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Les enjeux éthiques de la restauration cinématographique

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Grâce aux avancées technologiques, les outils pour réparer sons et images sont démultipliés. Mais ce champ des possibles n’est pas sans soulever des questions quant à la restauration du patrimoine cinématographique. Jusqu’à quel stade aller dans le nettoyage d’un film ?

> La restauration :   enjeux éthiques (1) | Visite d'un laboratoire (2)

Dans quelle mesure une propreté optimale de l’image et du son pour les rendre confortables au spectateur du 21ème siècle ne dénature-t-elle pas l’œuvre originale ?
Deux films de Méliès viennent d’être restaurés. L’un, visible dans les salles dès ce mercredi, par un collectionneur privé, Serge Bromberg, l’autre par la Cinémathèque française. Mais ces deux acteurs de la préservation du patrimoine ont chacun leur vision. Deux approches qui diffèrent et qui interrogent sur les enjeux éthiques de la restauration numérique.

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Serge Bromberg est un chasseur d’images perdues. Il court les brocantes, greniers, invite chaque personne rencontrée à lui donner toutes pellicules trouvées. Une obsession de trente ans. Cet amoureux du cinéma traque la bobine de films anciens et à ce jour il en possède plus de 100 000. « C’est une chasse au trésor, mais surtout une course contre le temps », explique le collectionneur, qui avec enthousiasme se remémore quelques-unes de ses grandes découvertes :

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Chaque année, il en restaure une cinquantaine, au sein de sa société de production Lobster Films. Dernière en date, "Le voyage dans la Lune" de George Méliès, film majeur du réalisateur mais qui à ce jour n’était connu que dans une version noir et blanc. La copie dénichée est une bobine coloriée au pinceau. Il raconte sa trouvaille, son état catastrophique et les moyens mis en œuvre pour parvenir à sa restauration :

« Les films sont vivants dans les yeux de ceux qui les regardent. Si vous ne les passez pas, c'est des machins en plastique posés sur des étagères, cela n’a strictement aucun intérêt. »Alors Serge Bromberg veut les montrer et restaure ses films en prenant le parti-pris de les rendre confortables aux yeux du spectateur :

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Le numérique a des avantages indéniables pour le cinéma, mais il a aussi des effets pervers. Laurent Mannoni , directeur scientifique du patrimoine et du conservatoire des techniques cinématographiques à la Cinémathèque française évoque une tendance à aller trop loin dans la restauration :

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« Des restaurations qui frôlent l’escroquerie » selon ce spécialiste, et ce à des fins commerciales :

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Nicola Mazzanti est restaurateur, directeur adjoint de la Cinémathèque Royale de Belgique et spécialiste de la restauration et conservation des films. Selon cet expert, ces questions d’ordre éthique ne datent pas d’aujourd’hui, elles se sont posées dès l’âge d’or de la restauration, à savoir à la fin des années quatre-vingt. Des réflexions théoriques et méthodologiques ont été menées sur ces enjeux et notamment dans le courant des années 90 avec le recours au numérique.

Pour Nicola Mazzanti, les principes de la restauration ne sont pas liés à une technologie. Qu'elle soit analogique ou numérique, la restauration implique de respecter des critères pour ne pas trahir l’œuvre originelle. Mais il reconnaît « une tendance, avec les nouvelles technologies, à faire trop, à donner à un film des années 30 l’air d’un film des années 70 voire 2000 » .

En revanche, les restaurations à des fins commerciales ont toujours existé, même du temps de l’analogique. « La culture reste une industrie et un même film pourra être restauré par des acteurs différents, mais cette pluralité des approches est stimulante ». Toutefois, chaque choix doit être assumé :

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B ertrand Tavernier, réalisateur et membre du comité de cinéastes de la World Cinema Foundation créée par Martin Scorsese, considère effectivement que certaines restaurations doivent être dénoncées. Il explique en livrant quelques exemples :

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La restauration du Voyage dans la lune, par Serge Bromberg, a coûté un demi-million d’euros. Si la colorisation du film avait été faite à partir d’une copie noir et blanc, cette somme aurait pu être moindre, et donc allouée à un autre sauvetage. Pour autant Bertrand Tavernier justifie les choix du collectionneur privé :

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Si l’Etat français a pris la mesure de l’urgence de la conservation du patrimoine cinématographique et si des fondations, institutions nationales et mondiales oeuvrent aussi pour sa sauvegarde, Bertrand Tavernier déplore l’absence de réponses au niveau européen :

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Et les nouvelles questions que le progrès soulève ne sont pas des moindres. Nicola Mazzanti vient d’être mandaté par la Commission européenne pour réaliser une étude sur les enjeux du numérique pour les institutions de conservation du film. Pour lui l’urgence n’est pas la restauration, mais la confrontation à « un trou noir » du cinéma européen :

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Mais un autre problème se profile, au moment où le laboratoire photochimique LTC ferme par exemple. La conservation du numérique est incertaine. En revanche, l'analogique a fait ses preuves. La pellicule, si elle est sauvegardée dans les règles de l'art, a une durée de vie sûre. Toutefois, à ce jour, des réalisateurs usant du numérique, n'estiment pas nécessaire de préserver leur oeuvre sur une bobine. Et c'est toute la filière de l'analogique qui est en train de mourrir à petit feu. Le risque est donc de perdre ou de ne plus pouvoir visionner, du fait de l'avancée constante des technologies, les créations contemporaines. Un autre trou noir pourrait donc apparaître, celui des films récents.

> A réécouter : Serge Bromberg était l'un des invités de La Grande Table lundi 12 décembre pour une rencontre autour de l'œuvre "Le Voyage dans la lune" de Georges Méliès. Eric Lange, responsable de la restauration image à Lobster Films, était dans Le RenDez-Vous du mercredi 14 décembre.