Les dynasties de bourreaux, exécuteurs de pères en fils

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Les dynasties de bourreaux, exécuteurs de pères en fils

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Le Bourreau donnant la tête de saint Jean-Baptiste à Salomé d'après Rubens
Le Bourreau donnant la tête de saint Jean-Baptiste à Salomé d'après Rubens
- Paris Musées

Pendant des siècles, les bourreaux ont été chargés d’exécuter les condamnés. Et, tranchant des têtes de père en fils, ont créé de véritables dynasties... de parias. Jouënne, Sanson ou Desfourneaux : retour sur quelques-unes des plus célèbres lignées d’exécuteurs des hautes œuvres de la justice.

Il y a 40 ans, le 9 octobre 1981, la peine de mort était abolie en France. Avec elle, le dernier bourreau de France, Marcel Chevalier, était mis à la retraite anticipée. Un départ qui mettait fin, du même coup, à une profession multiséculaire autant qu’à une longue lignée de bourreaux, car la charge de l’exécuteur s’est, au fil des siècles, longtemps transmise, sinon de père en fils, a minima dans la famille, au point de créer quelques célèbres dynasties de bourreaux. 

“Le métier de bourreau tel qu’on le connaît constitue l’aboutissement de plusieurs siècles d’évolution en matière d’exécution pénale”, raconte Frédéric Armand, historien et auteur de l’ouvrage Les Bourreaux en France, du Moyen Age à l’abolition de la peine de mort (Perrin). Longtemps, la peine de mort a été l’apanage des citoyens : ne pas faire justice soi-même était un déshonneur, et c’était bien souvent aux plaignants qu’il revenait d’exécuter la sentence. Lorsqu’un crime porte atteinte à la communauté, c’est en revanche au peuple de lapider le coupable.

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Ce n’est qu’à partir du Ve siècle avant notre ère, en Grèce, que l’exécution des sentences judiciaires n’est plus confiée au peuple, mais incombe aux magistrats, comme le raconte Platon dans Les Lois : “Les serviteurs des juges et les magistrats le mettront à mort et le jetteront tout nu dans un carrefour désigné hors de la ville. Tous les magistrats, au nom de tout l’Etat, portant chacun une pierre, la jetteront sur la tête du cadavre et purifieront ainsi toute la Cité, après quoi on le portera aux frontières du pays et on le jettera dehors sans sépulture, conformément à la loi”. 

Jusqu’au Moyen Âge, “il n’existe pas de monopole pour l’exécution des sentences capitales”, explique Frédéric Armand_._ La fonction du bourreau apparaît en Europe au cours du XIIIe siècle, où il se “retrouve peu à peu l’exécuteur exclusif des sentences” :

Le recours au bourreau demeure limité. La justice a un effet de médiation plus que de répression. La peine de mort n’est pas aussi fréquente qu’on pourrait le croire, notamment en raison des coûts élevés qu’elle entraîne pour la communauté. [...] Le bannissement et les amendes constituent même les deux principales peines pénales au Moyen Âge. Un juge qui n’a pas de bourreau attitré pour exécuter ses sentences a davantage tendance à condamner ses administrés à des amendes, qui rapportent de l’argent à la société, plutôt qu’à une peine qui nécessiterait de recourir à un exécuteur de justice d’une localité voisine.

En 1454, une ordonnance de Charles VII qui interdit aux juges d’exécuter les sentences prononcées, créé officiellement, quoique indirectement, la fonction de bourreau.

Une fonction mise au ban 

Dans Sociologie du bourreau, le sociologue Roger Caillois précise la fonction de celui qui est également surnommé “l’exécuteur des hautes œuvres” :

