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Les contre-vérités d'Eric Zemmour sur Pétain et Vichy

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La poignée de main à Montoire entre Hitler et Pétain le 24 octobre 1940.
La poignée de main à Montoire entre Hitler et Pétain le 24 octobre 1940.
© Getty - Hulton Archive

Eric Zemmour affirme que Marine Le Pen lui a proposé la troisième place sur sa liste aux européennes (qu'il a déclinée). Retour, à la loupe, sur trois contre-vérités d'Eric Zemmour, battues en brèche par les travaux des historiens.

Eric Zemmour, faussaire de l'histoire ? Depuis Le Suicide français (en 2014) jusque chez Alain Finkielkraut ( le 17 novembre, sur France Culture dans Répliques), le polémiste Eric Zemmour raconte une version de Vichy et du rôle de Pétain qui est démentie par toute la recherche en histoire depuis plus de cinquante ans. Il spécule sur un contestable récit révisionniste de Vichy entamé il y a déjà plusieurs années, auquel l'historien Laurent Joly répondait justement pied à pied en publiant, en septembre 2018, L’Etat contre les juifs (chez Grasset).

52 min

1. Le mythe du "glaive et du bouclier" 

En octobre 2014, Eric Zemmour affirmait sur le plateau de "On est pas couché", l’émission de Laurent Ruquier : "Pétain a sauvé les Juifs français!" Depuis, voilà plus de quatre ans que le polémiste rend hommage à une action salvatrice de Pétain, que ce soit pour les Juifs, ou pour la France toute entière. Son tort principal se résumant finalement grosso modo à avoir "ménagé la chèvre et le chou".

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Derrière cette vision de Pétain en sauveteur (ou carrément en sauveur ?), on ne distingue pas seulement un désir hétérodoxe de réhabiliter un grand homme que l’histoire officielle s'évertuerait à conspuer. Mais aussi une théorie charpentée, qui s'est imposée à la Libération comme “la thèse du glaive et du bouclier”, parfois appelée "thèse du bouclier et de l'épée". Cette approche, que Zemmour entend aujourd'hui réhabiliter, est discutée dans les milieux historiens depuis déjà cinquante ans.

Cette “thèse du glaive et du bouclier" porte l’idée que De Gaulle et Pétain auraient campé deux stratégies pour défendre, ensemble mais dans des registres différents, la France face à l’ennemi allemand et nazi. Cette vision de l’histoire est ancrée à l’extrême-droite, et permet principalement à ceux qui s’inscrivent dans une filiation à Philippe Pétain de développer l’idée que la signature de l’armistice le 22 juin 1940 en forêt de Compiègne aurait été en somme un moindre mal.

En creux, l’idée que la collaboration (Pétain, qui ferait office de “bouclier”) aurait fonctionné comme une sorte d’antichambre pour patienter jusqu’à la victoire de la résistance incarnée, elle, par De Gaulle (le “glaive”). Comme si Pétain et De Gaulle avaient finalement progressé en tandem pour repousser, chacun dans sa tessiture, l’occupant et ennemi commun.

Cette double métaphore est aujourd’hui bien connue car elle a été largement mise à profit lors des procès successifs des caciques du régime de Vichy, à la Libération. Les avocats de Pétain s’en serviront, comme bon nombre de responsables vichyssois à l’instar par exemple de l’amiral Aupham, qui fut chef d'état-major des forces maritimes puis, en 1942, secrétaire d’Etat à la Marine du gouvernement de Vichy, et développait encore cette idée dans ses mémoires, parues en 1978.

Dans l’immédiat après-guerre, la "thèse du glaive et du bouclier" offre une possibilité de camouflage déculpabilisant aux tenants de Vichy qui y trouvent une fable commode pour faire le récit d'eux-mêmes dans une guerre qu’ils ont perdue à tous égards. D'autres encore parient sur cette vision schizophrène pour faciliter la cohésion à la Libération. 

C’est par exemple cette version de l’histoire qui transparaît en 1953 dans le discours que prononce le diplomate André François-Poncet lorsqu’il récupère le siège de Philippe Pétain à l’Académie française et dit, par exemple : 

