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Les femmes dans l'espace : une conquête inégale

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Valentina Terechkova, première Soviétique dans l'espace en 1963, Sally Ride, première Américaine en 1983, et Claudie Haigneré, première Française et Européenne en 1996.
Valentina Terechkova, première Soviétique dans l'espace en 1963, Sally Ride, première Américaine en 1983, et Claudie Haigneré, première Française et Européenne en 1996.
© Getty - Fine Art Images & Heritage Images, NASA & Interim Archives, Michel Clément (AFP)

La première sortie dans l'espace 100% féminine a eu lieu ce vendredi depuis la Station spatiale internationale. Présentée comme un événement par la NASA, cette sortie vient rappeler que l’aérospatiale demeure un monde très masculin : seuls 10% des astronautes sont des femmes.

C’est la première fois qu’une sortie spatiale en scaphandre se déroule en tandem 100% féminin. L’événement a eu lieu ce vendredi à 400 km au dessus de nos têtes quand les astronautes américaines Christina Koch et Jessica Meir ont quitté le cocon de l’ISS pour effectuer des travaux d’entretien sur la station. Une première saluée comme un événement par l’agence spatiale américaine mais qui ne doit pas faire oublier la place encore très minoritaire occupée par les femmes dans l’espace.

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1963 : une pionnière puis beaucoup d’hommes

Valentina Terechkova, première femme dans l'espace en juin 1963, devant son vaisseau Vostok 6.
Valentina Terechkova, première femme dans l'espace en juin 1963, devant son vaisseau Vostok 6.
© Getty - Sovfoto / Universal Images Group

L’histoire des femmes dans l’espace avait pourtant bien commencé : deux ans tout juste après le premier vol spatial de Youri Gagarine, la cosmonaute russe Valentina Terechkova devient la première femme à quitter l’atmosphère. Du 16 au 18 juin 1963, elle effectue 48 orbites autour de la Terre en 70 heures et 41 minutes. La jeune femme, âgée de 26 ans lors de son premier et seul vol, avait été sélectionnée pour ses compétences - elle était pilote et parachutiste - mais aussi pour sa proximité avec le Parti : elle était secrétaire de la section locale des jeunesses communistes de Iaroslavl au moment de sa candidature. À l’époque, l’URSS vole de succès en succès dans l’espace : premier satellite (Spoutnik en 1957), premier homme (Gagarine en 1961)... Il n’était donc pas question que la première femme soit une Américaine. 

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Mais une fois le vol effectué, Valentina Terechkova n’a plus jamais volé. Mise en avant comme figure de l’égalité entre hommes et femmes censée exister au sein du bloc socialiste, elle a été faite “héros de l’Union soviétique” et a effectué des dizaines de tournées à l’étranger dans les années 60 et 70 avant d’embrasser une carrière politique. Députée de la Douma depuis 2011, elle siège dans les rangs du parti Russie Unie de Vladimir Poutine et demeure un symbole de fierté dans son pays : elle a été l’une des porte-drapeaux lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi en 2014.

Mais voilà, après la pionnière Valentina Terechkova, l’espace n’a vu passer que des hommes pendant près de deux décennies. Il a fallu attendre 1982 et Svetlana Savitskaïa, cosmonaute soviétique, pour voir une femme rejoindre à nouveau les étoiles, à bord d’un vaisseau Soyouz pendant huit jours. Lors de sa deuxième mission en 1984, cette dernière est devenue la première à réaliser une sortie extra-véhiculaire, dix-neuf ans après le premier homme, le cosmonaute Alexeï Leonov. 

Première Américaine en 1983, première Française en 1996

Les six premières femmes astronautes de la NASA au centre spatial Lyndon B. Johnson à Houston le 23 mars 1979. Sally Ride, première Américaine dans l'espace, est quatrième en partant de la gauche.
Les six premières femmes astronautes de la NASA au centre spatial Lyndon B. Johnson à Houston le 23 mars 1979. Sally Ride, première Américaine dans l'espace, est quatrième en partant de la gauche.
- NASA

En 1983, elle fut suivie de près par la troisième femme et première Américaine dans l’espace : Sally Ride. Diplômée de physique et chercheuse en astrophysique, elle a fait partie des 8 000 candidats à la sélection des astronautes de la Nasa en 1977. C’est la première fois que l’agence ouvrait son recrutement aux femmes : sur les 35 astronautes retenus, six étaient des femmes. Sally Ride a réalisé son premier vol du 18 au 24 juin 1983 à bord de la navette spatiale Challenger, vingt-et-un ans après le premier astronaute américain, John Glenn.