Le bourreau est avant tout l'homme qui accepte de tuer les autres au nom de la loi. Seul le chef de l'Etat a droit de vie et de mort sur les citoyens d'une nation et seul le bourreau l'applique. Il laisse au souverain la part prestigieuse, et se charge de la part infamante. Le sang qui tache ses mains n’éclabousse pas le tribunal qui prononce la sentence, l'exécuteur prend sur lui toute l'horreur de l'exécution. De ce fait, il est assimilé aux criminels qu'il sacrifie. 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, si le bourreau est mis au ban, ce n’est pas tant pour sa fonction d’exécuteur qu’en raison de la façon dont il tue. “Il faut distinguer deux genres de peines capitales : la mort infamante et la mort honorable”, précise Frédéric Armand. La mort honorable est donnée à même le sol et elle est virile, guerrière, elle fait couler le sang. A l’inverse, la mort infamante est “subie sans que le corps soit en contact avec la terre”, car le criminel, considéré comme un monstre, “ne doit pas toucher la terre qu’il risque de souiller”. C’est pour cette raison qu’est institué l'échafaud du bourreau, davantage que pour exhiber la victime à la vue de tous. De la même façon, les exécutions diffèrent selon le rang des condamnés : les gens du commun sont pendus, ou pire - les faux-monnayeurs sont ébouillantés, les homosexuels brûlés vifs et les femmes enterrées vivantes - quand les nobles sont décapités à l’aide d’une épée, et ont donc droit à une mort honorable.

La pendaison est une mort infamante, quand la décapitation à l'épée est, en revanche, une mort honorable.
La pendaison est une mort infamante, quand la décapitation à l'épée est, en revanche, une mort honorable.
© Getty

C’est par effet de contagion que le statut de bourreau devient infamant et qu’il est rejeté : les exécuteurs sont de mauvaises fréquentations, leur foyer se situe bien souvent en bordure des villes et, à partir du XVe siècle, ils sont tenus de porter en permanence une livrée explicite, de couleur vive, qui permet de les reconnaître et d’éviter de se mélanger à eux, comme le raconte l’écrivain Emile Hilaire, au XIXe siècle : “Son arrivée dans un lieu où vous seriez ferait courir un long frissonnement dans toutes vos veines, comme si l’on vous disait que le lion du Jardin des plantes vient de briser ses barreaux”. 

Dynasties et consanguinité

Ce sont ces difficultés à se mêler à la population qui aboutissent, bien malgré eux, à la création de véritables dynasties d’exécuteurs. “Le bourreau tente tant bien que mal de mener une existence familiale des plus normales, relate Frédéric Armand. Il se marie, il a des enfants qu’il éduque du mieux qu’il le peut. Mais les fils et les filles d’exécuteurs, marginalisés par les préjugés qui pèsent sur la profession de leurs pères, ne parviennent que rarement à trouver un conjoint en dehors des familles de la corporation. Qui voudrait du fils du bourreau comme gendre ? Personne d’autre qu’un autre bourreau !”

La charge de l’infamie qui pèse sur le père se transmet ainsi à ses enfants, à leur tour frappés d’ostracisme. Naturellement, ces derniers se retrouvent, dans le rôle de successeur à la fonction, comme en faisait état le bourreau de Cambrai, Pierre-François Vermeille, dans une lettre adressée aux autorités judiciaires : 

Ses enfants devaient être la victime de ce que le destin les a fait naître dans une famille d’exécuteurs, et qu’après la mort de leur père, on les forçât d’exercer, parce que lesdits préjugés ont toujours empêché les parents de donner à leurs enfants l’éducation nécessaire et qu’ils n’auraient été reçus nulle part.

La famille du bourreau Nychol, par Albert Guillaume Démarest, 1889
La famille du bourreau Nychol, par Albert Guillaume Démarest, 1889
- CC0 Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey

De fait, les enfants de bourreaux sont souvent les meilleurs candidats à la succession. Ils ont aidé leur père, et connaissent déjà les techniques d’exécution. “Il faut être capable par exemple de couper une main sans que le condamné ne meure, justifie Frédéric Armand. Le bourreau, en général, a des enfants qui l’assistent en tant qu'apprentis. Ils ont donc une certaine expérience et il faut des bourreaux expérimentés…”

Des dynasties de bourreaux se créent ainsi, plus spécifiquement dans les villes du nord de la Loire, en Normandie ou en Alsace. Dans le Sud, les bourreaux sont plus souvent des condamnés à mort auxquels on accorde une grâce… à condition d’accepter la fonction d'exécuteur. 

