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Les femmes, les hommes et les "wakashu" : quand le Japon avait un genre de 3e genre

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Isoda Koryusai (1735-1790), "Un Samouraï wakashu et une servante", gravure sur bois, seconde moitié du 18e siècle.
Isoda Koryusai (1735-1790), "Un Samouraï wakashu et une servante", gravure sur bois, seconde moitié du 18e siècle.

A l'époque d'Edo, certains statuts sociaux se jouaient des normes associées aux genres féminin et masculin. Parmi eux, celui de wakashu, érotisé dans la vie comme sur estampes.

Dans le Japon de l'ère d'Edo, période prospère allant de 1603 à 1867, on reconnaissait une forme de genre intermédiaire appelée les wakashu. Il désignait de jeunes personnes, généralement de sexe masculin, dont les tenues étaient similaires à celles des jeunes femmes non mariées et qui entretenaient des relations intimes aussi bien avec des femmes qu'avec des hommes. Il existe toute une iconographie picturale et littéraire de cette catégorie de la population japonaise, laquelle a disparu à mesure que les conventions sociales liées aux identités de genre devenaient plus strictes.

32 min

Prune ou saule ? 

Spécialiste de l'histoire du Japon et des études de genre, Gregory Pflugfelder a longuement étudié les normes vestimentaires en vigueur à l'époque d'Edo. Dans un article publié dans le Journal of Asian Studies en 2012, l'historien américain explique que ces conventions stylistiques dépassaient le simple phénomène de mode, certaines d'entre elles ayant été inscrites dans la loi à certains moments de l'histoire de l'archipel, révélant l'évolution d'un certain rapport culturel au genre dans la société japonaise. Par ailleurs, ces normes dépassaient la dichotomie homme/femme, en intégrant une description à la fois physique et sociale de statuts hors normes, comme celui des wakashu. 

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"Prune et saule, wakashu ou femme ?" dit le haïku du poète japonais du  XVIIᵉ siècle Matsuo Bashō, résumant l'ambiguïté constitutive de cette catégorie. Etymologiquement, cette appellation désigne une jeune personne (若衆), ni enfant ni adulte, de sexe masculin. Plus précisément, elle renvoie à une phase de la vie de ce jeune garçon, avant la cérémonie qui atteste son entrée dans l’âge adulte appelée "genpuku" - laquelle pouvait être retardée bien au-delà de la vingtaine. Occupant une place singulière dans la société, les wakashu se distinguaient par une apparence codifiée, censée mettre en valeur leur beauté androgyne. Au niveau de la coiffure, de longs cheveux longs ramassés en chignon, quelques mèches sur l'avant et les côtés du visage et surtout, une petite partie du crâne rasée, pour signifier que le wakashu n'a pas encore atteint l'âge adulte (les hommes arborant fièrement un crâne chauve sur le dessus et chevelu sur les côtés). Quant aux vêtements, ils étaient similaires à ceux que portaient les femmes célibataires, à savoir des kimonos fluides et colorés aux larges manches tombantes, appelés "furisodes". 

"Ni une femme ni encore un homme, la jeune personne partage avec eux ses traits, mais ils ont une signification différente", écrit Gregory Pflugfelder dans Cartographies of desire : male-male sexuality in Japanese discourse, 1600–1950 (University of California Press, 1999). On ne peut cependant véritablement parler de "troisième genre" ni de transidentité, indique l'historien, dans la mesure où "l'appartenance à la catégorie des wakashu était souvent temporaire", une simple phase de la vie.

59 min

L'érotisation d'une figure de la jeunesse

Gravure sur bois réalisé par Ishikawa Toyonobu vers 1740 montrant la différence entre un wakashu (à gauche) et un homme adulte an adult man (à droite), à l'époque d'Edo.
Gravure sur bois réalisé par Ishikawa Toyonobu vers 1740 montrant la différence entre un wakashu (à gauche) et un homme adulte an adult man (à droite), à l'époque d'Edo.
- Wikimedia Commons

Des jeunes femmes comme des hommes plus âgés (n'ayant pas fait leur genpuku ou se déguisant) pouvaient également arborer la tenue des wakashu. Il s'agissait alors de prostitués se servant de cet accoutrement pour attirer des clients des deux sexes. Dans Le Grand Miroir de l'amour mâle, roman de 1687 vantant l'amour masculin au travers d'histoires intimes de guerriers, de moines et d'acteurs, Ihara Saikaku évoque d'ailleurs les aventures d'un samouraï wakashu âgé d'une soixantaine d'années…

