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Les défis de notre agriculture globalisée

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L'imminence d'une nouvelle donne agricole mondiale du fait de l'évolution démographique fait, depuis les années 2000, l'objet de nombreuses publications en France, principalement de la part d'agronomes (comme Bruno Parmentier, Michel Griffon ou François de Ravignan) mais également de géographes (comme Sylvie Brunel ou Gilles Fumey). Nous vous proposons dans ce billet de découvrir l'approche du géographe Jean-Paul Charvet, notre invité dans l'émission* Planète Terre* ce 15 décembre à travers son dernier ouvrage Atlas de l'agriculture : comment pourra-t-on nourrir le monde en 2050 ? paru chez Autrement.

Ce billet est réalisé en partenariat avec le dernier numéro du magazine Carto "Nourrir le monde en 2050".

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**L'espace agricole mondial : un clivage Nords-Suds toujours pertinent ? **
Bien que l'espace agricole mondial soit très intégré (comme en attestent notamment cette carte des échanges commerciaux agricoles ou cette carte de la production de la volaille), il se caractérise par une hétérogénéité importante. Pour s'en faire une idée précise, consultez cette carte du monde agricole, qui propose une typologie agriculture paysanne / agriculture commerciale depuis les exploitations les plus intensives jusqu'aux plus extensives. De façon plus schématique, certains indicateurs permettent de repérer un clivage Nords/Suds assez marqué. Ainsi, le Nord (Europe et Etats-Unis) productiviste et certains pays émergents (Brésil, Argentine, Mexique etc.) voient leurs nombre d'agriculteurs et d'exploitations chuter et leurs rendements augmenter. Au contraire, le secteur agricole de certains pays émergents (comme l'Inde ou la Chine) et des PED - surtout pour les pays qui n'ont pas bénéficié de la Révolution Verte - mobilise encore beaucoup d'agriculteurs pour une production souvent insuffisante.

1er indicateur : le nombre d'agriculteurs

La carte ci-dessous fait état d'un écart croissant entre une population agricole déclinante au Nord , des suites du productivisme, et un nombre croissant d'agriculteurs au Sud , notamment en Asie et en Afrique. Selon Jean-Paul Charvet :

"S’ils ne représentent plus que 2 % de la population active en Amérique du Nord ou en Allemagne et 3 % en France ou aux Pays-Bas, les agriculteurs regroupent encore 54 % de la population active asiatique et plus de 55 % de la population active africaine ".

Cette progression dans les continents indiens et africains explique que le nombre d'agriculteurs dans le monde ait augmenté de façon continue, passant de *"de 900 millions à la fin années 1960 à 1 milliard 350 000 millions actuellement , ce qui correspond à une population agricole de plus de 2 milliards 600 millions de personnes." *

L'évolution du nombre d'agriculteurs par pays dans le monde. Source : FAO, 2007
L'évolution du nombre d'agriculteurs par pays dans le monde. Source : FAO, 2007

L'évolution du nombre d'agriculteurs par pays dans le monde. Source : FAO, 2007 ©éditions autrement 2010 (atlas de l'agriculture)

2ème et 3ème indicateurs : les superficies cultivées et les rendements

Deux autres données permettent de saisir avec plus de précision ce clivage de l'espace agricole mondial : les superficies cultivéees, et les rendements moyens selon les régions du globe. C'est la vision synthétique proposée par cet ensemble de cartes "Des mondes agricoles très divers" de La Documentation Française .

Conséquence aux Nords : des espaces ruraux en redéfinition

A titre d'exemple, les mutations rapides du secteur agricole européen ont modifié les équilibres des espaces ruraux de cette région, comme l'explique Jean-Paul Charvet :

"Les populations agricoles sont devenues marginales dans les campagnes de l’Europe de l’Ouest. En France, les agriculteurs représentent désormais non seulement moins de 4 % de la population active, mais aussi moins de 10 % de la population des campagnes . Si, dans les espaces ruraux, l’agriculture continue à occuper – avec les forêts – la plus grande part des superficies, d’autres activités l’emportent souvent : activités résidentielles, récréatives et touristiques, production industrielle, etc. Leur cohabitation dans ces campagnes européennes «multifonctionnelles » peut poser des problèmes, mais aussi créer des synergies favorables aux agriculteurs."