La dynastie Sanson : exécuteurs de rois 

Une des plus anciennes lignées de bourreaux identifiées est celle des “Jouhanne”, devenue “Jouënne”, dont on retrouve la trace dès 1202, dans le pays de Caux, avec le bourreau Nicolas Jouhanne, dit “La Justice”.  Près de deux siècles plus tard, en 1380, un certain Jouhanne Justice officie comme exécuteur à Caudebec-en-Caux. On retrouvera encore plusieurs descendants de cette famille dans plusieurs villes de France, et ce jusqu'au XVIIIe siècle. Et pour cause : si le premier fils d’un bourreau succède bien souvent à son père, ses frères et sœurs sont en revanche amenés à se marier à d’autres familles de bourreaux, partout en France. “C’est pour cette raison que la plupart des bourreaux sont cousins, précise l’historien Frédéric Armand. Le pape accordait d'ailleurs des indulgences aux bourreaux pour qu’ils puissent se marier entre eux, même s’ils étaient cousins. Au XVIIIe siècle, si vous prenez l’arbre généalogique d’un bourreau, vous allez retomber sur toutes les grandes familles d’exécuteurs”. 

Parmi les grandes familles de bourreaux, la plus célèbre est certainement celle des Sanson. Cette dynastie débute pourtant bien involontairement lorsque Charles-Louis Sanson prend pour maîtresse une femme qui s’avère être la fille du bourreau de Rouen, Pierre Jouënne. En épousant, vers 1675, Marguerite Jouënne, Charles-Louis va épouser dans un même temps, et malgré lui, la fonction d’exécuteur. 

L’anecdote est cocasse, mais c'est pour une autre raison que la famille Sanson est entrée dans la légende. Louis XVI, Marie-Antoinette, Robespierre, Danton, Lavoisier, Charlotte Corday… toutes ces têtes ont été tranchées sous la lame d'un Sanson. C’est l’arrière-petit-fils de Charles-Louis Sanson, Charles-Henri, qui est chargé de décapiter à tour de bras les têtes couronnées, puis celles des révolutionnaires… et quelques autres au passage : au cours de la période révolutionnaire, il procédera à 2498 exécutions, bien aidé par la guillotine, qu’il a d'ailleurs participé à élaborer. 

Portrait imaginaire de Sanson par Eugène Lampsonius dans "Un épisode sous la Terreur" de Balzac.
Portrait imaginaire de Sanson par Eugène Lampsonius dans "Un épisode sous la Terreur" de Balzac.
- Eugène Lampsonius

Dans l'émission Le Cabinet de curiosités, en 1999, l’historien Antoine De Baecque revenait sur le rôle de Charles-Henri Sanson lors de la Révolution, incarnation de la transition entre le nouveau monde, représenté par la guillotine, et l’Ancien Régime, qui se prépare à mourir : 

C'est justement parce qu'il y a eu cette proximité entre le pouvoir monarchique et son bourreau que la République a pu endosser - ou récupérer - la légitimité du bourreau. C'est dire que le bourreau avait été légitimé par un pouvoir. Et c'est parce qu'il avait cette légitimité là que la République l'a utilisé. Il y a eu de ce côté-là une linéarité parfaite. Il n'y a pas eu de rupture, et Sanson continue son métier avec le nouvel instrument de la mort, la guillotine, de la même manière qu'il le faisait avant, puisqu'il n'y avait pas un instrument unique, mais des manières assez différentes de mettre à mort autrefois. [...] Ainsi s'opère un transfert symbolique extrêmement fort entre l'ancien et le nouveau régime. Et Sanson est au cœur de ce transfert.

Charles-Henri Sanson, bourreau de la Révolution (Le Cabinet de Curiosités, 20/01/1999)

25 min

Les Sanson sont en effet au cœur de bouleversements qui vont durablement impacter le métier de bourreau. Ils sont d’ores et déjà un peu moins des parias que leurs prédécesseurs et vivent dans un quartier bourgeois de Paris, où ils sont connus et respectés. Avec la Révolution, l’instauration de la guillotine comme moyen d'exécution pour tous va également instaurer une égalité dans le traitement des exécutions, qui retire en partie la charge infamante liée à la profession. 