Car en matière de sexualité, le statut de wakashu s'accompagnait d'une forme de liberté. Bien qu'il n'ait pas les responsabilités sociales des adultes, le wakashu était considéré comme sexuellement mature et pouvait entretenir des relations intimes avec des personnes des deux sexes. Il n'est pas à proprement parler question d'homosexualité note Gregory Pflugfelder, cette notion étant, d'une part, occidentale, et le désir des wakashu n'étant quasi pas évoqué dans la littérature. Les descriptions des relations entre ces derniers et les hommes adultes renvoient plutôt à une forme de pédérastie, cette institution éducative qui, dans la Grèce antique comme dans le Japon féodal, relevait à la fois d'un rapport de maître à élève et d'une initiation sexuelle. S'il était inconvenant pour des hommes adultes d'entretenir des relations intimes avec leurs semblables, et que les rapports sexuels entre deux wakashu n'étaient pas tolérés, l'amour des hommes plus âgés pour les jeunes éphèbes était en revanche considéré comme une marque de discernement érotique. Tel est en tout cas l'enseignement de l'auteur du Grand miroir de l'amour masculin qui, tout en aimant profondément sa femme, louait la voie de l'amour des hommes : 

"Même si la femme était une beauté au tempérament doux et le garçon un repoussant au nez camus, c'est un sacrilège de parler d'amour féminin dans le même souffle que d'amour masculin (...). Un jeune peut avoir une épine ou deux, mais il est comme la première fleur de prunier de la nouvelle année dégageant un parfum indescriptible. Le seul choix sensé est de se passer des femmes et de se tourner plutôt vers les hommes." Ihara Saikaku

Au-delà des genres, c'est bien plutôt la jeunesse caractérisée du jeune garçon n'ayant pas encore accompli sa cérémonie de passage à l'âge adulte qui exerce un pouvoir d'attraction érotique. Et ce sont précisément les attributs d'une jeunesse idéale que le wakashu incarne, même lorsqu'il s'agit d'une femme ou d'un homme plus âgé qui empruntent ses apparats pour séduire.

58 min

De l'art de peindre les wakashu à l'ère de l'esprit de plaisir

Miyagawa Isshō, "Le Samouraï et le Wakashu", début du 18e siècle. Crédit : The Metropolitan Museum of Art Mary and Cheney Cowles Collection, Gift of Mary and Cheney Cowles, 2018.
Miyagawa Isshō, "Le Samouraï et le Wakashu", début du 18e siècle. Crédit : The Metropolitan Museum of Art Mary and Cheney Cowles Collection, Gift of Mary and Cheney Cowles, 2018.

En vertu de la fascination érotique qu'ils suscitaient, les wakashu et leurs tenues élégantes ont été l'un des motifs populaires des estampes de l'art de l'ukiyo-e, les "images du monde flottant" de l'époque d'Edo. Entre les scènes du théâtre Kabuki, les portraits de belles courtisanes et de vaillants lutteurs de sumo, on figurait des wakashu se livrant à d'innocents passe-temps ou, au contraire, à des ébats sexuels avec des hommes ou des femmes. Avec leurs kimonos aux manches amples et leur allure délicate, il est parfois difficile de les distinguer des figures de courtisanes - sauf à bien regarder leur coiffure pour y déceler le fameux petit triangle de cheveux ras.

Ces illustrations célébrant la beauté d'éphèbes juvéniles illustrent parfaitement la spécificité des relations des wakashu et les fantasmes qu'ils pouvaient susciter. On retrouve des couples d'hommes chauves (des adultes "confirmés") dominant de jeunes wakashu, des femmes plus âgées qui s'entichent de wakashu dépeints dans une attitude alors plus assurée, des portraits de prostitués et de geishas travestis en wakashu, ou encore d'acteurs de Kabuki déguisés en femme prétendant être un jeune garçon… Bref, l'expression de toutes sortes de jeux érotiques et de permutations genrées permises à l'époque d'Edo. 

Temps du "printemps des plaisirs", il y régnait en effet "une relative liberté de mœurs dont la littérature licencieuse et les traités de savoir-vivre, les "estampes du monde flottant" (ukiyo-e), la poésie ironique ou les quartiers de plaisir nous offrent une multitude de témoignages", décrivent Pierre-François Souyri et Philippe Pons dans L'esprit de plaisir : Une histoire de la sexualité et de l'érotisme au Japon (17e-20e siècle) (Payot, 2020). Surtout, "ni la religion ni l'Etat ne se mêlaient vraiment de l'intimité des conduites individuelles : pourvu que les apparences fussent préservées, chacun était libre de se comporter selon ses inclinaisons", précisent ces deux spécialistes du Japon. L'abondance d'estampes représentant des wakashu témoigne en tout cas de leur pleine intégration à la société japonaise de cette époque.