Les États-Unis n'ont donc pas été précurseurs, et pourtant... Dès 1959, le docteur William R. Lovelace, responsable de la science de la vie à la NASA, avait testé l'aptitude des femmes à réaliser des vols spatiaux, explique l'historien Philippe Varnoteaux dans un article de la revue L'Histoire paru le 1er juin 2013. "[Ces] tests révèlent, parmi 13 candidates retenues, qu'elles remplissent tout à fait les conditions physiques et physiologiques pour suivre les mêmes entraînements que leurs collègues masculins".

On sait depuis longtemps qu'elles résistent mieux et plus longtemps que les hommes à la souffrance, à la chaleur, au froid, à la monotonie, à la solitude !          
Jerrie Cobb, candidate astronaute à la fin des années 50 dans le projet Mercury 13, qui aurait pu aboutir à la sélection des premières femmes astronautes. Interview à Time Life le 18 août 1960.

"Mais l'idée est abandonnée par les responsables de la NASA au cours de l'été 1961", écrit Philippe Varnoteaux, "le vol spatial étant finalement considéré comme le domaine réservé des pilotes de chasse - lesquels ne comptent aucune femme ; les capsules Mercury sont quant à elles perçues comme trop spartiates, avec un vol balistique particulièrement violent. Le projet est donc ajourné tandis que les Soviétiques ne lâchent pas l'affaire". À ce jour, la première cosmonaute Valentina Terechkova demeure la seule femme ayant accompli un vol en solo dans l'espace.

En France, la première femme spationaute a été Claudie André-Deshays. Sélectionnée en 1985 par l’Agence spatiale européenne (ESA), elle a volé deux fois : à bord de la station Mir en 1996 et dans l'ISS en 2001. Mariée à l’astronaute Jean-Pierre Haigneré en 2001 (dont elle a pris le nom), elle a occupé de hautes responsabilités par la suite : ministre de la Recherche puis aux Affaires européennes dans le gouvernement Raffarin, conseillère auprès du directeur de l’ESA et présidente d’Universcience (l’organisme qui regroupe le Palais de la découverte et la Cité des sciences).

Peu de femmes candidates, peu de femmes astronautes

Claudie Haigneré, seule Française spationaute, en 2001 à bord de la capsule Soyouz qui l'a ramenée sur Terre après son deuxième séjour dans l'espace.
Claudie Haigneré, seule Française spationaute, en 2001 à bord de la capsule Soyouz qui l'a ramenée sur Terre après son deuxième séjour dans l'espace.
© Getty - Getty

Interviewée dans l’émission “À voix nue” sur France Culture le 31 décembre 2013, Claudie Haigneré est revenue sur son parcours et sur la place des femmes dans l’aérospatiale :

Parmi les 1 000 candidats qui se sont présentés à la sélection de 1985, il n’y avait que 10% de candidatures féminines. Et aujourd’hui, sur un peu plus de 560 astronautes ayant volé, on ne compte qu’une cinquantaine de femmes [en fait, 64 au jour de cet article] : on reste autour de 10%. Si l’on regarde la sélection menée par l’ESA en 2008 : il y a toujours 10% de candidates. Cela n’a pas changé entre 1985 et 2008. C’est une question que l'on doit se poser : pourquoi les femmes ont une représentation de certains métiers qui leur sont accessibles ou pas, c’est quelque chose sur lequel on doit travailler, sur ces stéréotypes.

“Historiquement, les métiers qui ont servi de vivier de recrutement pour les astronautes ont toujours été masculins”, explique Jean-Yves Le Gall, président du Centre national d’études spatiales (CNES), “de plus, la préparation pour être astronaute présuppose de quitter son domicile très longtemps et il est parfois compliqué pour une jeune femme de faire ce choix lorsqu’elle souhaite avoir des enfants ou une vie de famille. On constate aussi ce genre de déséquilibre dans d’autres univers qui imposent les mêmes contraintes : sur les chantiers, sur les plateformes pétrolières…”

“Si l’URSS a été le premier pays à envoyer une femme dans l’espace, cela tient aussi à la nature du régime soviétique, à un mode de recrutement plus directif”, poursuit Jean-Yves Le Gall, “notamment par rapport aux États-Unis”. Mais pourquoi une ouverture si tardive au recrutement des femmes au sein de la NASA ? “Parce que la sélection ouverte en 1977 était la première depuis les précédentes sélections du début des années 60 (programmes Mercury, Gemini et Apollo) et dans lesquelles en effet, aucune femme n’avait été retenue. Mais ensuite, la situation a changé”.