La figure de Sanson sera d’autant plus forte que ses mémoires apocryphes_, Les Mémoires de Sanson,_ sous-titrés Mémoires pour servir à l'histoire de la Révolution française, sont publiés en 1830. Il s’agit en réalité d’une supercherie littéraire, ces derniers ayant été rédigés par Louis-François L'Héritier de l'Ain et Honoré de Balzac. Mais ces mémoires, inspirés des témoignages de Sanson lui-même, achèvent d'inscrire cette lignée de bourreaux dans la légende de l'Histoire de France. 

Après l'exécution de Louis XVI, Charles-Henri Sanson montre sa tête à la foule.
Après l'exécution de Louis XVI, Charles-Henri Sanson montre sa tête à la foule.
- Anonyme - Musée Carnavalet

Des bourreaux devenus stars

La lignée des Sanson connaîtra encore deux bourreaux avant de s'achever. Mais d'autres dynasties continuent d’exister, alors même que la perception du bourreau, au cours du XIXe siècle et du début XXe, ne cesse d’évoluer. “Il y a une évolution. [Le bourreau] a changé, mais pas sur le fond, rappelait l’historien Jacques Delarue dans une émission du Cabinet de curiosités, en 1999. En apparence, on cherche à en faire un bourgeois tranquille qui n'a rien de farouche. Et c'est particulièrement clair dans les articles de journaux qui insistent sur ses petites manies, synonymes de normalité. Il aimerait les oiseaux. Il a une bicyclette. Il part en vacances à La Baule. Il a un petit pavillon à Boulogne. Mais en même temps, il reste un personnage en dehors de la normalité sociale.”

L'attention des publicistes, des journalistes, portée au personnage de l'exécuteur est contradictoire. Ils cherchent à l’intégrer à la normalité sociale ; mais en même temps, s'ils s'intéressent à lui, c'est justement parce que c'est un personnage hors norme, et d'ailleurs, lui-même cherche à fuir la société. Un journaliste dans les années 1900 écrit qu'avant, c'était la société qui fuyait le bourreau. Maintenant, c'est le bourreau qui fuit la société

Les Derniers bourreaux (Le Cabinet de curiosités, 22/01/1999)

26 min

En novembre 1870, un décret supprime les bourreaux de province : il ne reste plus, en France, qu’un seul exécuteur en chef, accompagné de cinq exécuteur-adjoints. Paradoxalement, l'isolement de la profession, son anachronisme dans une société qui se modernise, font lentement passer les derniers héritiers des lignées de bourreaux du statut de paria à celui de célébrité populaire. Les médias en recherche de sensationnalisme, se passionnent pour l'exécuteur en chef des arrêts criminels, et poussent le public, dans un curieux pied-de-nez au destin, à la fascination pour ces personnages hors norme. 

Le bourreau Anatole Deibler, qui officiera à la fin du XIXe siècle et au début du XXe après avoir succédé à son père et à son grand-père, devient ainsi un bourreau célèbre, comme le racontait l’historien François Foucart, dans la même émission : 

Toute sa vie, Anatole a été suivi. Il y a des journalistes qui le guettaient devant sa petite maison de la porte de Saint-Cloud. Cet homme, au pied de la machine puisqu'il exécutait en public à l'époque, devait se montrer à la hauteur des circonstances. Il fallait, à mon avis, une personnalité extrêmement forte. [...] C'est un homme qui était convaincu qu'il devait faire ce métier. Il le faisait, dit-on, très bien, puisqu'il était extrêmement rapide. Et en même temps, il était terrifié à l'idée qu'on le suive, qu'on le reconnaisse, etc. Quand il allait en vacances dans des hôtels de stations balnéaires, il y séjournait toujours sous un nom d'emprunt. 

À réécouter : Le verdict
Une histoire particulière, un récit documentaire en deux parties
29 min

Son successeur, Jules-Henri Desfourneaux, appartient lui aussi à une longue dynastie de bourreaux. Les exécutions, cependant, se font de plus en plus rares, et finissent par ne plus être publiques. La figure sensationnelle du bourreau perd, dès lors, de sa superbe. Les deux derniers bourreaux de France, André Obrecht puis son successeur Marcel Chevalier, ont tous deux des liens de parenté avec Anatole Deibler, jusqu’à ce que, en octobre 1981, l’abolition de la peine de mort soit promulguée et que la profession disparaisse pour de bon. Jusqu’au bout, la peine de mort aura été une affaire de famille.