Publicité

"Les cryptomonnaies posent des questions fondamentales complètement ignorées depuis longtemps"

Par
Des machines de change en Bitcoin à Hong Kong
Des machines de change en Bitcoin à Hong Kong
© AFP - Anthony WALLACE

Entretien. En 1976, l'économiste libéral Friedrich Hayek publie un livre dans lequel il appelle à la fin du monopole de l'Etat dans le domaine de la monnaie, au profit d'un marché des monnaies privées. Une idée qui prend corps avec l'émergence des cryptomonnaies, telles que le Bitcoin.

Un marché monétaire sans monopole de l'Etat est possible. C'est ce qu'a énoncé l'Autrichien Friedrich Hayek dans les années 1970. Aujourd'hui, les cryptomonnaies, dont il est de plus en plus question, reprennent les caractéristiques des monnaies privées souhaitées par Hayek. Entretien avec Guillaume Vuillemey, économiste et traducteur en français du livre de l'économiste autrichien : "The denationalization of money" ("Pour une vraie concurrence de la monnaie", PUF, 2015).

Pourquoi Friedrich Hayek en vient à imaginer un marché monétaire sans monopole de l'Etat ?

Publicité

A l'époque, la question qui tourmente Hayek est l'inflation, et l'incapacité des banques centrales à contrôler la quantité de monnaie. L'inflation est de 10 à 15% en Europe et aux Etats-Unis. Pour mettre fin à ces problèmes d'inflation récurrents qui créent des bulles, de l'instabilité, et qui sapent la confiance dans le marché, il faut privatiser la monnaie. Car les Etats sont motivés par des politiques keynésiennes, ils font de la relance en faisant tourner la planche à billets. Hayek dit : les hommes politiques veulent plus de création monétaire, plus de déficits et il est difficile pour une banque centrale d'être crédible.

Dès lors, il y a deux possibilités pour enrayer cette spirale inflationniste :

  • L'étalon-or, qu'on a connu jusqu'en 1914 en gros. La monnaie est convertible en or. La rareté de l'or sur laquelle sont calqués les monnaies limite la création de monnaie.
  • Une autre et meilleure possibilité consiste à avoir de vraies monnaies concurrentes, sur un marché où celles offrant une valeur stable seront davantage utilisées. La concurrence permettra l'émergence de monnaies mieux gérées.

Car ce que l'on désire en tant qu'individu qui participe aux échanges, c'est la stabilité. Conserver du pouvoir d'achat. Du point de vue de Hayek, seule la concurrence peut offrir cela. 

En quoi les cryptomonnaies d'aujourd'hui concrétisent sa théorie ?

Déjà, regardons qui se trouve à l'origine des cryptomonnaies : des gens qui revendiquent une défiance importante vis-à-vis des banques centrales. En Europe et aux Etats-Unis, on a eu après la crise beaucoup de création monétaire. Pour les fondateurs des premières cryptomonnaies, il y a cette crainte d'une inflation importante à cause de la crise.

Ensuite, il y a des aspects importants des cryptomonnaies comme la possibilité de faire des transactions qui échappent aux contrôles des gouvernements : contrôles réglementaires, contrôle de capitaux, ou qui échappent à la TVA.

Il y a dans l'idée des cryptomonnaies une défiance dans la manière dont sont gérées les monnaies étatiques. On retrouve la méfiance défiance chez Hayek.

Les cryptomonnaies offrent une alternative et ont le mérite de poser des questions très importantes. Qu'est-ce qu'une monnaie ? Comment les monnaies doivent-elles être gérées ? 

Des questions fondamentales complétement ignorées depuis très longtemps. Et déjà ignorées au moment où Hayek écrit son livre. Ce qui explique qu'à l'époque il a très peu d'impact. 

Pourquoi son livre ne trouve-t-il pas davantage d'échos dans le débat économique de l'époque ? 

Car il y a cette idée, ce dogme, selon lequel la monnaie est une prérogative régalienne, au même titre que la défense, la justice, la police. Ce qui historiquement n'est pas vrai et Hayek le montre bien dans son ouvrage. Quand on dit que le roi de France, au Moyen Âge ou jusque très tardivement, contrôle la monnaie, il ne fait en fait que mettre son sceau sur une pièce d'or pour certifier qu'un Louis d'or égale un gramme d'or. Mais il n'a pas de planche à billets au sens strict. Il certifie des poids de pièces. Hayek dit que cette idée du monopole de l'Etat sur la monnaie est relativement récente et remonte à la Grande Dépression de la fin des années 1920. A un moment où se développent les idées keynésiennes selon lesquelles la quantité de monnaie doit être décidée par un gouvernement. Depuis, cela a même été intégré par des libéraux tels que Milton Friedman.

Est-ce que Friedrich Hayek estime qu'il faudrait idéalement à terme une ou plusieurs monnaies privées sur le marché ?