Le Maréchal veut épargner aux Français, autant que possible, les souffrances. Il a peur des Allemands. Il sait quel sort ils ont infligé à la Pologne. Il craint pour la France un sort semblable. Il estime que son devoir est de s’interposer entre la population et les Nazis. Nous avons, d’ailleurs, besoin du bon vouloir des occupants pour résoudre les problèmes urgents qui nous assaillent : rapatrier les millions de réfugiés ; empêcher la famine ; libérer les navires de commerce bloqués dans les ports ; administrer le pays ; le ramener au calme et au travail ; obtenir, au moins partiellement, la libération des prisonniers qui végètent dans les camps d’Allemagne et pour lesquels le Maréchal aura toujours une compassion particulière. Il convient donc de ménager le vainqueur, de se le concilier en éveillant, chez lui, l’impression que nous ne lui sommes pas hostiles, qu’une compréhension mutuelle, un rapprochement est possible entre la France et lui, “dans l’honneur et la dignité”. Le Maréchal pense que la guerre sera longue, que son issue est incertaine. L’important, pour ce Cunctator, est de gagner du temps, de ne pas faire de paix séparée, de demeurer en bons termes avec les États-Unis, de reprendre contact avec Londres.

Au quartier général de Adolf Hitler en Belgique.
Au quartier général de Adolf Hitler en Belgique.
© Getty - Ullstein bild

L’année suivante, cette "thèse du glaive et du bouclier" s’ancrera dans des travaux historiographiques, avec Robert Aron. En 1954, Aron publie en effet son Histoire de Vichy, qu’il étaye non pas sur des archives (encore largement fermées) mais sur des témoignages_._ L'historien écrit par exemple, au sujet de De Gaulle et Pétain : 

Tous deux étaient également nécessaires à la France.

Ce livre de Robert Aron, publié par Fayard en 1954, fera autorité une bonne dizaine d’années en France. A l’époque, sa vision doucereuse d’un régime de Vichy qui, sans Laval, aurait finalement paré bien des maux, permet aussi à ceux qui n’avaient pas choisi la résistance de se retrouver dans une mémoire collective défendable. 

Mais en 1966, les travaux de Henri Michel viennent contredire la "thèse du glaive et du bouclier". Dans Vichy, année 1940, l’historien montre justement que Vichy, Pétain et ses hommes forts sont loin de s’être érigés contre le nazisme en campant une sorte de rempart subtil et masqué. Michel met par exemple explicitement en évidence l’attitude ouvertement pro-allemande de certains proches de Pétain, à l’instar de François Darlan, chef du gouvernement de Vichy à partir de février 1941.

Henri Michel ne sera pas le seul à battre en brèche l’idée développée par Robert Aron, et Jean-Pierre Azéma, spécialiste de l’historiographie de Vichy et témoin au procès Papon, fait régulièrement référence à la thèse d’un historien allemand du nom de Eberhard Jäckel. Dès 1966, les travaux de Jäckel contredisent eux aussi l’histoire telle que Robert Aron avait pu la raconter dans l’immédiat après-guerre. 

Lorsque la traduction en français de La France dans l’Europe de Hitler, de Jäckel, arrive en France, Le Monde diplomatique souligne l’importance du travail de Jäckel qui, contrairement à Aron, a travaillé depuis les archives : “Si les archives françaises demeurent scellées pour longtemps encore, les dossiers allemands sont, eux, largement ouverts. C’est là que l’auteur a puisé l’essentiel d’une matière surabondante, éloquente, convaincante et, à bien des égards, surprenante.” Mais le livre de Jäckel sort en avril 1968 et son écho semble pâtir de mai 68. 

La vraie césure historiographique intervient cinq ans plus tard quand l'historien américain Robert Paxton raconte à son tour la collaboration avec La France de Vichy. Publié en anglais en 1972, La France de Vichy est traduit l’année suivante au Seuil, qui en confie la traduction à Claude Bertrand (la mère de Jean-Pierre Azéma), et la relecture à Michel Winock et … Jean-Pierre Azéma.

Paxton, qui lui aussi a travaillé avec les archives allemandes et américaines, y dénonce notamment l’idée que Vichy ait joué un double jeu dans le but d’épargner les Français. Quarante-cinq ans plus tard, Eric Zemmour cible explicitement Paxton qu’il accuse d’avoir, seul, réinventé le récit de la collaboration, comme si Paxton avait révolutionné la mémoire historienne de Vichy en travaillant seul dans son coin - ce qui est faux. La France de Vichy, de Paxton, est d’abord apparu comme un livre iconoclaste, mais il a fini par faire autorité. Et ce qu’on appellera plus tard “la révolution paxtonnienne” s’inscrit au fond dans un travail plus collectif. Ainsi, sa préface est signée Stanley Hoffmann, qui avait fondé en 1966 la notion de “collaboration d'État”.

