Publicité

Les défis de l'histoire en BD : dessiner faux pour dire vrai (ou vice versa) ?

Par
 Stasi et derby footballistique à hauts risques : "La Patrie des frères Werner" est tirée de faits réels.
Stasi et derby footballistique à hauts risques : "La Patrie des frères Werner" est tirée de faits réels.
- Sébastien Goethals / Futuropolis

Comment dessiner quelque chose que l'on n'a jamais vu ? Et savoir au juste ce qu'ont bien pu se dire les anonymes du 14 juillet 1789 ? Toutes ces questions se posent à l'auteur de BD historique. Parmi eux, de plus en plus de chercheurs pour dire l'histoire en dilatant les coutures de la discipline.

Un cycle de conférences et d’entretiens s’ouvre en ce début octobre au Collège de France autour de la bande dessinée. Ultime signe de l’anoblissement du genre ? La brochure de l’institution savante rappelle qu’on peut pister la BD jusque dans l’art pariétal ou du côté de la Biblia pauperum (la “Bible des pauvres”) ? C’est l’historien Patrick Boucheron, titulaire d’une chaire au Collège de France, qui animera par exemple la troisième séance du cycle, le 25 novembre. De fait, la bande dessinée est devenue une des façons de raconter l’histoire. Et, inversement, l’histoire occupe une place considérable dans le marché de la BD : selon les chiffres d’un rapport de 2016 (le dernier en date, très complet et accessible en ligne par ici), depuis le début des années 2000, l’offre de ce qu’on appelle “la bande dessinée historique” a explosé : elle compte aujourd’hui pour 25% de toute la production sur la période 2001-2016, c’est-à-dire deux fois plus qu’à la période précédente. A titre de point de comparaison, la BD de science-fiction ne cesse, elle, de baisser.

Quand Philippe Colin et Sébastien Goethals livrent cette rentrée, chez Futuropolis, La Patrie des frères Werner, qui se lit d’une traite, et nous plonge dans l’histoire de la RDA, ils font de l’histoire comme on raconte une histoire. C’est la part narrative, presque romanesque, telle qu’elle a pu se déployer sur les cendres encore chaudes de Berlin en 1945, qui tient lieu de carburant à leur album. De Colin ou de Goethals, ni l’un ni l’autre ne sont historiens de métier (même si le premier a fait des études d’histoire), mais l’album est richement documenté, tissé d’un double niveau de lecture entre une aventure à hauteur d’hommes et l’histoire, plus grande, de la Guerre froide ; ainsi que onze pages d'éclairage pédagogique et une double page de bibliographie, que l’on doit au chercheur Fabien Archambaut, "commissaire scientifique".

Publicité

C’est le deuxième album chez Futuropolis pour eux, après Le Voyage de Marcel Grob qui s’est écoulé à 120 000 exemplaires, mais c’est déjà le 92ème de la maison d’édition dans la catégorie “historique”. Deux ans plus tôt, déjà chez Futuropolis, un autre historien, Nicolas Offenstadt, signait cette fois la préface d’un album intitulé Notre mère, la guerre (par Kris et Maël). Il écrivait par exemple :

Suivre les aventures du gendarme Vialatte et du soldat Peyrac, nos contemporains s'immergent véritablement dans la guerre de 14-18. La force du récit comme les traits attentifs de Maël sur lesquels il s'appuie disent assurément beaucoup de choses sur ce que fut la Grande Guerre, des conditions des tranchées aux rapports hommes-femmes, avec les libertés de la fiction, celles d'inventer des scènes. 

La bande dessinée est un objet du présent, mais elle permet de réfléchir sur un autre temps. En ce sens, l'œuvre, quelles que soient les intentions des auteurs, assure une transmission souple, et, comme les historiens, fait dialoguer les morts et les vivants.

Les frontières ne sont pas figées toutefois. Ainsi, comme auteur, et dans la catégorie “littérature” cette fois, c’est sous les couleurs de la même maison d’édition, décidément versée dans la transmission, que l’on découvrait par exemple en 2019 la signature de Sylvain Venayre, historien spécialiste du XIXe siècle et de l’histoire culturelle, qui proposait avec Isaac Wens et son dessin si puissant un Moby Dick ambitieux et très réussi. Un album qui procédait bien de ce regard d’historien sur un récit largement partagé - mais pas éventé.

