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Les fauteuils "verts" de la Coupole, dans le respect des codes et rituels des "immortels"

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Les immortels en habit vert et dans les fauteuils verts qui leur sont réservés sous la Coupole. Plus de trois ans après la mort de Max Gallo (en haut à droite de Simone Veil), l’élection à son fauteuil (F24) doit avoir lieu le 15 octobre.
Les immortels en habit vert et dans les fauteuils verts qui leur sont réservés sous la Coupole. Plus de trois ans après la mort de Max Gallo (en haut à droite de Simone Veil), l’élection à son fauteuil (F24) doit avoir lieu le 15 octobre.
© Getty - Alain Benainous / Gamma-Rapho

Opération exceptionnelle : des fauteuils qui étaient réservés aux académiciens pour les séances solennelles sont vendus ce soir aux enchères. Leur couleur verte, comme l’uniforme, est un des grands symboles d’égalité à l’Institut de France. L'épée est le seul signe distinctif des immortels.

39 fauteuils d’académiciens vont être vendus aux enchères ce jeudi 8 octobre à partir de 18 heures sous la Coupole de l’Institut de France, dans le VIe arrondissement de Paris ! Une première dans le Palais du quai de Conti, qui se déroule dans le cadre de travaux de rénovation de ce lieu prestigieux. Les sommes reçues seront versées à la Fondation Minerve, qui contribue aux missions des Académies et œuvre à la valorisation de leur patrimoine.

Ces fauteuils "verts", datant des années 1980, ont déjà été remplacés par d’autres fauteuils "verts" pour les distinguer des fauteuils "gris" ou "ocres" proposés au public. 

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“Ils étaient hors d’usage, il fallait absolument les changer !” : Xavier de Bergh, directeur du service Patrimoine et Travaux de l’Institut de France, sur France Culture, le 8 octobre 2020.

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Omniprésente à l’Institut de France, jusque dans les tapis des escaliers, la couleur verte, couleur académique, est inséparable de l’uniforme des immortels, l’illustre habit vert. 

Depuis sa création par le cardinal de Richelieu en 1634, l’Académie française a établi des règles très strictes et un rituel très codifié pour l’élection et l’expression de ses quarante membres. 

Quarante membres synonymes de quarante fauteuils. Selon la citation connue de Jean Cocteau : "un académicien, c'est un homme qui, à sa mort, se change en fauteuil." 

Du costume d’apparat au bicorne en passant par la cape noire, les immortels sont à armes égales pour les cérémonies officielles. 

Seule l’épée met en avant la personnalité de son propriétaire, dans la Compagnie.

Les fauteuils verts des académiciens, hors d'usage, viennent d'être remplacés par des fauteuils plus larges mais de la même couleur. Le nouveau vert, plus clair, est un "vert sauge".
Les fauteuils verts des académiciens, hors d'usage, viennent d'être remplacés par des fauteuils plus larges mais de la même couleur. Le nouveau vert, plus clair, est un "vert sauge".
- Institut de France

Les fauteuils "verts" de la Coupole dans l’histoire des immortels

Les fauteuils mis aux enchères et qui viennent d’être remplacés par d’autres fauteuils de couleur verte, pour les réceptions publiques de l’Institut de France, n’existent pas depuis la création de l’Académie française, au XVIIe siècle. 

En 1634, le cardinal de Richelieu s’inspire de réunions informelles d’un groupe littéraire, le "cercle Conrart", pour les transformer en une compagnie sous l’autorité royale, et en prenant pour modèle l’Accademia della crusca fondée à Florence, en Italie, en 1582

Il décide très vite que l’Académie s’ouvre à quarante membres égaux et indépendants. 

Une réunion de l'Académie française au Louvre, au XVIIIe siècle, gravure de 1754.
Une réunion de l'Académie française au Louvre, au XVIIIe siècle, gravure de 1754.
© Getty - Hulton Archive

Et ce n’est qu’en 1672 qu’elle occupe un lieu prestigieux, le Louvre, avant de s’installer définitivement en 1805 dans l’ancien Collège des Quatre-nations, l’Institut de France, au 23 quai de Conti.