2. Le Vel d'hiv et la solution finale : routine ou sale besogne ?

Contrairement à ce qu’affirme Eric Zemmour depuis plusieurs années, Philippe Pétain n’a pas bénéficié du soutien chevronné et aveugle de l’opinion publique française jusqu’au bout. Si le polémiste routinise son entreprise de réhabilitation de Pétain dans les médias autour de l’idée selon laquelle les Français étaient globalement acquis à la politique vichyssoise, c’est faux. Y compris, et surtout, lorsque c’est de la persécution des Juifs qu’il est question.

Banalisant les persécutions par Vichy qui, du coup, ne seraient que le symptôme d’une époque globalement impitoyable, Eric Zemmour pariait dans “Répliques”, que, si un sondage avait été organisé en 1942, "il n’est pas sûr que les Français auraient défendu le droit d’asile". On peut lui objecter que, dans son Journal des années noires - 1940-1944 (que Gallimard publiera à la NRF dès 1947), Jean Guéhenno, pourtant peu enclin à l’optimisme à l’époque, raconte l’émergence dans “le petit peuple” d’une vraie solidarité avec les Juifs, persécutés et miséreux :

Jamais les gens n’ont été avec eux si aimables.

On peut aussi rappeler que, de longue date maintenant, les historiens montrent que l’opinion publique a nettement basculé en France, à l’été 1942, alors que le port de l’étoile jaune était obligatoire depuis le 7 juin, et plus encore après la rafle du Vel’d’hiv, les 16 et 17 juillet 1942.

Dans l’émission d’Alain Finkielkraut, Eric Zemmour évoque un document d’archive d’une grande valeur : les instructions transmises à la police à la veille de la rafle du Vel’d’hiv à Paris (Zemmour dit "la feuille de route" quand il en parle). Il défend l’idée qu’il n’y aurait pas eu de traitement spécifique des Juifs dans leur arrestation, puis leur enfermement au Vélodrome d’hiver, ce 16 juillet 1942. La preuve, affirme le polémiste, on pourrait déduire d’après ce document officiel que les Juifs ont écopé “exactement de la même procédure que pour l’expulsion des étrangers irréguliers".

L’historien Laurent Joly répond à cette version de l'histoire dans L'Etat contre les juifs. Pour lui, relativiser l’arrestation puis la déportation des Juifs au moment du Vel d’hiv dans un parallèle “évidemment absurde” et “indécent” est non seulement faux mais doit être dénoncé : 

On touche là ce que le révisionnisme zemmourien a de plus insupportable : relativiser la politique antijuive de l’été 1942 et l’entreprise nazie d’extermination des juifs.

Non, poursuit Joly, la République des années 1930 ne raflait pas des milliers d’étrangers dont les enfants étaient Français et scolarisés. Non, la police française n’avait pas, dans les années 30, des routines ordinaires destinées à refouler en masse des étrangers dont on aurait précisé aux forces de l’ordre “les effets et ustensiles dont les intéressés devaient se munir avant leur départ”. Non, répond enfin Laurent Joly, l’expulsion des étrangers, juifs ou pas, n’était pas organissée de sorte qu’elle se pratiquait systématiquement dans des wagons à bestiaux. Il y a bien eu un traitement spécifique des Juifs en France par le régime de Vichy, et asséner le contraire relève du révisionnisme.

Pour porter la réplique au polémiste, Laurent Joly rappelle les recherches qu’il a consacrées à Vichy. L’historien (dont les premiers travaux sur Vichy remontent à une thèse soutenue en 2004) explique par exemple qu’on trouve dans les archives la trace de la manière dont les différents commissaires en charge des arrondissements parisiens ont pu se représenter ce qu’on leur demandait de faire à l’occasion du Vel d’hiv. 

Or cette rafle, poursuit Joly, leur apparaît explicitement comme “une besogne anormale et exceptionnelle”. Et pas du tout comme une procédure routinière qui concernait les Juifs comme elle aurait concerné n’importe quels étrangers résidant dans la capitale, et priés de faire leurs valises. Laurent Joly précise : 

Dans mes recherches sur les commissaires du Vel d’hiv, je n’en ai trouvé qu’un, le très antisémite commissaire du XIXe arrondissement, à oser un tel rapprochement : "L’opération m’est apparue alors comme l’exercice du droit d’expulsion d’individus étrangers".

Le 16 juillet 2012, “La Fabrique de l’histoire” revenait sur les rafles de 1942, en France. Vous pouvez y retrouver les historiens Laurent Joly, Alexandre Doulut et Tal Bruttmann, ainsi que Karen Taïeb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah.

