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Les effets délétères des écrans sur les jeunes enfants

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L'exposition prolongée aux écrans épuise l'attention des enfants, qui se retrouvent moins aptes aux apprentissages le restant de la journée, d'après une étude de l'agence Santé Publique France publiée le 14 janvier.
L'exposition prolongée aux écrans épuise l'attention des enfants, qui se retrouvent moins aptes aux apprentissages le restant de la journée, d'après une étude de l'agence Santé Publique France publiée le 14 janvier.
© Getty - Thanasis Zovoilis

Une nouvelle étude présentée par l'agence Santé Publique France éclaire sur les troubles du langage causés aux enfants par l'exposition aux écrans. Un effet qui s'ajoute à bien d'autres : repli sur soi, manque de sommeil, trouble de l'alimentation... Mais aucune étude ne fait autorité mondialement.

Repli sur soi, troubles du langage, du sommeil, etc. La surexposition aux écrans provoque de nombreux effets néfastes d'après les études menées sur le sujet. La dernière en date, publiée par l'agence Santé publique France le 14 janvier, conforte ce consensus scientifique mais en analysant le phénomène dans un contexte français, chez des enfants de 3 à 6 ans suivis en médecine de ville. L'étude montre que les enfants exposés aux écrans le matin avant d'aller à l'école multiplient les risques de développer des troubles du langage, surtout s'ils ne discutent pas du contenu avec leurs parents. 

Cependant, aucune analyse ne fait autorité mondialement et les recommandations faites aux parents varient selon les pays malgré les cris d'alarme qui se multiplient : l'an dernier avec le livre publié par le directeur de recherches à l'Inserm Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital, ou encore en 2017 avec une vidéo publiée par le Dr Anne-Lise Ducanda. Dans cette vidéo, elle explique que l'exposition "massive" aux écrans entraînerait chez de plus en plus d'enfants "des troubles exactement identiques aux troubles autistiques." 

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Je vois des enfants diagnostiqués "autiste" par l'hôpital, dont les troubles disparaissent un mois après l'arrêt des écrans.

Ces propos ont provoqué la colère de nombreux parents d'enfants autistes sur les réseaux sociaux. De son côté, la Haute Autorité de Santé a déclaré qu'il n'y avait pas "d’éléments dans la littérature au sujet d’un quelconque rapprochement entre exposition aux écrans et TSA (Trouble du Spectre Autistique)."

Si les études scientifiques sont dans leur très grande majorité unanimes à dire qu'une surexposition aux écrans peut perturber le développement cognitif des jeunes enfants (âgés de 0 à 3 ans), il est impossible d'établir un lien de cause à effet. Les conséquences de la lumière bleue dégagée par les écrans, suspectée notamment de troubler le sommeil, sont aussi controversées.

Des études difficiles à mener et encore peu nombreuses en France

Des dizaines d'études sur les conséquences des écrans pour les jeunes enfants ont déjà été publiées, notamment aux Etats-Unis ou au Canada. En France, l'Académie des sciences a rendu un avis sur le sujet en 2013 et un autre plus récent en 2019 (Appel à une vigilance raisonnée sur les technologies numériques). L'agence Santé Publique France a aussi publié un nouvel article le 14 janvier 2020 sur les troubles du langage chez les jeunes enfants entre 3 et 6 ans. Cette étude, issue d'une thèse de médecine générale présentée par le Dr Manon Collet, a été menée en Ille-et-Vilaine sur 167 enfants : elle montre que les jeunes exposés aux écrans le matin avant l'école et qui discutent rarement des contenus visionnés avec leurs parents multiplient par six leur risque de développer des troubles primaires du langage (non dûs à des handicaps ou à des pathologies). Même si la situation évolue dans le bon sens, pour l'ensemble de ces recherches, la difficulté est d'obtenir des observations fiables sur des pratiques très récentes et évolutives, télévision mise à part.

Les enfants exposés aux écrans le matin avant l'école et qui discutent rarement du contenu des écrans avec leurs parents multiplient par six leur risque de développer des troubles du langage. Explications de Maxime Tellier.