Le premier humain sur Mars pourrait être une femme

Les huit membres de la "promotion 2013" des astronautes de la NASA : parité complète. Quatre femmes et quatre hommes.
Les huit membres de la "promotion 2013" des astronautes de la NASA : parité complète. Quatre femmes et quatre hommes.
- Compte Twitter @AstroClass2013 / NASA

Alors, la femme est-elle l’avenir de l’Homme dans l’espace ? Oui, à en croire les projets de Donald Trump qui a fixé à 2024 le retour d’un Américain sur la Lune. Ou plutôt d’une Américaine : 

Il est probable que la prochaine personne sur la Lune sera une femme et la première personne sur Mars sera aussi probablement une femme.          
Jim Bridenstine, administrateur de la NASA, le 8 mars 2019.

Il était temps. Car aujourd’hui, les 12 astronautes ayant foulé le sol lunaire lors du programme Apollo (1969-1972) sont tous des hommes. Aujourd'hui, les choses sont différentes : sur les 38 astronautes américains aptes à voler, 12 sont des femmes. Et les dernières promotions sont encore plus paritaires : 4 femmes et 4 hommes sélectionnées en 2013, 5 femmes et 7 hommes en 2017. 

En France, sur les dix astronautes ayant déjà volé, on ne compte qu’une seule femme : Claudie Haigneré. Le premier Français ayant été Jean-Loup Chrétien, ex pilote de chasse et général, qui a volé en 1982 à bord d’un vaisseau Soyouz.

Début 2019, une malencontreuse histoire de scaphandre avait toutefois remis le sujet de l’égalité des sexes sur la table quand une sortie extravéhiculaire féminine avait dû être annulée. Il n’y avait qu’une seule combinaison taille M prête à l’emploi à bord de l’ISS… Dans Le Parisien du 29 mars 2019, Brigitte Godard, l’ex médecin de Thomas Pesquet et de l’astronaute italienne Samantha Cristoforetti réagissait : 

Ah ! les combinaisons spatiales… Elles n’ont pas été vraiment pensées pour les femmes, c’est comme beaucoup d’autres choses dans ce monde très masculin qu’est le spatial !          
Brigitte Godard, médecin des astronautes européens à l'ESA.

La condition féminine dans l'espace : avantages et inconvénients

Être une femme dans l’espace, la galère ? Cité par Le Parisien, l’astronaute Philippe Perrin explique aussi qu’après deux sorties extravéhiculaires, il est extrêmement déconseillé aux collègues femmes d’avoir un enfant, “trop risqué pour le bébé”… En raison des rayonnements solaires qui abîment les gamètes. Pour celles qui souhaitent avoir un enfant, il ne reste que “l’autoconservation d’ovocytes”, précise le docteur Brigitte Godard. Côté intimité, le président du CNES Jean-Yves Le Gall assure que l’ISS est totalement mixte et adaptée aussi bien aux hommes qu’aux femmes, mais tout de même… Faire pipi implique d’utiliser un tube aspirateur… Quant aux règles, Le Parisien explique encore que seules les toilettes de la partie russe sont adaptées à ce “détail”. “Se rendre chez les Russes revient à signifier à tous ces messieurs qu’on a ses règles”, note Brigitte Godard. Pour éviter les soucis, la plupart des femmes optent pour la pilule en continu… Une façon d’éviter de tomber enceinte dans l’espace car il faudrait alors se lancer dans un rapatriement sanitaire.

Pour les voyages de longue durée qui seront nécessaires afin d'aller sur Mars (jusqu'à deux ans), les femmes auraient-elles enfin un avantage sur leurs collègues masculins ? Dans un article du Daily Telegraph repris par Courrier International en 2004, le journaliste se faisait l'écho de travaux de psychologie : "Les expéditions envisagées imposeront aux astronautes de passer une très longue période dans une capsule exigüe et donc dans une grande promiscuité. Et, à en croire certains psychologues, un équipage entièrement composé de femmes serait le mieux adapté à une telle aventure"

Angoisse, ennui, dépression, solitude, mal du pays... Hommes et femmes souffrent des mêmes phénomènes psychologiques lors d'expéditions lointaines mais tout porte à croire que les sujets les plus adaptés sont les femmes. Elles ont tendance à être plus tolérantes (...), dans les équipages, la concurrence semble moins acharnée et l'atmosphère est moins tendue. Reste que la présence d'une femme dans un groupe d'hommes a également des effets déstabilisants à cause, entre autres, des tensions sexuelles. Un problème peut-être pas si important car les astronautes subissent une baisse considérable de leur production d'hormones sexuelles.

La conquête de Mars réservée aux femmes ? Courrier International du 19 au 25 février 2004, d'après The Daily Telegraph.