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3. La France libre, bastion réactionnaire maurrassien

Dans Le Suicide français, paru en 2014, Eric Zemmour écrivait déjà que le gros des résistants à gagner Londres, en 1940, était issu de l’Action française. Il ne l’inventait pas complètement, au sens où cette idée que la France libre aurait compté une majorité de royalistes est un motif récurrent à l’extrême-droite française. Mais c’est faux. En 2018, alors que Eric Zemmour répétait encore samedi 17 novembre sur le plateau de “Répliques” que 90% des résistants à Londres étaient camelots du roi ou à l’Action française, les historiens ont établi depuis longtemps que le paysage de la France libre à Londres est constitué de réseaux certes hétéroclites… mais certainement pas majoritairement réactionnaires.

Charles de Gaulle le 18 juin 1940.
Charles de Gaulle le 18 juin 1940.
© Getty - Central Press

Il y avait bien quelques camelots du roi dans le sillage des premiers résistants gaullistes, à Londres, et aussi des maurrassiens, lecteurs de L’Action française. Mais ils étaient loin d’être majoritaires et représentatifs de ce qui deviendra le mouvement de résistance gaulliste. 

C’est la manière dont ce mouvement s’est structuré en deux temps qui permet aujourd’hui à certains d’affirmer que la France libre était d’abord royaliste et réactionnaire (même si c’est faux). En effet, le ralliement dans le sillage de De Gaulle et de son appel du 18 juin se fait d’abord sur une logique militaire. Il s’agit alors d’autant moins de faire de la politique que la Troisième République est passablement discréditée, comme le sont comme bon nombre de formations politiques. Si De Gaulle s’érige en recours, c’est aussi parce qu’il est un militaire et pas un homme politique. Et c’est aussi pour cette raison qu’il charriera jusqu’à lui des résistants issus de milieux politiques variés : leur dénominateur commun n’est pas politique, encore moins partisan, mais consiste dans la restauration de la souveraineté française. 

Ainsi, l’idée de défendre la République est loin d'être centrale dans la mystique de la résistance entre 1940 et 1942. Et il faut par exemple attendre 1942 pour que la France libre, à Londres, reprenne à son compte la devise républicaine "Liberté, égalité, fraternité" que Pétain avait répudiée dans La Revue des deux mondes où il écrivait le 15 septembre 1940 :

Lorsque nos jeunes gens […] entreront dans la vie […] nous leur dirons […] que la liberté réelle ne peut s'exercer qu'à l'abri d'une autorité tutélaire, qu'ils doivent respecter, à laquelle ils doivent obéir […]. Nous leur dirons ensuite que l'égalité [doit] s'encadrer dans une hiérarchie, fondée sur la diversité des fonctions et des mérites […]. Nous leur dirons enfin qu'il ne saurait y avoir de fraternité véritable qu'à l'intérieur de ces groupes naturels que sont la famille, la cité, la Patrie.

Mais ce qu’on oublie parfois, c’est que la résistance intérieure ne s'est pas non plus enracinée dans l'idée de défendre la République. Ce sont bien davantage le refus de l’occupant allemand, et la lutte contre le fascisme, qui jouent le rôle de dénominateur commun, y compris pour les réseaux de l'intérieur, jusqu'en 1942. Dans le premier volume de La France libre - De l’appel du 18 juin à la Libération (paru chez Gallimard en 1996), l’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac (qu'Alain Finkielkraut cite pendant l'émission) écrit ainsi : 

Ce n’est qu’à partir de l’été 1941 que la lutte contre Vichy et la réaffirmation de l’idée républicaine deviennent une priorité pour la Résistance intérieure. En 1942, la France libre fait à son tour de la restauration d’un régime démocratique son principal objectif, de Gaulle modérant sa critique de la IIIe République. La République devient alors le dénominateur commun entre les différents mouvements de résistance.

Résistant de la première heure, Daniel Cordier avait été maurrassien… il deviendra secrétaire de Jean Moulin. Issu d’une famille de négociants bordelais, il rejoindra Londres et la résistance dès juin 1940 alors qu’il va sur ses vingts ans. 

Camelot du roi lorsqu’il rejoint De Gaulle, Cordier correspond, sur le papier, à ce que décrit Zemmour dans Le Suicide français. Pourtant, l’ancien résistant, aujourd’hui âgé de 98 ans, a lu le polémiste et dénonce ce que Zemmour écrit. Pour lui, il n’était guère question de politique aux premières heures de la résistance, à Londres, et ce n’est certainement pas pour sauver “le pays réel” que lui et quelques milliers d’autres ont rejoint De Gaulle à Londres - “n_ous n'avions en commun qu'une seule idée : nous condamnions totalement le choix de Pétain d'arrêter le combat”. _

Ecoutez Daniel Cordier évoquer ses années de résistance dans “A voix nue”, en 2013 :

28 min