Hayek fait assez peu de prédictions sur ce qui va se passer et laisse ouverte la possibilité. Cela a été un vrai débat dans les années qui ont suivi parmi les libéraux, pour savoir ce qui se passerait si on libéralisait la monnaie. Est-ce qu'on aurait une seule monnaie totalement dominante ou aurait-on une coexistence de monnaies ? Sachant qu'une coexistence de monnaies n'est pas forcément très commode car cela multiplie les taux de change.

Hayek dit : il y en aura probablement plusieurs au début, et au bout d'un moment les gens auront une confiance suffisamment forte dans une seule monnaie ou principalement dans une, pour des raisons de commodités, qui s'imposera de manière quasiment unique.

Et ce qu'on voit aujourd'hui correspond, je pense, tout a fait à ça. On a plusieurs cryptomonnaies, et tout le monde sait que toutes ne survivront pas. Le pari que font beaucoup d'investisseurs en misant sur de nouvelles cryptomonnaies, pour le moment très petites, c'est que peut-être cette nouvelle monnaie s'imposera de manière générale.

On peut donc penser qu'il y aura d'abord, comme aujourd'hui, une très grande diversité de monnaies, puis dans 10 ans ou 20 ans, une consolidation avec deux, trois, cryptomonnaies importantes qui joueront un rôle.

Parce qu'elles auront appris des erreurs des précédentes ?

Oui, Hayek a une belle formule sur ce sujet. Il dit que la concurrence est un processus de découverte. C'est-à-dire que c'est un processus de tâtonnement où l'on cherche par essai et erreur à satisfaire de mieux en mieux les besoins individuels et puis on apprend, on découvre ce qui marche et ne marche pas. Ce que les gens veulent, les problèmes qu'on n'aurait peut-être pas imaginés au début. On peut penser que c'est exactement ce qui est en train de se produire sur les cryptomonnaies. Au début, le Bitcoin a été très dominant. Et aujourd'hui, il y a un problème : la validation des transactions avec cette monnaie demande un temps et une consommation énergétique considérable (plus la monnaie est utilisée, plus les serveurs sont sollicités et consomment de l'électricité). C'est un effet indésirable. 

On a d'autres cryptomonnaies qui se créent et montrent qu'on a d'autres moyens de valider les transactions et qu'on n'a plus besoin de cette consommation énergétique. Cela réduit le coût pour valider les transactions. Et on peut penser qu'au rythme où va l'innovation, ce problème qui peut paraître important pour le Bitcoin sera très rapidement résolu.  

La spéculation autour du Bitcoin ne risque-t-elle pas de dévoyer l'idée de départ qui est d'avoir une monnaie à part entière ?

C'est un marché avec des risques importants, et des fluctuations de cours plus importants que sur des marchés actions. Mais où les volumes restent relativement faibles si on les compare aux marchés des changes.

Donc des flux d'investissements relativement faibles peuvent avoir des effets importants sur les prix. C'est caractéristique des marchés aux volumes limités. Si un jour le Bitcoin est effectivement utilisable de manière assez commode, comme monnaie par le plus grand nombre, ces fluctuations iront en se réduisant et les choses se passeront bien.

Il ne faut pas oublier un autre facteur qui contribue à la volatilité des cours et qui crée du risque, ce sont les Etats, dans le sens où on ne sait pas ce que les régulateurs vont faire. Vont-ils continuer à autoriser ? Ou vont-ils commencer à réglementer, voire interdire les cryptomonnaies ? C'est un facteur qui crée de la volatilité. Mais il est assez naturel dans un marché qui est assez nouveau, qui se construit en parallèle de quelque chose qui était à 100% contrôlé par le gouvernement, de se dire : quelle cryptomonnaie va émerger et dans quelle mesure les gouvernements vont intervenir ou pas ?

On a vu récemment en Corée du sud, où le Bitcoin est développé (20%,des transactions mondiales passent par ce pays, ndlr), les autorités ont mis des barrières et cela a entraîné une chute du cours. A l'inverse, les principaux marchés à termes outre-Atlantique ont créé des contrats sur le Bitcoin approuvés par le régulateur : il y a eu une augmentation du cours.

Les banques centrales jusqu'à récemment ont eu un contrôle important de la masse monétaire et de la création monétaire. Elles veulent le garder. Il y a une réticence voire une violente hostilité contre ces monnaies concurrentes. Mais les banques centrales se demandent s'il n'est pas possible d'utiliser la technologie faisant fonctionner les cryptomonnaies, dont la blockchain, dans d'autres domaines que la monnaie. Pour des opérations de titres ou des prêts entre banques.  

Cette expérimentation à grande échelle de la théorie de Hayek pourrait donc prospérer ou s'arrêter brusquement...

Ce qui reste intéressant, c'est la nouveauté radicale et les questions posées par les cryptomonnaies. Hayek commence son livre en disant : la question de la concurrence des monnaies n'a jamais vraiment été posée sérieusement. Et c'est vrai, même dans les écrits monétaires anciens, elle n’apparaît pas ou de manière marginale. Et là, on voit la question posée de manière pratique. Cela pose de vraies questions économiques, de théories économiques, et c'est passionnant.