L'Institut de France, créé en 1795 et surnommé le "Parlement du monde savant", regroupe cinq académies, dont les réunions solennelles ont lieu sous la coupole de l'ancien Collège des Quatre-Nations qui l'abrite.
L'Institut de France, créé en 1795 et surnommé le "Parlement du monde savant", regroupe cinq académies, dont les réunions solennelles ont lieu sous la coupole de l'ancien Collège des Quatre-Nations qui l'abrite.
- Institut de France

Les fauteuils "verts", comme les fauteuils "gris" ou "ocres" pour le public, installés sous la Coupole, dans le cadre d'une rénovation au début des années 1980, n'ont pas de grande valeur matérielle ni historique, pour la directrice des archives de l'Institut de France, Mireille Lamarque : 

D'une valeur comparable à celle de fauteuils de cinéma, ils ont été choisis par couleur, de façon à ce que les académiciens puissent avoir une place réservée, les académiciens de toutes les académies confondues : l'Académie française, l'Académie des sciences, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des sciences morales et politiques. La couleur verte représente les académies. Ces fauteuils ont donc surtout une valeur symbolique. Ils ne sont pas numérotés ni personnalisés. Les fauteuils des immortels sont virtuels. On parle de la succession à un fauteuil. Dans la salle de séance ordinaire, la petite salle des séances, où l'Académie française se réunit le jeudi matin, il n'y a pas non plus de numéro. Les immortels ont une place déterminée et les fauteuils sont rouges, en harmonie, dans cette salle, avec le tableau de Richelieu. 

Mais c'est bien la couleur verte qui domine à tout endroit de l'Institut de France. 

Sous la Coupole, les fauteuils verts sont réservés aux académiciens.
Sous la Coupole, les fauteuils verts sont réservés aux académiciens.
- Institut de France

L'immortel Xavier Darcos et aussi chancelier de l'Institut de France, en charge de tout qui est commun à l'ensemble des Académies, souligne que : 

Le vert a évidemment son importance : vert des feuilles de laurier, vert des feuilles de chêne qui symbolisent la gloire et l’immortalité. C'est la couleur académique ! Mais alors que les quarante fauteuils de l'Académie française ont chacun leur histoire, sans hiérarchie selon la numérotation, histoire institutionnelle des personnes qui se sont succédé au même fauteuil, il n'y a pas sous la Coupole de fauteuil vert attitré pour chaque académicien. Il n'y a pas de hiérarchie non plus, pas d'ordre spécifique pour s'assoir. Cette confusion est parfois installée, ce qui ne rend pas effectivement les choses très claires...

Dans la petite salle des séances, où l'Académie française se réunit le jeudi matin, les immortels ont une place déterminée sans être numérotée et les fauteuils sont rouges, en harmonie avec le tableau de Richelieu.
Dans la petite salle des séances, où l'Académie française se réunit le jeudi matin, les immortels ont une place déterminée sans être numérotée et les fauteuils sont rouges, en harmonie avec le tableau de Richelieu.
- H&K

Les quarante fauteuils : symboles de l’égalité académique

L'origine des fauteuils des immortels est expliquée par l'académicien Charles Pinot Duclos, dans Histoire des quarante fauteuils de l'Académie française depuis la fondation jusqu'à nos jours, paru en 1844 : 

Il n'y avait anciennement dans l'Académie qu'un fauteuil, qui était la place du directeur. Tous les autres académiciens, de quelque rang qu'ils fussent, n'avaient que des chaises. Le cardinal d'Estrées, étant devenu très infirme, chercha un adoucissement à son état dans l'assiduité à nos assemblées : nous voyons souvent ceux que l'âge, les disgrâces, ou le dégoût des grandeurs forcent à y renoncer, venir parmi nous se consoler ou se désabuser. Le cardinal demanda qu'il lui fût permis de faire apporter un siège plus commode qu'une chaise. On en rendit compte au roi Louis XIV, qui, prévoyant les conséquences d'une telle distinction, ordonna à l'intendant du garde-meubles de faire porter quarante fauteuils à l'Académie, et confirma, par là et pour toujours, l'égalité académique.  

Il faudra attendre 1980 pour qu’une première femme, Marguerite Yourcenar devienne "immortelle". 

Et pourtant, l’Académie française officiellement ouverte à tous, sans condition de titre ni de nationalité, rassemble depuis sa création, des poètes, romanciers, dramaturges, critiques littéraires, philosophes, historiens, scientifiques et, par tradition, des militaires de haut rang, des hommes d’État et des hommes d’église. 