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Selon Christelle Dubos, la secrétaire d'Etat auprès de la ministre des solidarités et de la santé, "les données manquent quant aux effets d'une surexposition des très jeunes enfants aux écrans." Le gouvernement s'est ainsi prononcé contre la proposition de loi portée par la sénatrice Catherine Morin-Dessailly (membre du groupe Union Centriste). À l'occasion d'une campagne de prévention lancée par le CSA, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a en revanche saisi en août dernier le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) qui devra faire une analyse des risques des usages de l'écran pour le développement de l'enfant de moins de 18 ans. 

L'étude que réalisera le HCSP ne pourra donc être qu'une étude de corrélation et non une étude de causalité. Par exemple, il est démontré que la surconsommation d'écrans est un terreau fertile à un retard du développement du langage, mais rien ne permet d'affirmer qu'un enfant en retard est trop resté devant des écrans. Comme l'explique le psychiatre et docteur en psychologie Serge Tisseron, à l'origine de la règle du 3-6-9-12 (ans), des études d'observation directe qui trancheraient définitivement la question sont impossibles : "On ne peut pas organiser des expérimentations avec des humains comme on le fait avec des animaux."

Les 4 risques pour les 0-3 ans selon le psychiatre Serge Tisseron, interrogé par Tara Schlegel

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On ne peut pas décider de mettre 300 enfants dans des milieux où ils n'auront jamais d’écran, 300 dans des milieux où ils en auront une heure par jour et 300 où ils en auront quatre heures par jour. On ne peut pas organiser des expérimentations avec des humains comme on le fait avec des animaux.

Des troubles du développement cognitif ?

Télévision, téléphone, tablette, jeux vidéos : les écrans sont omniprésents dans les foyers. Selon l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), deux enfants sur trois regardent la télévision tous les jours et un enfant sur deux commence à la regarder avant 18 mois. Le risque ? la surconsommation et l'addiction selon des études réalisées aux Etats-Unis et au Canada qui précisent que cela pourrait engendrer des troubles du développement cognitif (langage, empathie, motricité, concentration etc.) 

  • Trouble du langage : "Même si le bébé ne parle pas encore dès les premières années de sa vie, les fondations de l'acquisition du langage se mettent en place", explique l'Académie des Sciences.

Ainsi, une étude canadienne dirigée par Linda Pagani, Professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, a pu établir un lien entre la durée d’exposition devant la télévision à deux ans et un retard de développement des compétences cognitives à cinq ans : "On constate une diminution de 7 % dans les scores d’habileté mesurant le vocabulaire réceptif." 

L'Académie Américaine de Pédiatrie (AAP) souligne de son côté l'importance d'une présence parentale :"Une interaction entre l'adulte et l'enfant pendant l'utilisation des écrans est cruciale." En plus du contexte social, l'étude signale l'importance du contenu et recommande les programmes éducatifs.

Le neuro-psychiatre français Boris Cyrulnik va plus loin : pas d'écran avant trois ans. Selon lui, le bébé a avant tout besoin d'interaction :"Un smartphone ou un écran n'établit pas d'interaction. Mon ordinateur ne m'a jamais sourit. Or, un enfant ou un bébé à besoin de sentir l'autre. Il a besoin d'apprendre à décoder les gestes, les mimiques, pour se synchroniser avec l'autre. Si il y a trop d'écrans, il n'apprend pas les interactions. Il a un trouble de l'empathie donc il est soumis à ses pulsions."

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  • Trouble de la concentration : Trop d'écrans dès le plus jeune âge serait source de manque de concentration et de manque d'intérêt en classe dans les années suivantes. Linda Pagani observe ainsi une diminution de l'investissement à la maternelle de 5,2%. "L’exposition précoce au petit écran semble nuire aux processus de la fonction exécutive qui régulent l’orientation à la tâche, la productivité, l’autonomie, la coopération avec les camarades et l'observation des règles et des instructions." 
  • Manque de sociabilité : Les enfants exposés très tôt à la télévision auraient davantage tendance à s'isoler socialement d'après l'étude canadienne (+10%). Pire, l'enfant passif devant la télé le serait aussi davantage dans la cour de récréation. Les bébés qui ont passé beaucoup de temps devant la télévision risqueraient de subir plus de moqueries et d'agressions en classe, dès l'âge de cinq ans. "Cette tendance est encore observée à 10 ans, à 12 ans, et encore à 13 ans (+ 6 %  à 11 %)."
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  • Trouble de l'alimentation : Manger devant la télé pourrait diminuer l'attention à la sensation de satiété, selon l'Académie Américaine de Pédiatrie. Dans son étude Media and Youg Minds, publiée en novembre 2016, l'académie explique que la surconsommation d'écran avant l'âge de cinq ans "pose les base d'un risque d’obésité plus important ensuite."