Où sont passés les wakashu ? 

Mais aussi intégrée au paysage japonais fût-elle, cette catégorie de la population a pourtant disparu. Alors que le Japon suivait depuis 1635 une politique d'isolement strict (appelée "sakoku"), le pays s'ouvre à l'Occident en 1854, avec l'arrivée des Américains dans la baie d'Edo (aujourd'hui Tokyo) venus négocier des traités commerciaux. En 1868, le Japon est devenu un État-nation centralisé où parviennent de nombreux étrangers et d'où partent des Japonais vers les Etats-Unis ou l'Europe. Ces échanges, aussi bien économiques que culturels, vont affecter les valeurs et mœurs de l'archipel. Son art érotique notamment, perçu comme permissif et obscène, choque les Occidentaux. Selon Gregory Pflugfelder, l'influence occidentale aurait contribué à renforcer la distinction des rôles entre les femmes et les hommes et l'adoption d'une vision hétéronormée et conjugale de la sexualité. Dans la société de l'ère Meiji (1868-1912), les genres vont être assimilés au sexe physiologique et devenir des facteurs déterminants dans l'établissement du rôle d'un individu.

Ces évolutions, note l'historien, se manifestent notamment par la mise en place de certaines mesures politiques de l'ère Meiji concernant l'habillement des citoyens. En 1871 par exemple, les hommes sont condamnés à une amende s'ils n'adoptent pas la coupe de cheveux courte récemment imposée, tandis qu'il est désormais interdit aux femmes de porter les cheveux courts. Et en 1873, les Tokyoïtes n'ont plus le droit de se travestir. Ainsi, les marqueurs physiques associés à la position intermédiaire des wakashu vont être progressivement effacés dans la société japonaise. 

C'est également à cette période que les définitions légales de ce qu'est un enfant, un adolescent ou un adulte sont fixées. Alors qu'à l'époque d'Edo, un individu - ou sa famille - pouvait déterminer le début et la fin de la phase de jeunesse, l'État a désormais un regard sur le rôle des citoyens selon leur âge et sexe : l'âge jusqu'auquel les enfants doivent être éduqués, celui auquel les garçons ayant atteint l'âge adulte doivent accomplir leur service militaire, etc. Tout cela laissant peu de marge à l'expression, voire à l'interprétation, de la jeunesse qui caractérise les wakashu, quel que soit leur véritable âge physiologique. Plus généralement, c'est "la fluidité des genres de l'esprit de plaisir", comme l'écrivent Pierre-François Souyri et Philippe Pons, laquelle se manifestait à l'époque d'Edo par des jeux de "travestissement et de dissimulation de son véritable sexe" , qui devient une pratique désapprouvée. 

59 min

Dans le même temps, les wakashu désertent progressivement la littérature de l'ère Meiji. Cependant, remarque Gregory Pflugfelder dans Cartographies of Desire: Male-male Sexuality in Japanese Discourse, 1600-1950, on en retrouve les échos dans la description du personnage de "bishōnen", terme désignant la belle jeunesse masculine. "En brossant son portrait, les auteurs Meiji continuent d'employer des tropes littéraires de la beauté juvénile : la peau blanche comme neige, les cheveux noirs brillants, les joues rosées, écrit l'historien. Alors que ces traits étaient aussi utilisés pour décrire pour la beauté féminine, il restait l'idée d'une forme de jeunesse masculine esthétiquement distincte des femmes et des hommes." Une perception qui s'enracine dans la tradition de l'ère d'Edo et le regard que l'on portait alors sur le wakashu considéré "non pas tant comme un membre du genre masculin, mais comme appartenant à un statut spécial, quoique temporaire". Comme les wakashu, les personnages de "beaux jeunes hommes" de la littérature de l'époque Meiji représentent "à la fois l'antithèse et l'antécédent de la masculinité adulte". Dotés de certaines qualités physiques et psychologiques vues comme féminines, ils sont placés à part en raison de leur potentielle future masculinité… 

Mais alors que les questions d'orientation sexuelle et d'identité de genre sont aujourd'hui sensibles au Japon, et que le sujet de la sexualité reste tabou - il a fallu attendre 2015 pour que le public nippon découvre les œuvres érotiques d'artistes reconnus comme Utamaro (1753-1806) ou Hokusai (1760-1849) dans une exposition au Musée Eisei Bunko de Tokyo - la figure de l'androgyne à l'identité fluide n'a pas disparue ! Figure de la culture populaire, on la retrouve notamment en tant qu'héroïne de nombreux mangas, séduisant le public féminin comme masculin… 

27 min