Les dessous d'un prologue : "ça raconte Sarah" avec Paulinde Delabroy-Allard

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Les coulisses du prologue de "Ça raconte Sarah", par Pauline Delabroy-Allard

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Littérature | Son style d'écriture haletant et poétique a séduit le jury du prix des étudiants France Culture-Télérama. La lauréate Pauline Delabroy-Alllard nous dévoile les secrets de son prologue, de cette scène qui la hantait.

Ça raconte Sarah est l’histoire d’une passion amoureuse entre deux femmes, un amour fou ébranlé par la maladie de Sarah. Dans son premier roman, Pauline Delabroy-Allard joue tant avec les mots qu'avec le rythme de son écriture pour nous faire vivre cette passion comme il se doit : de façon aussi poétique que fragmentée, dans la joie et la souffrance. Voici les coulisses de son prologue. Un prologue qui raconte une nuit, moment charnière dans le récit, où la narratrice abandonne le corps de Sarah la pensant morte... sans certitude.

P. Delabroy-Allard : "En écrivant ce prologue j’avais très envie de sortir de moi cette scène qui me hantait de ces deux femmes dans un lit, l’une malade, l’autre qui la veille. C’est une scène à laquelle je pensais, qui m’obsédait. C’était une nécessité pour moi de l’écrire, et en l’écrivant c’est ça qui a amené l’écriture du livre. C’est-à-dire que j’ai vu en l’écrivant que ça allait s’inscrire dans une histoire plus grande que j’avais envie de raconter." 

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Dans la pénombre de trois heures du matin j’ouvre les yeux.

"Le mot pénombre est très important parce que c’est entre l’ombre et la lumière et c’est un peu la tonalité générale que j’ai voulu donner au roman, Donc la pénombre c’était le lieu où les deux choses se réunissent. Et c’est aussi le mot qui clôt le roman."

Je suis couchée dans son lit, dans cette chambre que je connais si bien, près de son corps enfin endormi après une longue lutte contre les angoisses qui mangent tout, la tête, le ventre, le cœur.

"J’avais envie de ne pas duper ma lectrice ou mon lecteur et qu’on sache d’emblée qu’on allait avoir affaire, pas seulement à une histoire d’amour mais une histoire d’amour peut-être tragique et en tout cas où tout ne va pas bien se dérouler."

Je tourne mon visage vers son corps figé, étendu sur le dos, parfaitement nu. Je détaille la finesse de ses chevilles, les os saillants de ses hanches, son ventre souple et le délié de ses bras, le rebondi de ses lèvres qui portent un sourire très léger. J’observe les meurtrissures de la maladie sur ce corps que j’aime tant, les petits points noirs du ventre piqué et piqué encore, la cicatrice près de l’aisselle, le trou sous la clavicule.

"Il est vraiment question du corps parce que c’est la nuit, il fait chaud, le personnage de Sarah est nu. On est dans le lit avec elles et on voit ce corps malade alors que par ailleurs dans l’histoire, plus tard on le lit dans le récit c’est un corps glorieux, un corps très désiré, désirable. C’était pour mettre en contraste le corps empreint de la maladie avec le corps de la grande période de l’amour qui est décrit plus tard dans le roman."

Je regarde son visage tranquille, parfaitement tranquille, son menton fier, même dans le sommeil, ses joues veloutées, la ligne brusque et surprenante que forme son nez, ses paupières mauves enfin closes. Je regarde son crâne entièrement chauve.  

"On peut déjà je pense lire l’aspect poétique qu’il va y avoir dans l’écriture plus tard dans le texte. Quant au rythme on sent le temps long, le temps qui passe dans ce lit avec l’espèce de chaleur un peu moite. Donc il est un peu en décalage par rapport au style de la première partie qui lui est très fragmenté, qui est haletant qui est fait de phrases courtes dans des paragraphes très courts aussi. C’est le style de l’urgence amoureuse."

Je ne parviens pas, dans cette nuit moite, à détacher mes yeux de son corps nu et de son crâne cireux. De son profil de morte.

En savoir plus : Pauline Delabroy-Allard et trois membres du jury :"Quand on est amoureux on a envie d’épouser l’univers de l’autre"

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