Objet à géométrie variable

Deuxième catégorie de BD la plus publiée parmi près de quatre cents albums inédits sortis en librairie chaque année, la “BD historique” n’est toutefois pas une catégorie homogène. De la bande dessinée à vocation pédagogique, pensée pour donner le goût de l'histoire aux enfants (avec par exemple la collection "L'Histoire de France en bande dessinée" chez Larousse, qui cartonnait il y a quarante ans), au récit graphique à point de vue (comme l'excellent Révolution, de Grouazel et Locard, chez Actes Sud), il y a parfois un monde. Chez Casterman, Alix, qui figure parmi les meilleures ventes et campe depuis soixante-dix ans les aventures d’un jeune esclave d’origine gauloise à l’époque de Jules César dans une veine qu’on appelle “la ligne claire”, est certes une BD ancrée dans l’histoire. Mais pas une BD d’historien : elle est l’œuvre de créatifs. Et celui qui en fut le tout premier créateur, le Belge Jacques Martin qui l'avait proposé au Journal de Tintin en 1948, n’était nullement chercheur mais dessinateur industriel pour l’aéronautique après des études d’ingénieur.

Aujourd’hui, la contribution des historiens de métier au monde de la BD dépasse de plus en plus souvent la fonction de conseiller scientifique. On n’en est plus à dépister en clair-obscur la part de vérité historique chez Astérix, ce qui montre bien la porosité qu’il peut parfois y avoir entre les catégories de BD, de l’histoire à l’humour - et, pour info, les forêts sont par exemple surreprésentées chez Uderzo et Goscinny par rapport à ce que pouvait être la réalité de la Gaule après la conquête romaine. Les chercheurs en sciences sociales, au premier rang desquels les historiens et les historiennes, sont de plus en plus nombreux à envisager le récit dessiné à leur propre compte. Parce que se frotter au dessin vient interrompre une certaine routine, à un moment où le monde de la recherche se dit largement en crise ? C’est une explication possible. Mais le goût pour la BD, et l’envie de trouver d’autres modalités pour véhiculer le savoir historien, peut aussi s’expliquer comme une réflexion de fond sur la façon dont l’histoire peut se raconter. Et donc sur la place du récit historique, sur le public que la discipline peut toucher, et sur le rôle du chercheur ou de la chercheuse dans tout ça.

Choisir la BD implique évidemment une approche plus grand public. Et l’idée de s’adresser non seulement à un public profane, mais aussi à un public tout court : même lorsqu’il ne s’agit pas de best-sellers, les chiffres de vente des albums de BD sont en général autrement plus confortables que ceux des ouvrages d’histoire, qui de surcroît ne disposent pas toujours d’un large relais de diffusion. Mais plutôt que la course à l’échalote, c’est bien souvent l’idée d’une pédagogie particulière qui pourrait se déployer via un support plus accessible, et plus poétique aussi, que mettent en avant les chercheurs qui s’y essayent. 

Certains objets, qui sembleraient rébarbatifs ou trop pointus (“spécifiques”, comme on le dit pudiquement d’un sujet de niche), ne feront pas tous l’objet de livres, et moins encore dans des collections à large diffusion. Les mêmes sujets peuvent se déployer différemment en bande dessinée, dès lors qu’un album procède aussi du mille-feuilles, et que sa trame tisse différents niveaux de narration. Le format de l’album s’accorde plutôt bien avec la notion historienne d’épisode, de surcroît : ni tout à fait resserrée sur l’événement au sens strict grâce à la possibilité de flashbacks, sans tenir non plus du récit exhaustif dans le temps long. La modalité du récit permet ainsi de saisir une séquence, pour nous la faire exister via un registre sensible, incarné, et des partis pris qui exigent un regard, donc une approche historiographique à soi. Vous ne raconterez pas la même histoire de la Grande Guerre selon que vous défendez l’idée que les soldats français sont partis au front gonflés d’un désir d’en découdre avec les Allemands, ou si vous cherchez au contraire à montrer un rapport plus ambivalent, et parfois franchement mélancolique, à l’engagement.