La lumière bleue, un risque pour la santé ? 

La lumière bleue est présente partout : le soleil en émet, on la retrouve également dans les ampoules LED et les écrans. Là encore, des chercheurs s'accordent à dire qu'elle nuirait à notre santé : elle entraînerait des troubles du sommeil et pourrait même être toxique pour la rétine.

"La lumière bleue est une composante de notre lumière : On a du rouge, du bleu, du vert et c’est plutôt le bleu violet qui aurait tendance à être un peu toxique voire très toxique", expliquait il y a quelques jours dans "La Méthode scientifique" Serge Picaud, directeur de recherche Inserm à l’Institut de la Vision. 

Pour l’Académie Américaine de Pédiatrie (AAP), l'exposition à la lumière bleue et l'activité sur les écrans avant de dormir pourraient perturber notre rythme de sommeil. Une observation que confirment Serge Picaud et Sébastien Point, docteur en physique et ingénieur en optique.  

Sébastien Point explique :

Si vous vous exposez en soirée à de la lumière bleue même à faible niveau, vous allez retarder la sécrétion de mélatonine et donc perturber votre horloge biologique. Cela a t-il des effets sanitaires important ? Non, tant que nous ne sommes pas sur des valeurs élevées ou des expositions longues qui vont totalement perturber votre horloge biologique. Une bonne pratique consisterait à baisser la luminosité de son écran en soirée et à ne pas s’y exposer au delà de minuit si on veut avoir une chance de passer quelques heures de sommeil.

Le docteur en physique ajoute que l'inquiétude autour de la lumière bleue est aussi accompagnée par un marché. Il ne faut pas négliger ces répercussions commerciales, notamment les ventes de lunettes anti lumière bleue. "C’est une problématique qui est sans doute exagérée et qui donne naissance à des gadgets dont on pourrait se passer", souligne Sébastien Point.

Quant aux risques sur le vieillissement de la rétine, les deux scientifiques rappellent qu'"il existe un seuil de toxicité à ne pas dépasser. Il y a des normes pour éviter que les sources lumineuses ne dépassent un certain niveau. Tous nos écrans respectent ces normes et ne devraient pas être toxiques pour la rétine." 

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Les taux de lumière bleue sur les écrans ne sont donc pas phototoxiques. En revanche, les enfants et les personnes âgées y sont plus sensibles.

Pour éviter tous ces risques, l'AAP recommande aux jeunes enfants de ne pas passer plus d'une heure par jour devant l'écran. Cela leur permet de s'engager notamment dans d'autres activités plus importantes pour leur santé et leur développement. Mais une autre étude, réalisée par l'Université d'Oxford et publiée en décembre 2017, montre que le nombre d’heures passées devant l’écran ne serait pas le facteur le plus déterminant. 

L’auteur principal, Docteur Andrew Prysbylski, de l’Oxford Internet Institute déclare : 

Nos conclusions suggèrent qu’il y a peu ou pas de preuves soutenant la théorie que l’utilisation d’écrans, prise indépendamment, est mauvaise pour le bien-être psychologique des jeunes enfants. Si on doit retenir quelque chose, nos recherches montrent plutôt que le contexte familial, comment les parents établissent des règles à propos du temps d’écran, et s’ils sont activement engagés dans l’exploration du monde numérique avec leur enfant, sont plus importants que le temps d’écran brut. 

Selon l'auteur, les futures recherches devraient se concentrer sur la question du développement du bien-être psychologique de l'enfant via des moments d'interactions devant les écrans.

En France, la surexposition des enfants aux écrans sera l'un des sujets de discussion lors de la 1ère édition des assises de l'attention, le 1er février à Paris.

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