"Seuls les évêques sont dispensés de l'obligation de résidence à Paris", précise René Peter, auteur de "Vie secrète de l'Académie française", sur Radio Paris le 28 octobre 1941.

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Le chancelier de l’Institut de France, Xavier Darcos la définit comme : 

Une assemblée où siègent des personnes diverses pour qu’ensemble, elles protègent, contrôlent et fasse rayonner la langue française. Et dans les successions, à la mort d’académiciens, il n’y a pas de filiation par comparaison. Lorsqu’un fauteuil est vacant, on élit quelqu’un d’autre, quel qu’il soit, qui pourra concourir à défendre la langue française. 

Et cette notion d’immortalité associée aux académiciens vise à l’origine la langue française, dans la devise "A l’immortalité" qui figure sur le sceau donné à l’Académie française par son fondateur, le cardinal de Richelieu. 

"A l’immortalité", cela voulait dire à l’époque pour Xavier Darcos : "faire du français, une langue incontestable, intouchée, prestigieuse, rayonnante, normée... de sorte qu’on puisse la transformer en idiome universel". 

Dans le film "L'Habit vert", comédie de 1937, un comte surpris aux pieds de la femme d'un académicien, feint de lui avoir demandé une intervention pour l'aider à entrer à l'Institut, alors qu'un fauteuil vient justement de se libérer.
Dans le film "L'Habit vert", comédie de 1937, un comte surpris aux pieds de la femme d'un académicien, feint de lui avoir demandé une intervention pour l'aider à entrer à l'Institut, alors qu'un fauteuil vient justement de se libérer.

La conquête très ritualisée des fauteuils

Après la mort d’un immortel, la vacance de son fauteuil doit d’abord être déclarée par l’Académie française pour l’ouverture des candidatures à la succession, au terme d’un délai souvent proche d’une année. 

Et avant le vote des académiciens, l’usage voulait, "c’est moins fréquent aujourd’hui", souligne Xavier Darcos, que les prétendants, âgées au plus de 75 ans, leur demandent de bien vouloir leur accorder une visite, sans garantie toutefois d’être reçu. 

L'élection, comme le détaille l’Académie française, se fait à bulletin secret : 

Le scrutin est direct, secret et requiert pour qu’un candidat soit élu qu’il ait recueilli la majorité absolue des suffrages (la moitié des voix exprimées plus une). Un scrutin ne peut avoir lieu qu’en présence d’un quorum de votants fixé à vingt. Si celui-ci n’est pas atteint, l’élection est renvoyée à huitaine. Si, ce jour-là, dix-huit académiciens au moins ne sont pas présents, l’élection est remise à une date ultérieure. Les votes blancs ne sont pas décomptés pour établir la majorité absolue. Les bulletins blancs marqués d’une croix sont au contraire pris en compte. Trois, voire quatre tours de scrutin peuvent être nécessaires pour atteindre la majorité absolue. Au-delà, le directeur consulte la Compagnie pour décider de sa volonté soit de poursuivre le vote, soit de l’abandonner. 

Rares sont les immortels à avoir réussi à être élu dès leur première tentative. Victor Hugo a essuyé quatre défaites avant de rejoindre la Compagnie. D’autres grands écrivains n’y sont pas parvenus. En rappelant qu’Emile Zola s’est présenté une vingtaine de fois, en vain, Xavier Darcos affirme qu’"il y a toujours des surprises et on le dit, une élection à l’Académie française est imprévisible avant et inexplicable après !"

L'impétrant n’est véritablement élu qu'après approbation du "protecteur" de l’Académie, jadis le roi, aujourd’hui le président de la République qui la manifeste en lui donnant audience. 

Et une semaine avant la réception publique, sous la Coupole et sous les tambours de la Garde républicaine, il reçoit la médaille de l’Académie frappée de la devise "A l’immortalité" et gravée à son nom, lors de son installation, au cours d'une cérémonie à huis clos.  

Entouré de ses deux parrains, le nouvel élu lit son discours et entend celui qui lui est adressé devant une commission restreinte de l'Académie, composée du bureau et de quelques confrères désignés pour y prendre part. Puis il prend séance à la place qui lui est assignée et qui sera désormais la sienne.  