Aussi grand public soit-elle, une bande dessinée d’histoire suppose des questions épistémologiques impossibles à esquiver - même quand c’est transparent pour le lecteur. Un tel projet éditorial ne fait pas davantage l’impasse sur une réflexion centrale : que faire de ce qu’on ignore ? Parce qu’il faut nouer une intrigue mais surtout la matérialiser jusque dans les replis de l’épisode et la connaissance parfois lacunaire qu’on en a, publier une BD plutôt qu’un ouvrage académique oblige parfois l’auteur à pivoter radicalement. 

Car, fondamentalement, les chercheurs et les chercheuses en histoire écrivent sur ce qu’ils savent. Cette phrase vous fait peut-être l’effet d’une tautologie, mais c’est pourtant une question centrale dans la discipline historique qui se déploie derrière. C’est-à-dire que les chercheurs écrivent depuis le fruit de recherches empiriques, ancrées dans la réalité de leurs découvertes, et souvent dans la matérialité des archives qu’ils ont pistées ou découvertes, puis passées au peigne fin de leurs questions. Pour le dire vite, en règle générale, les historiens et les historiennes ne spéculent pas dans leurs travaux : s’ils ne connaissent pas la couleur de la guillotine, ils l’envisageront en noir et blanc, faute de pouvoir apporter la preuve de ce qu’ils avancent. 

La Fabrique de l'Histoire
52 min

Recherche image de cathédrale désespérément

C’est particulièrement vrai en France, où, au début du XXe siècle, la discipline a plutôt cherché à verrouiller une pratique qui défictionnaliserait le récit historien, pour la sanctuariser sous les auspices d’une scientificité à toute épreuve. Traditionnellement, une telle approche peut difficilement s'accommoder avec les contraintes propres au genre de la BD - mais l’explosion de récits graphiques produits depuis les travaux historiens montre que ça bouge. Peut-être pas tant pour reposer la question de la fiction dans l’histoire, que pour décaler la question de la représentation. Par définition, il faut bien donner à voir, pour faire une bande dessinée. Mais comment un historien médiéviste, par exemple, peut-il donner accès au réel qu’il connaît, dès lors qu’il ignore tant de choses ? C’est une des questions dont s’ouvrait par exemple Etienne Anheim, lors d’une conférence organisée à l’EHESS en février 2020, qui s’intitulait “Dessine-moi les sciences sociales”).

A ce jour, le chercheur a collaboré, avec aussi l’historienne Valérie Theis, à quatre projets de bandes dessinées : à leur actif, trois biographies historiques publiées chez Glénat et un album, publié dans le cadre de la formidable aventure éditoriale qu’est L’Histoire dessinée de la France, co-éditée par La Revue dessinée et les éditions de La Découverte. Pour lui, la position de l’historien pose d’abord la question du recul, “c’est-à-dire de juger les dessins en essayant d’y voir la manière dont on pourrait y injecter par exemple des éléments de réflexivité. Y compris sur des choses toutes bêtes : si on prend le degré zéro, quand on est historien du Moyen Âge, on parle essentiellement d’objets qu’on n’a jamais vus ou qu’on ne verra jamais.”

L’historien illustre la dimension documentaire du travail de l’historien avec l’exemple du couronnement de Philippe-le-Bel dans la cathédrale de Reims (1285, si vous séchez…) : 

En fait, toutes les images qu’on a des cathédrales, y compris dans des manuels scolaires, sont des images en fait de l’époque moderne, c’est-à-dire de cathédrales qui sont finies. Or au Moyen-Âge, si les cathédrales sont construites sur plusieurs siècles, c’est bien parce qu’elles ne sont pas du tout finies. Donc on a utilisé des tas d’espaces liturgiques dans lesquels il manquait une tour, un clocheton… Donc arriver à reconstituer par exemple l’état de la cathédrale de Reims en 1280, ça a l’air tout con, mais en fait c’est assez compliqué parce qu’il y a toute une partie de la cathédrale de Reims, que vous trouvez dans un manuel de Cinquième alors qu’en fait, personne au Moyen Âge n’a jamais vu la cathédrale comme ça.

