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Les fesses de Simone de Beauvoir censurées ? L'histoire du cliché par le photographe

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Simone de Beauvoir à son bureau en 1953
Simone de Beauvoir à son bureau en 1953
© Getty - Keystone-France/Gamma-Keystone

La photo est devenue aussi célèbre que son histoire est méconnue. Les fesses de Simone de Beauvoir refont parler d'elles : accusé d'avoir censuré l'affiche d'un spectacle joué au théâtre à l'automne, l'afficheur JC Decaux dément. L'occasion d'écouter Art Shay, le photographe, raconter ce cliché.

La comédienne et metteur en scène Anne-Marie Philipe prépare un spectacle à partir des correspondances de Simone de Beauvoir. Le spectacle a déjà été donné au printemps à Deauville, et doit arriver à Paris à l'automne, au théâtre des Mathurins. Trois comédiennes différentes joueront trois tranches épistolaires dans la vie amoureuse de Simone de Beauvoir. L'une d'elles, Camille Lockhart, a poussé un coup de gueule sur Facebook ce mardi matin en sortant de répétition : elle affirme sur le réseau social que le groupe JC Decaux, qui gère notamment l'affichage dans le métro, sur les kiosques à journaux et les fameuses "colonnes Morris", a décidé de déprogrammer la campagne de promo du spectacle.

Extrait de son post coup de gueule :

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L'affiche a été violemment censurée par JC Decaux, par le métro parisien, et les colonnes Morris. Je sors de répétition avec un goût un peu amer sur le bout de la langue, parce qu'aujourd'hui, en 2017, on censure une paire de fesses et on laisse vivre les images publicitaires vulgaires et putassières pour vendre une bagnole, un soutif, des yaourts ou un adultère sur internet. Aujourd'hui, en 2017, en France, on censure la célébration d'un corps et on laisse des présentateurs télévisuels grossiers et tristement crétins humilier qui ils veulent dans leur intimé. Aujourd'hui, en 2017, en France, à Paris, on censure une photographie d'art, avec un cul innocent, sous prétexte que... que quoi, en fait ? Qu'un corps de femme c'est sale ? Qu'un corps, tout court, c'est sale ?[...]

Chers censeurs moyenâgeux qui posez vos grosses couilles sur la table, il s'agit du derrière potelé de la femme dont nous portons la voix [...]. Chers censeurs, vous me faites bien du chagrin et me mettez très en colère, mais vous me confirmez que cette parole a désespérément encore besoin d'être entendue, aujourd'hui en 2017, en France, à Paris, et vous me rendez encore plus heureuse de l'y porter sur un plateau.

Alors qu'Anne-Marie Philipe, contactée, n'a pas souhaité donner suite, JC Decaux, de son côté, rétorque que la comédienne s'est "un peu emballée", la chose n'étant pas encore décidée : "aucune volonté de censure de notre part", assure la régie, mais surtout un souci de droits avec le cliché pris en 1952 par Art Shay. Car la photo n'est pas inédite. Elle est même très célèbre depuis que le Nouvel Observateur a mis ces fesses en couverture d'un numéro consacrée à "Simone-de-Beauvoir-la-scandaleuse" le 3 janvier 2008.

Couverture du Nouvel Observateur, janvier 2008, avec cette photo de Beauvoir par Art Shay
Couverture du Nouvel Observateur, janvier 2008, avec cette photo de Beauvoir par Art Shay

A l'époque, la photo avait sucité une série de commentaires un peu outrés qu'on présente Beauvoir par sa face Nord, la moins connue et aussi la plus vendeuse d'un point de vue commercial. Un débat avait aussi démarré sur la notion de photo volée. La polémique avait si bien pris qu'Art Shay, le photographe de Chicago derrière le cliché tapageur, était sorti de l'anonymat pour étayer le contexte de cette photo. Photographe stagiaire au Life magazine, il se souvenait avoir toujours son Leica sur lui dans les années 50. Et donc, aussi, lorsque son ami Nelson Algren, amant de Beauvoir, lui avait demandé de trouver une salle de bains à la philosophe française en mal de douche.

"Ah le vilain garçon !"

Sur l'antenne de France Culture, Art Shay racontait cette histoire dans l'épisode américain de la Grande traversée consacrée à Simone de Beauvoir, à l'été 2015. Il croyait avoir perdu ces négatifs dans l'inondation de sa maison, et les a retrouvés sur le tard. Du vivant de Beauvoir, ces photos n'ont jamais été tirées, et Art Shay n'a jamais eu l'occasion de demander à la philosophe son autorisation de diffuser son postérieur. Mais il donne une image très libérale de Beauvoir en 1952 :

Elle a pris une douche. J'avais 27 ans, elle en avait 39. J'ai pris mon appareil photo avec moi comme d'habitude. Je me suis approché de la salle de bains, et comme elle avait laissé la porte ouverte, je l'ai aperçue. Elle a entendu le déclic de l'appareil photo et je l'ai entendue dire : "Ah le vilain garçon !"

Ecoutez-le au micro de Christine Lecerf qui lui a rendu visite en 2015 :

Art Shay, dans une Grande traversée 2015, sur le cliché de Simone de Beauvoir, nue, à New-York

3 min

Sur ce séjour américain à la sortie de la guerre, Simone de Beauvoir écrira plus tard dans son journal de voyage L’Amérique au jour le jour "l’extraordinaire aventure de devenir soi-même une autre". Pour en savoir plus sur Nelson Agren, l'amant américain que Beauvoir appelait "dangerous beloved man", voici une émission qui lui était consacrée sur France Culture dans "Une vie, Une oeuvre" en 2015 :

A REDECOUVRIR : les cinq épisodes pour l'intégrale de la Grande traversée Simone de Beauvoir, par Christine Lecerf, en août 2015.