Louis XIV, c’est terminé, on ne voit plus ces représentations de guerrières. Quand il y en a, autour des précieuses, de l’école de mademoiselle de Scudéry, etc., on va les tourner en dérision.        
Sophie Brouquet, historienne médiéviste

L’histoire de ces femmes combattantes nous a peu été transmise, mais il en reste quelques traces dans notre quotidien. Ce sont des preuses, ces femmes guerrières encensées à la fin du Moyen Âge qui sont les dames de nos cartes à jouer.