Dessiner Bouvines, et sa part de mythe frelaté

Autre enjeu de l’écriture historienne en bande dessinée : la déconstruction de représentations au long cours. Etienne Anheim cite par exemple la fameuse bataille de Bouvines, qui relève de longue date d’un mythe national. Ou plutôt, dont le récit a pris la tournure d’un mythe, quitte à faire un vrai pas de côté par rapport au réel. Montrer qu’en juillet 1214, Bouvines ne fut pas réellement ce qu’on a longtemps cru de Bouvines n’est pas réellement nouveau : c’est déjà tout l’enjeu d'un grand livre de Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, qui remonte à 1973. Sauf que dans les représentations qui continuent de voyager de cette bataille qui jeta, dans cette plaine du nord, le roi de France Philippe Auguste contre la coalition de l’empereur Otton, du comte de Flandre, et du comte de Boulogne, on continue de se figurer Bouvines comme une grande bataille héroïque. C’est même une date fondatrice de l’imaginaire national.

Or figurez-vous que, dans les faits, il ne s’est pas passé grand chose ce 12 juillet 1214 : trois heures de bataille tout au plus, et en fin de compte, très peu de morts, n’en déplaise au souvenir profane de l’événement. Et si l’on continue de mentionner Bouvines comme une fameuse bataille, on oublie par exemple souvent de préciser qu’en réalité, les vils ennemis eurent tôt fait de détaler ce jour-là. Astuce bédéastique trouvée par les historiens en concertation avec le dessinateur qui n’est pas un simple « illustrateur » : ce dernier résistant difficilement à un genre d’envie irrépressible de dessiner d‘épiques scènes de champ de bataille, les deux premières planches montrent le récit tel qu’il aurait été rapporté par les chroniqueurs royaux… mais sur une troisième, on voit Philippe Auguste “en train de débriefer avec ses conseillers”, poursuit Etienne Anheim. Et le roi de France d’expliquer en substance que cette mise en récit en jette plutôt... mais qu’au fond, ça ne s’est pas franchement passé comme ça. C’est à cette réflexivité-là, et finalement à cette démarche pédagogique pas toujours simple pour l’historien auprès du grand public, que la BD a permis d’accéder ici.

Outre le défi des creux et des déliés, c’est aussi la question des dialogues et donc de la part de fictionnalisation du réel qui se pose avec l’écriture BD. Qui peut dire, en effet, ce qu’ont pu se dire au juste deux communards sur leur barricade, pendant la Semaine sanglante, en mai 1871 ? Pas grand monde, même si éplucher les journaux de l’époque, miraculeusement accessibles aujourd’hui grâce au phénoménal travail de numérisation des sources presse par la BNF via Gallica, nous permet déjà d’en dire quelque chose. Plus profondément encore que la question de la mise en récit, c’est la part de réappropriation de ce qui a pu être, qui se pose aussi quand un chercheur passe de l’écriture académique à l’écriture BD. 

Un grand écart trop hétérodoxe pour les tenants d’une histoire positiviste ? On peut bien sûr questionner la rigueur de l’entreprise, et tous ces petits pas de côté qui consistent à mettre en bouche des paroles à des personnages historiques. Mais on peut aussi se poser la question à front renversé, et profiter de ces BD historiques écrites par ou avec des historiens et des historiennes, pour éclairer le rapport que ces chercheurs-là entretiennent avec leurs sources. En l’occurrence, des sources de papier, mais bien souvent aussi, des protagonistes de l’événement, à qui le temps de l’enquête donne souvent l’épaisseur de véritables personnages. 

Plus les individus en question auront été puissants, et plus on aura des sources nombreuses, et variées. Avec parfois carrément accès à leur parole parce qu’elle aura été consignée : toute époque a eu ses scribes auprès des dominants. On ne peut pas en dire autant des plus anonymes, ou des plus dominés : les femmes, les colonisés, les ruraux, et en général, des millions de gens issus des mondes les plus modestes, ont souvent laissé peu de traces. En leur redonnant une parole à la faveur d’une ondulation qui les fait accéder, via des paroles inventées, à ce qu’ils ont pu dire ou faire, la BD historique les restaure aussi comme sujets. Aux yeux d’un public beaucoup plus vaste. Dans la revue L’Histoire, on trouve, chaque mois, une chronique BD depuis 2008, tenue par l’historien Pascal Ory. Cette année-là, le tout premier billet de la rubrique était consacré à un album de Jean Harambat paru quelques mois plus tôt, qui racontait l’insurrection en pays gascon, en 1665, contre Colbert et la gabelle. La BD s’appelait justement… Les Invisibles.

Le Rayon BD
32 min