Cette carte illustre la diversité des usages de l'espace rural en Allemagne :

Les différents types d'espaces ruraux en Allemagne
Les différents types d'espaces ruraux en Allemagne

Les différents types d'espaces ruraux en Allemagne ©Editions Autrement 2010 (atlas de l'agriculture)

**Le principal défi de l'agriculture du XXIème siècle : la sécurité alimentaire **
Notre planète fait face à un enjeu alimentaire colossal : selon le rapport de la FAO How To Feed the World in 2050 , la production alimentaire mondiale devrait augmenter de 70% d'ici 2050 pour satisfaire les besoins énergétiques moyens de la population mondiale. Plusieurs facteurs interviennent néanmoins dans cette prévision : l'évolution de la population mondiale (souvent estimée à 9 millions de personnes, ce qui suppose selon l'INED une fécondité "haute") ; l'évolution des comportements alimentaires (en particulier la consommation de viande, du fait de ses conséquences sur la disponibilité des céréales pour l'alimentation humaine cf cette carte) ; l'évolution de la production agricole mondiale (qui dépend elle-même de scénarios de croissance très différents cf les scénarios Agrimonde élaborés par l'INRA).

L'opinion publique perçoit le caractère à la fois urgent et potentiellement dramatique de ce problème en 2008, au moment des « émeutes de la faim » (cf la courte vidéo ci-dessous) qui surgissent dans le Sud suite à la hausse du prix des céréales et des denrées alimentaires en général. A partir de cette date, **la proportion de la population mondiale qui souffre de la faim croît à nouveau ** (alors qu'elle diminuait depuis 2000). Cette insécurité alimentaire touche, de façon assez paradoxale en apparence, en priorité les populations rurales : cela s'explique en fait par la structure des échanges agricoles internationaux. En effet, les PED se sont souvent spécialisés dans l'agriculture d'exportation (cacaco, coton, café, banane) et dépendent des importations de céréales (riz, blé) européennes ou américaines, puisque leurs cultures de céréales traditionnelles (comme le mil ou le sorgho en Afrique) sont souvent devenues trop faibles.


La part du réchauffement climatique dans la crise alimentaire de 2008, bien que controversée, a été soulignée par la FAO dans sa déclaration de la conférence sur la sécurité alimentaire de juin 2008. Autre facteur majeur : la hausse des prix des denrées alimentaires, amorcée dès le début des années 2000 et dont les causes sont complexes, comme l'explique cet extrait de l'émission Le Dessous des Cartes:


Un autre phénomène, sans doute moins médiatisé, manifeste l'acuité du problème agricole mondial : le développement d'une forme de néo-colonialisme agraire à travers la location et l'achat de terres à l'étranger (cf mon article sur ce point). Comme l'explique Jean-Paul Charvet :

"Les terres agricoles devenant des ressources stratégiques , des relations se nouent entre pays d’accueil d’investissements fonciers et agents économiques étrangers publics ou privés. Des États, directement ou au travers de sociétés publiques et de fonds souverains, cherchent à mieux assurer leur sécurité alimentaire , malmenée lors de l’envolée des prix des denrées agricoles de base de 2007 et du début de 2008."

Conséquence : les Etats les plus démunis, ou en quête de fonds, lancent des annonces comme celle du Soudan qui *"en août 2008 […] a publié dans le Financial Times cette annonce : « État cède 880 000 hectares de terres labourables »". * (Jean-Paul Charvet)

Contrôle de terres agricoles dans les pays étrangers depuis 2000. Source : Le Figaro.
Contrôle de terres agricoles dans les pays étrangers depuis 2000. Source : Le Figaro.

Contrôle de terres agricoles dans les pays étrangers depuis 2000. Source : Le Figaro. ©Editions autrement 2010 (atlas de l'agriculture)

Qui sont les acquéreurs et les loueurs dans ces transactions éthiquement problématiques ?