Et un mot du dictionnaire lui est attribué, "vigueur" pour la philosophe Barbara Cassin élue en 2018, "rite" pour le romancier Amin Maalouf élu en 2011, ou encore "vaillant" pour l'écrivain Dany Laferrière élu en 2013. 

L’Académie française précise que : 

Pendant les premiers mois de sa vie académique, le nouvel immortel ne peut intervenir en séance. Ce "temps initiatique", qui était autrefois de deux ans et a été réduit à quelques mois, est destiné à le familiariser avec les usages de la Compagnie.

Le même uniforme pour tous : l'habit vert

Le costume institué en 1801 est commun, avec ou sans revers, à tous les membres de l’Institut de France. Il est en drap bleu foncé ou noir, brodé de rameaux d’olivier vert et or, d’où son nom d’habit vert. 

Le journaliste et auteur dramatique, Henri Lavedan, qui siégea au fauteuil 15 de 1898 à 1940, avait donné son explication sur le choix de la couleur :  

Le rouge était d’une humeur violente et guerrière incompatible avec nos honnêtes travaux. Le bleu ? Par galanterie anticipée, on le réservait aux dames porteuses de bas de cette même nuance, pour le jour où elles deviendraient, elles aussi, membres de l’Institut. Le blanc, si salissant, sentait d’ailleurs trop son roi. Le violet était trop d’église, l’orangé d’un vaniteux fracas et le jaune eût fait sourire. Alors ? Il ne restait donc que le vert de vraiment qualifié pour un habit qui déchaîne à la fois tant de convoitises, de dédains, de sarcasmes, d’ambitions et de rêves, le vert qui est justement la couleur de l’absinthe, de la bile et de l’espérance (…) Le seul qui s’imposait, se justifiait, le seul définitif était bien celui qui sut nous échoir, le vert sérieux, le vert académique.

Et c’est avant la réception publique, sous la Coupole de l’Institut de France, que le nouvel élu doit se faire confectionner le célèbre habit vert, en faisant appel à des amis qui se rassemblent pour former le "comité de l’épée". Lequel recueille via des cotisations les quelque 50 000 euros nécessaires à la fabrication du précieux costume qui nécessite 500 heures de broderie à la main !

L’écrivain Dominique Fernandez, élu en 2007, raconte dans le journal Libération du 18 juillet 2012, que malgré "son horreur du conformisme et son refus initial de porter cette casaque, il pense aujourd’hui que c’est un signe de discipline et d’équité__". 

Une épée pour affirmer sa personnalité

L’immortel est censé se doter aussi d’un bicorne et d’une cape noire. 

Et il a pour obligation depuis la Restauration, de porter une épée, lors des cérémonies officielles. Les femmes et les hommes d’église peuvent en être dispensés. 

Cette arme généralement offerte au nouvel académicien, grâce au "comité de l’épée", est une arme symbolique, qui lui est remise quelques jours avant sa réception solennelle sous la Coupole. Elle représente sa vie et son œuvre. 

L’épée est, traditionnellement, le seul élément distinctif entre les immortels. Et pour le chancelier de l'Institut de France, Xavier Darcos :

C’est la volonté de celui qui va la porter de faire incarner dans un objet ce qu’il est, ce qui compte pour lui. Cette épée est moins pour lui que pour ceux qui dans sa famille la garderont et qui porteront la mémoire de ce qui a compté pour lui. L’épée est une partie de la personne, c’est l’image de la personne, la métaphore de la personne, le symbole de la personne, une manière d'imprimer dans la matière ce que l'on est. Chaque académicien choisit des signes, des gravures, de mini objets incrustés... qui résument sa personnalité. 

Simone Veil avait tenu à y faire graver son numéro de déportée. 

L’épée du commandant Cousteau était en cristal de roche, celle de Jean Cocteau fabriquée par Cartier et ornée d’une émeraude offerte par Coco Chanel. 

Valéry Giscard d’Estaing, élu en 2003, a décidé, lui, d’utiliser son épée de polytechnicien et d’affecter les dons recueillis par son comité aux œuvres caritatives de la veuve de Leopold Sédar Senghor, dont il a pris le fauteuil, à l’Académie française.