"Les acquéreurs sont des* agents économiques publics et privés** . Les groupes privés visent essentiellement des profits liés à la** vente de produits agricoles ou/et à la revente de terres agricoles. ** Le groupe britannique Landkom ou le groupe suédois Black Earth Company contrôlent aujourd’hui des centaines de milliers d’hectares en Ukraine et en Russie méridionale . On retrouve également dans ce grenier en pleine résurrection que constitue l’Ukraine le groupe américain Morgan Stanley ou l’agro-holding français Agrogénération de Charles Beigbeder. D’autres firmes françaises, productrices d’orge de brasserie , y sont également présentes : Malteurop, filiale de Champagne Céréales et le groupe privé Soufflet. S’intéressent aussi à l’Ukraine les producteurs de semences , qu’ils soient mondiaux comme l’américain Monsanto, l’allemand Bayer ou le suisse Syngenta ou français tels Pau Euralis, Maïsadour ou Limagrain." * (Jean-Paul Charvet)

**Quelles solutions pour nourrir la planète ? Des approches contrastées **
Si les agronomes sont d'accord pour chercher à accroître les rendements, car les quantités de terres arables sont limitées, ils divergent sur les méthodes à adopter.

1ère stratégie : la foi dans les biotechnologies

Le recours aux OGM s'est banalisé à une vitesse impressionnante lors des deux dernières décennies. Les productions OGM constituent aujourd'hui une part importante de l'agriculture d'Amérique du Nord et des grands émergents (Brésil, Inde, Chine, Argentine notamment), comme en atteste la carte ci-dessous (que l'on peut éventuellement comparer avec cette autre carte proposée par la cartothèque de Sciences-Po) :

Les OGM dans le monde. Source : ISAA Publications.
Les OGM dans le monde. Source : ISAA Publications.

Les OGM dans le monde. Source : ISAA Publications. ©Editions Autrement 2010 (Atlas de l'agriculture)

Jean-Paul Charvet commente la carte ci-dessus de la manière suivante :

*"Alors qu’elles occupaient moins de 100 000 hectares dans l’Union européenne en 2009, les superficies cultivées avec des plantes OGM ont poursuivi leur progression à un rythme soutenu dans le reste du monde entre 2008 et 2009, passant de 125 à 134 millions d’hectares . Dans la longue histoire de l’agriculture mondiale, aucune innovation technique ne s’est diffusée aussi largement aussi vite . Uniquement cultivées en champs d’expérimentation avant 1996, les plantes OGM occupent désormais près de 10 % des terres arables de la planète et 15 % de celles cultivées en grains." *

Et l’auteur de s’interroger sur les réticences de l’UE à entrer dans cette course, apparemment effrénée aux OGM : "l’Union européenne est-elle en train de passer à côté d’une révolution agricole majeure ?" La question mérite d'être posée, tant le décalage de l’UE vis-à-vis des grandes zones développées ou émergentes du monde est important, comme l'explique Jean-Paul Charvet : "en 2009, on a cultivé davantage de plantes OGM au Burkina Faso que dans toute l’Union européenne à 27".

Pour autant, les grandes institutions internationales en charge de ces questions, moins la FAO que la Banque mondiale dans son rapport 2008, mais surtout le rapport 2008 du panel international d'experts IAASTD (qualifié par certains de "GIEC de l'agriculture") émettent de nombreuses réserves sur la question des OGM. Ces prises de position reflètent probablement les divergences épistémiques entre agronomes sur ce point (cf ce reportage de France24 sur l'Australie) :


2ème stratégie : l' agroécologie, la tendance qui monte ?

Pourtant pour d'autres agronomes, la défense des biotechnologies, sous couvert de progrès, se situe dans un paradigme devenu obsolète : celui du productivisme mécaniste et scientiste. "Le modèle agricole des années 1960 qui a permis de négocier assez efficacement le passage de 3 à 6 milliards d'individus dans le monde est épuisé " affirme ainsi Michel Griffon dans une interview. Selon eux, il est à la fois nécessaire et possible d'accroître les rendements agricoles tout en préservant l'environnement . Cette combinaison du biologique et de la productivité, assez contre-intuitive, mérite quelques explications :


Les premiers pas de l'expertise agricole globale, à travers le panel d'experts IAASTD, semble particulièrement sensible à cette vision des choses (cf la vidéo ci-dessous, en anglais). Le rapport de ce groupe d'experts a d'ailleurs été interprété par certaines analyses comme un appel en faveur d'un changement de paradigme agroécologiste (cf cette note du Ministère de l'Agriculture et cette newsletter du CNRS). Reste à savoir quelle sera la portée de ce premier rapport de l'IAASTD, auxquels les médias n'ont accordé qu'une importance minime.

Atlas de l'agriculture (Autrement, 2010)
Atlas de l'agriculture (Autrement, 2010)
© Radio France

Atlas de l'agriculture ©autrement

*Sources : *

Les cartes et les citations ci-dessus sont extraites de l' Atlas de l'agriculture de Jean-Paul Charvet, paru en 2010 chez Autrement.

**Pour aller plus loin : **

Carto n°3
Carto n°3

Carto n°3 ©Areion/Capri

Retrouvez en kiosque le magazine Carto n°3 "Nourrir le monde en 2050", partenaire de l'émission Planète Terre cette semaine.

  • Sur les ouvrages de Jean-Paul Charvet : comptes-rendus de lecture sur le site des Cafés Géographiques

"Atlas de l'agriculture" (Autrement, 2010)

"L'agriculture mondialisée" (La Documentation Photographique, 2007)

"Géographie agricole et rurale" (Belin, 2004)

  • Sur la sécurité alimentaire et les « émeutes de la faim » de 2008 : réflexions globales

"L'agriculture et l'alimentation dans le monde : images médiatiques et réalités" (Jean-Paul Charvet) (décembre 2007)

"Crise et sécurité alimentaires : vers un nouvel ordre alimentaire mondial ?" (mars 2010)

"Biocarburants et sécurité alimentaire" (juillet 2007)

"Quelques grammes d’histoire pour des tonnes de riz : produire plus suffira-t-il à éradiquer la faim dans le monde ?" (novembre 2008)

Un compte-rendu "Edgard Pisani (dir.) 2007 Une politique mondiale pour nourrir le monde, Ed. Sringer" (septembre 2008)

  • Le secteur agricole et ses défis par région

AFRIQUE

"L’agriculture de conservation à la croisée des chemins en Afrique et à Madagascar" (décembre 2009)

"L’étalement urbain au péril des activités agro-pastorales à Abidjan" (sur l’agriculture urbaine en Côte d’Ivoire) (septembre 2010)

"Changements techniques et dynamique d’innovation agricole en Afrique Sahelienne: le cas du Zaï mécanisé au Burkina Faso et de l’introduction d’une cactée en Ethiopie"

"Le Burkina Faso, un producteur de coton face à la mondialisation et à la dépendance économique. Regard sur un Sud" (janvier 2007)

ASIE

"Les défis de la sécurité alimentaire chinoise" (mai 2007)

"Impacts du changement climatique, sécurité hydrique et enjeux agricoles. Le cas de la Chine du nord" (janvier 2007)

AMERIQUE

"Les dynamiques territoriales associées au soja et les changements fonctionnels en Amazonie. Le cas de la région de Santarém, Pará, Brésil" (mars 2009)

EUROPE

"La refondation de la PAC : un objectif ambitieux mais nécessaire" (juillet 2007)

"Après le bilan de santé de la PAC : quelle politique agricole commune après 2013 ?" (mars 2010)

  • Débats sur l’avenir de l’agriculture

"La participation contre la mobilisation ? Une analyse comparée du débat sur les OGM en France et au Royaume-Uni" (2003)

"Les impacts des plantes transgéniques dans les pays en développement et les pays en transition" (novembre 2009)

"Étude sur la dimension sociale des aliments transgéniques le cas tunisien"

"La permaculture au sein de l’agriculture urbaine : Du jardin au projet de société" (septembre 2010)

"Agriculture biologique et agriculture familiale au Brésil. Pour une inscription territoriale des agriculteurs écologistes" (septembre 2009)